fée carabineQuand on est écrivain et que l'on tient des personnages attachants, c'est un peu comme un lecteur, on a du mal à les lâcher.

L'avantage, c'est que quand on est l'auteur d'une saga (la saga « WAN & TED ») et que l'on est lecteur de plusieurs autres (« San Antonio », « Le Poulple », « Malaussène »...) on s'imprègne encore plus du plaisir de lecteur grâce à celui de l'auteur.

Daniel Pennac, avec son roman « Au bonheur des Ogres », avait mis en place des personnages forts et attachants au travers de la famille Malaussène et ses amis. L'auteur avait réussi le difficile pari non pas de proposer un personnage haut en couleur, non pas deux, mais une demi-douzaine, au moins.

Benjamin Malaussène est le chef d'une famille toute particulière puisqu'il élève ses frères et sœurs que sa mère à la forte tendance à abandonner dès la naissance pour aller se jeter dans les bras d'un autre homme qui lui fera, indéniablement, un autre enfant.

Dans le premier roman de la saga, il exerçait le métier de « bouc émissaire » au sein d'un grand magasin, en clair, il était chargé de se faire engueuler devant les clients mécontents afin que ceux-ci, par empathie, retirent leurs plaintes à propos de produits défectueux.

Mais Benjamin a la fâcheuse tendance à attirer les ennuis et son côté « bouc émissaire » lui colle à la peau au quotidien et, quand il arrive des malheurs, c'est lui qui est immédiatement suspecté.

Dans « Au bonheur des Ogres », il était au cœur d'attentats à la bombe dans le magasin dans lequel il travaillait. Mais ce travail lui avait aussi apporté l'amour puisqu'il y avait rencontré Julie, une rousse journaliste qui, grâce à son article sur son travail, lui avait permis d'être licencié et de changer de vie.

Mais on ne change pas de vie ainsi et, à défaut d'être bouc émissaire dans un magasin, il devient bouc émissaire au sein des éditions Le Talion.

Dans « La fée carabine », on retrouve la famille Malaussène au grand complet, quasiment un an après les évènements du précédent opus. Benjamin est toujours chargé de sa petite famille, mais, a en plus, la charge de grands-pères drogués que Julie l'a chargé de désintoxiquer et de surveiller. Peu importe, Benjamin a un grand cœur et une grande famille et c'est tout naturellement, pour lui, qu'il décide que chacun des papis servira de grand-père de substitution à ses frères et sœurs. Aussi, le soir, Papi Verdun est chargé de raconter des histoires aux enfants (la télé étant proscrite chez les Malaussènes).

Daniel-PennacMais, outre le fait que quelqu'un cherche à droguer de petits vieux, le quartier de Belleville où demeure la famille Malaussène est aussi endeuillé par une série de meurtres de vieilles dames et une jeune femme a été jetée d'un pont et n'a été sauvée que parce qu'elle a atteri sur la barge d'une péniche.

En plus, Julie, la belle journaliste, ne donne plus de signe de vie, comme à chaque fois qu'elle enquête.

Si l'on rajoute à cela que « le petit », le dernier né des Malaussène a été témoin du meurtre d'un jeune flic par une vieille dame (elle aurait transformé sa tête en fleur, dixit « le petit »), on n’est pas loin du conte de fées.

Mais ce n'est pas tout. Benjamin découvre que l'un des papis est entré en possession de drogue. Alors que les flics débarquent, son pote Tayeb se saisit de la drogue et est arrêté et suspecté du trafic.

Qui plus est, Julius, le chien qui pue, a encore fait une crise d'épilepsie, signe que quelque chose de grave s'est passé.

Quand les flics vont se lancer sur toutes les traces (la femme du pont, la drogue, les petites vieilles assassinées...), devinez donc sur qui ils vont tomber. Benjamin Malaussène, évidemment.

Daniel Pennac récidive pour le plus grand plaisir du lecteur. Non, seulement l'auteur nous ressert sa galerie de personnages du premier opus (la famille Malaussène, le chien Julius, Tayeb, Haddouche, Mo Le Mossi, Simon le Kabyle, le commissaire Coudrier, Cercaire, Yasmina, Julie, Oncle Stojil et même le libraire nazillon Risson), mais en plus, il parvient à nous offrir encore d'autres personnages tout aussi attachants comme Papi Verdun, Papi semelle, la reine Zabo, Loussa, l'inspecteur Pastor, la veuve Hô et, surtout, l'inspecteur Van Thian.

Car, sous des allures anodines, l'inspecteur Pastor est un chef d'interrogatoire hors pair. Il obtient des aveux de qui il veut et il a une méthode infaillible pour cela (je vous laisserai juge à la lecture du roman). Van Thian, lui, est un veuf hypocondriaque et schizophrène qui passe son temps à se gaver de médicaments et à se travestir en veuve Hô en espérant attirer le tueur de vieilles dames. Mais, quand il le faut, Thian démontre un talent exceptionnel au tir et une force de caractère impressionnante.

Tous les ingrédients du premier opus sont donc présents dans ce second avec, en plus, la force de l'attachement aux personnages pour les lecteurs de « Au bonheur des Ogres ».

Le lecteur suit les mésaventures de toute cette famille avec un grand plaisir, un grand sourire alors que le sujet est tout aussi grave que dans le précédent, si ce n'est encore plus. Des vieux drogués, des vieilles égorgées, un flic à la tête explosée, le sujet est rude, mais Daniel Pennac fait passer la pilule grâce à son style particulier et à ses personnages émouvants.

Question style, l'alternance entre dialogues, mise en situation ainsi que pensée du héros (entre parenthèses), apporte sa touche d'humour. Le côté parfois onirique, du moins irréaliste, des situations et des réactions poussées à l'extrême, rend la lecture encore plus agréable. Mais c'est aussi dans la manière qu'a Pennac de répéter certaines phrases plusieurs fois dans un paragraphe pour les reprendre par la suite, qui donne la pleine mesure de la maitrise de son écriture puisque l'exercice est, somme toute, très périlleux.

Comment ne pas sourire devant la veuve Hô qui répète aux journalistes « Pouôtédger », propos qui sera repris plusieurs fois par le narrateur ?

Mais les images poétiques mises sur des faits horribles sont aussi à la base d'un style qui provoque l'addiction. « Le petit » qui voit dans cette vieille qui explose à bout portant la tête du flic avec un gros revolver, une fée qui transforme en homme en fleur, en est un parfait exemple.

Cependant, malgré la légèreté de ton, Pennac livre une véritable histoire policière, avec enquêtes, indices, fausses pistes et retournement de situation. C'est donc à un véritable polar que le lecteur assiste, mais un polar à part, un polar étrange, un polar envoutant, un polar décalé.

Au final, « La fée carabine » arrive à surclasser « Au bonheur des ogres » à tous points de vue et la multiplicité des personnages, loin de perdre le lecteur ou de l'ennuyer, lui apporte une multitude de petits plaisirs, une chose assez difficilement réalisable, mais que l'auteur réussit d'une main de maitre en ouvrant son roman sur un chapitre d'une rare qualité littéraire et d'une rare efficacité puisqu'il arrive, en quelques lignes, à mettre en place une situation complexe, de nombreux personnages, de la poésie et de l'horreur.

« La fée carabine », un livre à lire absolument.

PS: J'apprends que ce roman a été adapté en 1987 par Yves Boisset pour la télévision. Malheureusement, l'œuvre semble difficilement trouvable.