La bête et la belle« La Bête et la Belle » de Thierry Jonquet est un cours roman policier polyphonique.

La Bête et la Belle : À écouter Léon, qui prend la vie comme elle vient, la mort frappe à tout va dans sa banlieue. Il suffit de passer la tête dans l'appartement du Coupable pour se retrouver dans l'autre monde. Il faut dire qu'il s'y passe des choses étranges : les poubelles s'accumulent derrière les volets clos... De quoi éveiller les soupçons des habitants de la cité des Lilas Bleus et du commissaire Gabelou ! Mais les apparences sont faites pour être trompeuses... Quand vous connaîtrez Léon, vous serez mordu !

Résumé alternatif : Léon est vieux. Très vieux. Léon est moche. Très moche. Léon est sale. Vraiment très sale ! Léon se tient très mal à table. C'est dans sa nature... C'est triste ? Non : Léon a enfin trouvé un ami, un vrai de vrai ! Seulement voilà, le copain en question est un peu dérangé. Parfois dangereusement. Mais Léon est indulgent envers ses amis. Pas vous ?

Il est parfois des rencontres avec un auteur qui marquent. Quand cette rencontre se fait à titre posthume, le choc est d'autant plus fort, surtout quand l'écrivain, si la nature était bien faite, devrait être encore de ce monde.

C'est le cas de ma toute récente découverte de l'auteur Thierry Jonquet, un écrivain né en 1954 et décédé prématurément en 2009.

À travailler en service gériatrie ou bien, ensuite, comme prof dans des quartiers difficiles, Thierry Jonquet a été confronté très souvent à l'horreur et à des êtres fragiles et malmenés par la vie.

C'est à l'approche de la trentaine que Thierry Jonquet se lance dans l'écriture avec son premier roman, « Mémoire en cage ».

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteur puise dans son expérience professionnelle pour développer ses intrigues et ses personnages. C'est principalement le cas dans le roman chroniqué aujourd'hui puisqu'il place ses personnages dans des quartiers ouvriers et que l'un des protagonistes est professeur.

Mais, plus que dans l'inspiration ou dans l'intrigue, c'est avant tout dans la précision de la narration que Thierry Jonquet excelle.

« La Bête et la Belle » est un roman à trois voix. Si, évidemment, Gabelou, le flic chargé de l'enquête est l'une des voix, il ne participe pourtant pas à l'avancée de l'intrigue, se contentant de parler du présent. Le coupable, puisqu'il ne sera jamais nommé, tout comme ses victimes (la mégère, le gamin, le commis ou le visiteur), n'intervient qu'à travers des enregistrements audios, sorte de journal intime qu'il enregistrait tous les soirs, pour expliquer ses actes et ses ressentiments.

Mais le personnage principal le plus touchant, qui est également celui qui permet le mieux de comprendre la psychologie du Coupable est l'ami Léon. C'est aussi lui qui aide le lecteur à appréhender l'effet boule de neige de la violence provoquée par la folie meurtrière qui étreint, progressivement, le meurtrier.

Léon, le seul personnage nommé avec Gabelou, est un être détruit par la vie, qui n'a connu que violence, privation, déchéance et malheurs.

thierry-jonquet-2Le hasard le met sur la route du Coupable, avec qui il développe un lien très fort, au point que le Coupable l'héberge après s'être débarrassé de sa femme, la Mégère, qu'il a tuée et enfermée dans le congélateur. Par peur que quelqu'un ne découvre le cadavre et par phobie de son propre acte, le Coupable se met à entasser les sacs-poubelle devant le tombeau réfrigéré, puis dans toute la cuisine, puis dans les autres pièces, jusqu'à ce que l'appartement soit un immense dépotoir où le Coupable et Léon ont de plus en plus de mal à vivre, de par le manque de place et, surtout, par l'odeur pestilentielle qui se dégage lentement des sacs qui finissent, invariablement par crever et déverser leur contenu poisseux et malodorant.

Pourtant, le Coupable n'est pas un être démentiel, juste un gars qui bascule progressivement dans la folie, ce qui le pousse à croire que ses actes violents sont justifiés et nécessaires. Le Coupable est un homme sans ambition, au grand dam de sa femme qui le pousse à passer des concours pour prendre du grade et gagner plus d'argent. Lui, sa seule passion, c'est de regarder pendant des heures les trains dévorer les rails de ses maquettes qu'il monte avec précision et qui finissent par envahir le peu d'espace laissé libre par les ordures dans l'appartement.

