Victor_hugoVoilà une grande question : "Suffit-il d'écrire pour être un écrivain ?"

Il faut tout d'abord préciser que seuls les écrivains dits "amateurs" se posent cette question. Les écrivains confirmés, eux, ne se la posent pas et ceux qui n'écrivent pas, s'en moquent totalement.

Car, oui, "écrivain" est un statut particulier uniquement pour ceux qui écrivent sans être reconnus. Pour les autres, aucun intérêt.

Pour vous en assurer, il vous suffit de tester une situation comme la suivante :

1) Vous avez écrit un roman mais aucun éditeur n'a accepté votre manuscrit. Vous croisez une connaissance que vous aviez perdue de vue pendant quelques mois, votre conversation pourrait être la suivante :

- Ça va ?

- Oui, et toi.

- Bien. Qu'est-ce que tu deviens ?

- J'ai écris un roman.

- Ha, c'est bien. Tu en as vendu beaucoup ?

- Non, il n'est pas encore publié.

- Ha, OK. Bien, à la prochaine, alors.

2) Vous avez écrit un roman, il est publié chez un petit éditeur. Vous croisez la même personne, votre conversation pourrait être la suivante :

- Ça va ?

- Oui, et toi.

- Bien. Qu'est-ce que tu deviens ?

- J'ai écris un roman.

- Ha, c'est bien. Tu en as vendu beaucoup ?

- 72.

- Ha, OK. Bien, à la prochaine, alors.

3) Vous avez écrit un roman, vous avez eu la chance d'être publié par un éditeur de renom et, en plus, votre livre s'est très bien vendu. Vous croisez la même personne, votre conversation pourrait être la suivante :

- Ça va ?

- Oui, et toi.

- Bien. Qu'est-ce que tu deviens ?

- J'ai écris un roman.

- Ha, c'est bien. Tu en as vendu beaucoup ?

- Je ne sais pas combien exactement, il a été réédité plusieurs fois, c'est devenu un Best Seller, je suis même passé dans plusieurs émissions de télévisions.

- Super, tu dois être bourré de tunes, alors. Mais dis-moi, tu dois être invité dans des soirées VIP, tu pourrais peut-être m'amener avec toi un de ces soirs et me présenter à des stars ?

Bien sûr, ces situations sont un peu caricaturales, mais elles ne sont là que pour expliquer que le fait d'écrire un roman ne fait rêver personne (pas même vos proches), seuls le succès, la célébrité et l'argent feront rêver les gens (et surtout vos proches).

Cependant, il faut reconnaître qu'il n'y a rien d'exceptionnel à écrire un roman (même un bon), c'est un don, comme un autre et, comme tous les dons, seuls ceux permettant d'obtenir argent et célébrité intéresseront les gens. Si vous courrez le 100 mètres en 11 secondes, c'est super bien mais pour autant, c'est loin de vous assurer la célébrité, du coup, tout le monde s'en moquera. Si vous êtes footballeur et que vous jouez dans une équipe de 3ème division, tout le monde s'en moquera, mais si vous jouez au Barça, alors là, vous pouvez être assuré que tout le monde s'intéressera à vous.

Malheureusement, beaucoup d'écrivains amateurs pensent qu'écrire un roman est une chose exceptionnelle, ce qui les poussent à croire qu'ils sont à part. Ors, écrire un roman n'a rien d'exceptionnel, des millions d'ouvrages ont déjà été écrits et la majorité n'a, heureusement, jamais été publiée.

Écrire n'est qu'une passion, passion qui peut se transformer en métier (mais c'est tellement rare qu'il vaut mieux ne pas y penser) et métier qui peut devenir très rémunérateur (mais là encore, vous avez plus de chance de gagner au loto que de devenir riche par votre plume).

Cependant, l'écriture est probablement la passion la plus difficile à faire partager. Si vous jouez de la guitare (je suis toujours en admiration devant les bons guitaristes), il vous suffit de prendre votre gratte, de faire quelques accords et les gens auront une bonne idée de votre talent. Si vous peignez, montrez un de vos tableaux et en quelques secondes les gens sauront ce que vous faites. Si vous êtes chanteur, poussez un peu la chansonnette et très vite les gens apprécieront votre talent.

