chiffresSi, dans les études, on met souvent en opposition les littéraires et les matheux, quand on écrit et, surtout, lorsque l’on passe beaucoup de temps à se corriger, on finit par remarquer que les chiffres ont aussi leur part de responsabilités dans l’écriture.

Quand on corrige un roman, il est un problème qui se pose à chaque fois : les répétitions.

Commence alors un travail laborieux pour faire la chasse à ces petits mots qui reviennent trop souvent dans notre écriture. Plus on travaille la question et plus on est frappé par la fréquence de leur présence. Pire, il n’est pas rare que cet esprit critique persiste dans des lectures d’agréments.

Vous lisez, relisez, éliminez des mots, en rajoutez d’autres, et, au final, vous n’êtes toujours pas satisfait, persuadé que votre texte est bourré de répétitions, de mots faibles, de verbes ternes, de phrases trop longues...

À partir de là, comment savoir à quel moment il faut arrêter de ciseler son texte ? À quel moment les répétitions ne nuisent plus à la lecture ? Quand faut-il déposer sa plume et se dire : « Voilà ! Je n’y touche plus ! »

Alors que je suis en plein travail de réécriture du prochain opus de la saga « Wan & Ted », toutes ces questions me taraudent.

Aussi ne cessè-je de changer de point de vue sur mon texte, passant, par alternance du « Oui, c’est pas mal » à « Non, il faut encore bosser et rebosser les répétitions et tout ça ».

Du coup, pour me faire une idée un peu plus objective sur la question, j’ai décidé de passer au crible un texte que j’ai lu il y a fort longtemps avec délectation et que j’ai relu avec autant de plaisir depuis, et mon propre texte que je travaille en ce moment.

Pour ne pas m’éterniser sur la question, je ne me suis intéressé qu’à la première journée de l’enquête de mes deux héros. Le passage fait environ 7 500 mots.

J’ai décidé de prendre pour texte étalon, la première histoire du plus grand détective de la littérature, le mentor de mon personnage masculin, Sherlock Holmes.

Par esprit d’équité, j’ai sélectionné les 7 500 premiers mots de « Étude en rouge » de Sir Arthur Conan Doyle.

Je vous livre donc un résultat partiel de la comparaison statistique entre les deux textes.

Étant obnubilé par les répétitions de « Que », « Qui »... je me suis tout d’abord intéressé à la présence de ces deux mots dans les textes.

- Le passage de Conan Doyle possède 63 « Qui » et 232 « Que » pour 57 « Qui » et 203 « Que » dans le passage de mon dernier roman.

- « Alors » est 6 fois dans le texte de Doyle, 17 dans le mien (un de mes tics d’écriture étant le « Alors que ».)

- « Comme » apparait 24 fois dans les deux passages.

- « Ainsi » est présent 8 fois chez Doyle pour 5 fois chez moi.

Antidote, le logiciel de corrections avancées de textes détecte :

- 231 répétitions dans le passage écrit par Doyle, 323 dans le mien.

- 4 phrases longues pour Doyle, 17 pour moi (j’adore les phrases longues, mais je me soigne).

- 23 phrases sans verbe pour Doyle, 18 pour moi.

- 25 phrases passives pour Doyle, 33 pour moi.

- 28 phrases impersonnelles pour Doyle, 35 pour moi.

- 2 phrases participales pour Doyle, 25 pour moi (probablement la contrepartie de la présence plus faible, dans mon texte, des « Que »).

- 306 mots faibles dans le passage de Conan Doyle, 234 dans le mien.

- 125 verbes ternes dans le texte sur Sherlock Holmes, 193 dans celui concernant Wan & Ted.

Pour suivre, les statistiques sur les phrases :

- 2.9 phrases par paragraphe pour Doyle, 1.7 pour moi.

- 13.7 mots par phrase pour Doyle et 15.2 pour moi.

Enfin, la présence de trois verbes omniprésents :

- Être : 159 pour Doyle et 132 pour moi.

- Avoir : 73 pour Doyle et 65 pour moi.

- Dire : 47 pour Doyle et 15 pour moi.

Voilà. Tout ça pour en venir où ? À la conclusion que l’on est probablement plus critique envers ses propres textes qu’envers ceux des autres. Que, lorsque l’on cherche des répétitions, on en trouve, et qu’il est plus rare que l’on en cherche dans une lecture d’agrément en lisant un autre auteur que lors d’une lecture critique pour une correction de son propre texte.

Mais, ne vous réjouissez pas trop vite, la qualité d’un texte ne se résume pas qu’à des statistiques, sinon ce serait trop facile. Si des répétitions peuvent nuire à la lecture d’un texte, chercher à les éradiquer coûte que coûte peut être encore plus nuisible.

Ainsi, utiliser trente façons de nommer un personnage n’est probablement pas la solution miracle et, bien souvent, cette tactique aura un résultat contreproductif.

Imaginez que votre personnage soit un jeune homme de petite taille, un peu enveloppé, au crâne dégarni, noir, avec une jambe plus courte que l’autre, et gardien de nuit.

Il pourrait alors sembler opportun de choisir, alternativement, chacun des adjectifs le concernant pour éviter son prénom, Alfred Moulou, en l’occurrence, puisque dans ce cas, le personnage s’appellerait Alfred Moulou.

Vous pourriez être tenté d’écrire quelque chose du genre :

- Alfred Moulou fait ceci... puis le jeune homme marche jusque là... le petit boiteux répond à l’autre... le chauve sourit au petit rat de l’opéra (c’est drôle, non ?)... le noir est gardien de nuit...

Mais, au final, votre texte risque vite de prendre des allures de dictionnaire de répétitions et devenir totalement indigeste à la lecture.

En conclusion, il n’y a donc aucune recette miracle pour produire un texte de qualité, heureusement d’ailleurs, et il vous faudra tout un mélange de choses (talent, travail, vécu, lecture, correction, avis, conseils) pour réussir à proposer un texte lisible, apte à donner du plaisir à un lecteur.

Mais, même là, il va falloir vous faire à l’idée qu’un texte ne pourra jamais plaire à tout le monde et qu’il y aura toujours des insatisfaits. Il vous suffit de lire les diverses critiques sur un livre que vous avez aimé ou détesté, pour vous en convaincre.

Donc, travaillez, retravaillez, lisez, relisez, mais, surtout, acceptez les critiques, cela vous fera avancer.