23108095des-femmes-qui-tombent-jpgPierre Desproges est considéré par certains comme un génie de l'écriture et un esthète de la langue française. Bien sûr, "certains" exagèrent souvent et sont poussés par une subjectivité rare et un manque de recul total.

Pourtant, dans ce cas particulier, force est de constater que "certains", dont je fais partie, ont raison.

Effectivement, s'il est des affirmations hasardeuses, celui qui clame que Desproges était un génie de l'écriture est assuré de ne pas se tromper.

Mais, si Desproges excellait dans les écrits courts, qu'en était-il sur une plus longue distance.

C'est ce que nous pouvons découvrir avec son seul et unique roman.

 

Des femmes qui tombent :

À Cerillac, le docteur Rouchon boit, l'épicier Boucharoux cancane, le boucher Labesse fait des lieux communs, et Catherine, la femme du docteur, élève tant bien que mal son enfant handicapé. Il suffit d'ajouter le meurtre d'Adeline Serpillon dans ce tableau rural et de le saupoudrer d'une nuée de moustiques pour obtenir le premier – et injustement le seul – roman de Pierre Desproges, une histoire singulière qui commence comme un polar de campagne et qui se termine dans un délire science-fictionnesque unique en son genre. Les mots sont rares, les dialogues ciselés, et la poésie surréelle qui s'échappe de ces femmes qui tombent, oscillant entre un Audiard sous acide et un Vian en verve, n'en finit pas de nous faire regretter l'absence définitive d'autres romans dans la bibliographie de Desproges. --David Rault

 Quatrième de couverture

Après avoir lu ce livre, mon éditeur, ma soeur et ma femme me demandent pourquoi l'aubergiste Gilberte a la tête enfermée dans un sac plastique, au moment où son corps pendu est découvert dans le cellier. Je réponds que je n'en sais rien. Peut-être s'agit-il d'un ultime geste de coquetterie assez compréhensible de la part d'une femme qu'on devine accorte mais pudique et qui aurait jugé inconvenant de montrer une langue pendante au premier découvreur de cadavre venu ? Mais peut-être pas. C'est un mystère. Il faut parfois laisser traîner des mystères à la sortie des livres. Aux derniers chants de l'Odyssée, qui célèbre le retour à Ithaque, l'auteur n'évite-t-il pas, et avec quelle délicatesse, de s'étendre sur la surprise d'Ulysse décelant une odeur d'after-shave au fond du lit conjugal enfin retrouvé ?

PierreDesproges-portraitC'est avec une quatrième de couverture aussi inattendue que son histoire, que Desproges présente son unique roman.

"Des femmes qui tombent" est une histoire de meurtres sans assassinat, une histoire policière sans policier, une enquête sans enquêteur, mais un roman avec plein de mots.

Autant le dire immédiatement, "Des femmes qui tombent" ne se lit pas par intérêt de son histoire (elle est plutôt simpliste, parfois loufoque, mais surtout, secondaire), ni par attachement aux personnages (ils sont tous assez vils, bas, primaires) et encore moins par volonté de connaître la fin (il n'y en a pas, ou bien une fin qui n'en est pas une). Non, "Des femmes qui tombent" se lit uniquement pour le goût des mots et de la plume de Desproges.

Car, de toute façon, y aurait-il une histoire, que le lecteur ne pourrait en profiter tant il serait happé par le style si particulier de l'auteur. Entre grivoiseries légères, amour des mots insensés (ayez toujours votre dictionnaire à côté de vous), volonté d'essoufler le lecteur en créant des phrases à rallonge, sans ponctuation, et liant plusieurs idées en même temps, "Des femmes qui tombent" est avant tout un réel plaisir de lecture.

Comment ne pas pouffez de rire devant certaines tournures propres à l'auteur ? Comment ne pas lire et relire certaines phrases pour réussir à en comprendre toute la subtilité ? Comment ne pas plébisciter l'originalité et la créativité de la plume de Desproges ?

Alors, oui, il y a bien des femmes qui meurent, des femmes qui tombent, aussi, tout comme il y a un gamin gravement handicapé, un médecin ivrogne, un journaliste curieux, des femmes adultères, un curé amoureux, un boucher ne parlant qu'en aphorismes éculés, des moustiques omniprésents, des extra-terrestres... mais il y a surtout tout le talent de Pierre Desproges qui démontre et qui prouve, s'il en était besoin que l'homme était à la fois un écrivain talentueux, un intellectuel averti et un humoriste cinglant.

Car tout le monde en prend pour son grade dans ce roman. Desproges n'hésite pas à se moquer du handicap, de l'adultère, de la religion, des petites gens, des notables, des alcooliques, des autorités...

Mais, il serait inutile de noircir des pages et des pages à tenter de cerner l'écriture du maître, le mieux est encore de laisser sa plume vous parler à travers des extraits :

"Ainsi, pour qui s’emmerde au trou perdu, la mort du voisin ranime toujours un peu la vie, mettant la joie dans les chaumières où le père noue sa cravate noire des cimetières en fredonnant des javas usées."

"Il buvait jusqu’à l’asphyxie, jusqu’aux sanglots avortés qui lui levaient le cœur à l’idée désespérante de son impuissance à brouiller sa lucidité. Puis pissait aux étoiles, avant de rentrer vomir sur sa femme, une demoiselle Albaret, des Établissements Albaret, ancienne pensionnaire des Sœurs de Chavagne à Nantes où elle avait appris à se laver les seins dans le noir pour éloigner Satan. De cette incarcération chez les saintes obsédées, Catherine avait moins gardé le goût pieux du divin que le goût divin des pieux."

"L’enfant vint au bout d’un an. Il était anormal, si l’on fait référence à l’employé de banque moyen en tant qu’étalon de base de la normalité. Dieu ne l’avait pas raté. Au sortir de sa mère, c’était un beau bébé, et puis la vie s’était mise à lui tomber sur la gueule avec une frénésie dévastatrice de bulldozer. A deux ans, son beau regard bleu de poupon commun s’était alourdi de torpeur bovine, cependant que son crâne s’allongeait en obus, son teint verdassait, ses membres se recroquevillaient en pieds de vigne. Il avait la démarche austère des mouettes emmazoutées et bramait sans relâche les mélopées caduques que lui soufflait le vent. Un sourire imbécile de Joconde allumée lui barrait le groin en permanence, sauf à la fin des tétées  – laborieuses : il suçait tout ce qui bouge – où il arborait le faciès borné d’un aïeul de banquet hébété par une béarnaise au-dessus de ses forces."

Voilà quelques lignes extraites des premières pages du roman, à vous de découvrir le reste en vous procurant "Des femmes qui tombent", le premier et dernier roman du grand Pierre Desproges.