livreQu'est-ce qu'un écrivain ? Une personne qui a besoin d'écrire, ne cesse-je de clamer depuis des lustres. Pour moi, un écrivain n'est pas nécessairement une personne qui écrit bien, ni une personne qui vend beaucoup de livres, ce n'est d'ailleurs pas forcément quelqu'un qui a déjà été édité, mais c'est tout simplement quelqu'un qui a besoin de s'exprimer par écrit, de passer ses messages, partager ses passions...

Suis-je un écrivain ? Si je me posais encore la question, j'en aurais eu la réponse définitive ce soir.

Petit moment de détente ce soir, dans notre petit village, lors de la fête locale animée par un groupe au nom prometteur, TNT, le titre d'une chanson d'AC/DC. Malheureusement, les promesses ne sont pas toujours tenues et, à défaut d'entendre de la bonne musique rock, nous avons eu le droit à de la bouillie très commerciale.

Malgré tout, cette soirée risque d'être inoubliable, le hasard d'une rencontre. Dans une foule, notre regard est souvent attiré par quelqu'un. Une femme aux formes généreuses, un homme ivre vomissant sa rage, un couple s'embrassant, un petit vieux dans un coin. Le mien s'est porté, l'espace d'une seconde, sur un personnage totalement atypique, un petit homme, mince, vêtu en kaki, un camouflage qui ne m'empêcha pas de le remarquer alors qu'il se faufilait, sacoche à bandoulière serrée sur son coeur, d'une démarche à la fois féline et incertaine. L'homme disparu alors pour réapparaître, quelques minutes plus tard, à côté de moi, s'accroupissant au sol, déposant sa sacoche dont il tira de quoi se rouler une cigarette ainsi qu'un petit livre.

La musique battait son plein, le groupe livrait encore une musique potable, plus pour longtemps, notamment avec la chanson "Sunday Bloody Sunday" de U2. L'homme à côté de moi semblait apprécier et se mit à chanter dans un langage de sourd-muet épileptique et surexcité. Était-il vraiment muet ? Je ne saurais le dire même si à aucun moment je ne le vis ni ne l'entendis parler. Ses gestes livraient leur flots de paroles, tantôt doux et lents, parfois rapides et secs, sans jamais sombrer dans la violence. Ses mains valsaient autour de la tête, se projetaient vers le ciel puis, dans un élan gracieux, planaient jusqu'à revenir à leur place, près de leur maître. Le vent ajoutait au surréalisme du spectacle. Voir l'homme s'évertuer à se rouler une cigarette, livrant parfois volontairement le papier aux affres du vent, lançant son briquet, ne le retrouvant pas toujours, sans jamais s'en soucier, le regard amusé ou bien perdu dans son monde, pouvait prêter à sourire, même à rire. Mais je dois avouer que je n'avais aucune envie de rire de lui, cet homme, je le trouvais fascinant.

Ses gestes, son silence, sa façon de se mouvoir, de chanter avec ses mains, de danser, même, dans des mouvements à la fois gracieux et burlesques, tout en lui attisait ma curiosité. Mais pis encore, ce livre, objet incongru en de telles mains, en un tel endroit.

Mais l'homme me subjugua encore plus en allant déposer son livre, sur la table d'un des techniciens du groupe. Déposer et non lancer ou jeter ou se débarrasser de l'objet. L'homme livra ce livre à la vue de tous, l'appuyant contre une caisse, couverture offerte.

J'ai résisté de longues minutes avant de me jeter en avant afin de voir quel était ce livre, préférant continuer mon observation, la peur au ventre que cet homme ne quitte mon champ de vision, ce qu'il finit d'ailleurs par faire, me permettant, par son absence, de me concentrer sur ce fameux ouvrage. Mais quel pouvait donc en être le titre ? Je dois avouer que, sur l'instant, le titre fût aussi énigmatique que son propriétaire : "Les haut-lieux de l'énergie en Suisse".

Je me reconcentrais pour tenter de retrouver ce sujet d'étude, le revoyant après quelques minutes, collé aux énormes baffles diffusant la musique devenue insipide à grand renfort de watts. Il chantait encore avec ses mains, dansait encore en des gestes souples et incongrus. Puis il s'en fut, sans que jamais je ne le revis. Petit tour de la place et des quelques attractions puis, au retour à mon poste d'observation, je ne pus que constater la disparition du livre. L'homme était-il passé le rechercher ou bien l'ouvrage avait-il trouvé un nouveau propriétaire ? Je ne saurais le dire.

Tout ce que je sais, c'est que pendant que j'observais cet homme, je ne pensais qu'à une chose, la fascination qu'il provoquait et le fait qu'il était, si ce n'est un personnage de roman, tout du moins celui d'une nouvelle. Nouvelle que j'avais envie d'écrire, une envie qui vous tenaille les tripes, une envie irrépressible ou presque. Si ce n'était l'extrême lassitude provoquée par l'énergie engagée dans mon projet et l'épuisement de mes capacités scripturales liées à cela, je me serais précipité chez moi pour me mettre à écrire. C'est d'ailleurs ce que je fais ici-même, laissant une trace indélébile de la fascination provoquée en espérant, qu'un jour, j'ai à nouveau la force et l'inspiration d'écrire une histoire qui lui serait dédiée.

Je ne sais rien de cet homme, d'ailleurs, aurait-il été salutaire que j'en sache plus ? Le mystère l'entourant est bien plus fantastique que ce que j'aurais pu en apprendre, même si je dû me retenir pour ne pas aller lui parler, lui demander qu'il me raconte sa vie, ses passions... Mais non, mon imagination a fait le reste. Je voyais cet homme comme celui qui offre des livres. Un homme qui ne vivrait que pour trouver des maîtres à des livres abandonnés. Un destin fantastique, probablement dicté par mon aventure personnelle du moment. Mais quel destin, offrir des livres dans des lieux insolites. Offrir des vers à ceux venus chercher des verres, des mots à ceux provoquant les maux, des phrases par un homme déphasé, l'ouvrage aux enragés.

Ce soir, j'ai croisé l'homme qui offrait des livres.