Mais, en tant qu'écrivain, impossible de convaincre quelqu'un sans lui faire lire un de vos ouvrages. Car, il ne suffit pas d'écrire une ou plusieurs belles phrases pour convaincre un lectorat. Il faut également savoir poser et proposer des personnages, raconter une histoire, le tout sur plusieurs centaines de pages. Pour s'assurer de ce talent, les gens seront obligés de lire au moins un tiers de votre ouvrage, ce qui est bien trop long pour avoir une impression immédiate. Du coup, la plupart des gens se désintéresseront totalement de ce que vous faites.

Si vous écrivez, je suis sûr que vous avez déjà remarqué que, parmi vos proches, très peu s'intéressent à ce que vous faites et rares seront ceux qui liront votre prose (sans correspondance aucune avec la qualité de votre plume).

Écrire ne fait donc pas de vous un être à part. Être écrivain n'est pas un statut supérieur aux autres, c'est juste un statut, comme être jongleur, clown, lanceur de fléchettes.

En prenant conscience de cela, il devient alors plus simple de répondre à la question du titre de cet article.

Effectivement, sans considération de revenus, de publication, de ventes, de célébrité, de médiatisation, on peut en venir à la conclusion qu'est écrivain celui qui écrit.

J'irai un peu plus loin en imposant une notion de passion. Est écrivain alors celui qui écrit poussé par une passion sans faille. Celui qu'une force invisible et puissante pousse à écrire, sans notion de qualité, peut alors être considéré comme écrivain, à mon sens.

Du coup, rien de glorifiant, dans le statut d'écrivain, bien au contraire puisque les écrivains médiatisés ne sont que la part émergée de l'iceberg. La plupart des membres de la caste se retrouvant alors à écrire après son travail, monopolisant un temps que les autres consacrent à la famille, aux amis, aux sorties, bref, à des occupations renforçant les relations.

Sans compter l'irrascibilité de l'écrivain en panne d'inspiration qui peut-être insupportable pour les proches, l'écrivain n'est donc pas le compagnon idéal.

Bref, être écrivain, quand notre plume ne nous rend ni célèbre ni riche, est un statut qui n'a rien de très glorieux, bien souvent handicapant socialement et, parfois douloureux, souvent douloureux.

Quand une journée sans écrire devient une journée perdue, les périodes sans inspiration deviennent vite un enfer. Quand les enfers s'enchaînent, que reste-t-il à l'écrivain ? L'espoir de voir sa muse revenir à grands pas.

Heureusement, le bonheur d'avoir pondu un bon roman, le plaisir d'avoir fait passer des émotions, même à quelques personnes, compensent largement toutes ces souffrances. Quand vous parvenez à finaliser plusieurs ouvrages, que votre plume se fait plus sûre, plus mature, que vous parvenez à gérer au mieux vos périodes d'inspiration comme les périodes plus creuses, alors, à défaut d'être une passion rémunératrice financièrement parlant, l'écriture devient une réelle source de bonheur. Créer, faire vivre des personnages jusqu'à en prendre possession puis que ce soient eux qui prennent possession de vous, est une expérience unique. Devenir le spectateur privilégié des aventures que vous écrivez, est une aventure incomparable.

Vous devenez alors à la fois acteur, créateur, spectateur, conseiller, une schizophrénie, pour une fois, bénéfique et gratifiante.

Bref, être écrivain ne fait pas de vous un être à part, à part pour vous. Ceux qui n'écrivent pas ne peuvent pas comprendre l'état d'esprit d'un écrivain et, mieux, s'en désintéressent totalement. Après tout, tant mieux, car, tout comme dans un tour de magie, le spectateur aime voir le résultat sans en connaître pour autant toutes les ficelles. Car, après tout, le mystère fait également partie du plaisir.

Au final, selon ma propre définition, si vous êtes poussé à écrire par une force invisible, que cette passion est dévorante, qu'une journée passée sans écrire semble pour vous une journée perdue, alors, vous êtes écrivain. Peu importe que vous soyez publié ou non, que vous ayez vendu des milliers d'exemplaires ou seulement une dizaine, que vous écriviez avec talent, ou non, vous êtes écrivain mais il n'y a aucune raison de s'en enorgueillir.