Léon n'attend plus rien de la vie qui l'a rejeté depuis longtemps. Cette rencontre inespérée avec une personne qui l'accepte et l'apprécie tel qu'il est est, pour lui, une aubaine.

Les deux personnages finissent, l'espace de quelques mois, par devenir indispensables l'un pour l'autre.

Le roman débute par l'exhumation du corps d'un gamin apparemment mort dans la chute accidentelle d'un train. Mais, quand le Coupable est découvert à moitié mort dans son appartement aux côtés du corps sans vie du Visiteur, Gabelou se charge d'écouter les cassettes laissées par le meurtrier, cassettes dans lesquelles il s'accuse de différents meurtres, dont celui du Gamin.

Quoi de plus terrible que l'exhumation du corps d'un enfant ? C'est dans cette horreur sans nom que le roman débute pour plonger le lecteur dans l'horreur pesante d'une folie meurtrière grandissante.

Et au milieu croule Léon, le vieux Léon, le sale Léon, l'odorant Léon, mais le bon Léon. Le Coupable est son ami et, même s'il ne le comprend pas, il le soutient et il l'aime.

Roman court, mais poignant, « La Bête et la Belle » est un exemple de précision dans sa narration. S'il faut quelques pages pour que le lecteur entre dans l'histoire, le temps de comprendre quels en sont les enjeux, une fois le pied dedans, c'est tout le corps et tout l'esprit qui sombrent dans les méandres de cette histoire de folie.

Avec des chapitres courts alternant les points de vue de chacun des protagonistes, c'est, avant tout Léon qui a la part belle avec ses propos à la fois très humains et très touchants. Sans jamais juger ni le flic ni le Coupable, Léon se contente de se remémorer ces derniers mois passés en compagnie du meurtrier. Les moments de calme à regarder les trains passer, à manger ensemble, à boire, à dormir, mais aussi les instants plus violents où, dirigé par la démence dans laquelle l'a plongé son premier meurtre, la peur d'être découvert s'installe et pousse le Coupable à se débarrasser de tous ceux qui pourraient avoir deviné l'horreur de la situation. C'est ainsi que les meurtres s'enchaînent, sans que Léon s'en émeuve, tant il n'est plus ému par rien d'autre que l'amitié qui le lie à l'assassin.

Thierry Jonquet excelle également dans la description minutieuse de la folie progressive qui imprègne l'appartement par l'état d'esprit de ses locataires et par l'odeur de jour en jour plus nauséabonde qui se dégage des lieux.

Plus les sacs s'amoncèlent, plus l'odeur est forte, plus la place est réduite et plus la claustrophobie est forte, plus la folie est grande et plus les meurtres s'ajoutent.

L'auteur aurait pu rendre le Coupable détestable de par ses actes, mais, à défaut de haine, c'est de la pitié que celui-ci inspire tant le lecteur comprend, regrette, redoute, à défaut d'admettre, la folie meurtrière du personnage.

Mais si Thierry Jonquet excelle dans la narration et la description d'une folie grandissante, il n'en a pas moins oublié que, dans toute histoire, le plus marquant doit être la fin et l'on peut réellement dire que la fin est très soignée puisque l'auteur nous offre deux rebondissements qui rendent l'histoire encore plus folle et encore plus touchante.

Les rebondissements sont légions dans ce genre de romans, mais, peu, parviennent totalement à surprendre et à retourner le lecteur et là, si l'un ne fait que renforcer la folie présente, l'autre, porte un coup inoubliable au lecteur qui, loin de s'attendre à une telle révélation, ne peut que constater, en se remémorant sa lecture, que l'auteur n'a commis aucune faute, sauf dans les toutes dernières lignes, pour mettre à mal cette surprise ni pour la rendre incompatible avec tout ce qui a déjà été écrit (dans le genre, et pour parler d'une passion de l'auteur, le cinéma, seuls les films « Usuals suspects » et « Sixième sens » sont parvenus à un tel choc final).

Mais comme l'auteur est encore plus malin qu'il n'y parait, il offre au lecteur un ultime coup au cœur dans les toutes dernières lignes qui vous laissera indéniablement KO et vous émouvra comme jamais un livre vous aura ému.

Au final, « La Bête et la Belle » est un petit roman, de par sa taille et un grand roman de par ses qualités, un livre, dont la lecture est, apparemment, souvent imposée, avec raison, aux étudiants et qui se révèle être une leçon à de nombreux points de vue.