CouvLAATPDans un autre temps, il existait d'autres formats littéraires dans le genre policier que le pavé de 600 pages si cher à Jean-Christophe Grangé, Franck Thilliez, Maxime Chattam et consorts.

Au début du XXème siècle, le format fasciculaire prenait son essor. Des histoires de quelques dizaines de pages, imprimées sur du papier bas de gamme, vendues quelques centimes, vite écrites et vite lues.

De nombreux éditeurs se lancent dans la course, Rouff, Tallandier, Offenstadt, les Éditions Chantal... Les collections se multiplient, les titres également, parfois plus de 500 par collection repris d'une collection à une autre en en variant le texte selon la politique éditoriale.

Parmi ces éditeurs, Ferenczi fait figure à la fois de cador et d'éditeur sans scrupule.

Cador, car l'éditeur multiplie les collections, notamment dans le genre policier avec « Mon roman policier », « Police », « Police et Mystère », « Le verrou »...

Sans scrupule, car l'éditeur réédite ses titres, les passant d'une collection à une autre, faisant rallonger les textes, les raccourcissant, pour qu'ils entrent dans la case de la nouvelle collection, parfois sans demander l'autorisation aux auteurs.

Mais intéressons-nous plus aux textes et aux auteurs, voire aux illustrateurs, qu'à l'éditeur.

Car, malgré une politique éditoriale avare à tous points de vue, les auteurs et illustrateurs de ces fascicules sont bien souvent des ténors dans leurs domaines.

Ne parlons pas des auteurs reconnus qui ont fait leurs armes sous pseudonymes dans ces collections (comme Léo Malet, Frédéric Dard ou Georges Simenon), mais contentons-nous de mettre la lumière sur des auteurs moins connus, méconnus, voire inconnus (il n'est pas toujours aisé de mettre un nom sur un pseudonyme).

Parmi ceux-ci, Louis Thomas Cervoni fait figure de particularité à plus d'un titre. D'abord parce que l'auteur ne s'est pas contenté des productions fasciculaires et a écrit aussi des romans plus traditionnels dont certains connurent un franc succès. Ensuite, parce qu'il est aussi connu pour avoir écrit des scénarios pour des séries radiophoniques et pour la célèbre série télévisée « Les cinq dernières minutes ».

Particulier, enfin et surtout, parce que, suite à un drame, Louis Thomas Cervoni perd la vue. Le grand lecteur qu'il était, ne pouvant plus lire d'histoires, est poussé par son ami René Panaro, à en écrire.

D'abord sur papier, se guidant d'une règle, ensuite sur une machine à écrire, collant des repères sur les touches du clavier, ensuite avec un magnétophone, Louis Thomas Cervoni s'exerce et progresse.

Son tout premier récit policier est publié dans une revue puis est repris dans la cultissime collection « Mon roman policier » chez Ferenczi en 1950. Il s'agit de « L'assassin a tout prévu », un fascicule de 32 pages (moins de 10 000 mots), un format très court, de la taille d'une longue nouvelle, mais avec la structure abrégée d'un roman.

Ce texte fait apparaître le personnage de l'inspecteur Lémoz, un personnage qu'il reprendra plusieurs fois dans des textes publiés dans la même collection.

Après un prologue long, mais nécessaire, il est enfin temps de s'intéresser à ce court roman :

L'assassin a tout prévu : Robert Dulac et sa maîtresse décident de se débarrasser du riche mari de cette dernière. Ils l'empoisonnent et tentent de faire passer le meurtre pour un suicide en truquant l'heure du décès et en faisant croire que le mari s'est rendu chez Dulac et lui a tiré dessus par jalousie. Le commissaire Benoît, devant les faits, voit là une affaire simple et vite résolue. Mais l'inspecteur Lémoz découvre deux indices qui ne concordent pas avec les faits apparents : les chaussures du mort sont propres alors qu'il pleuvait lorsqu'il s'est rendu chez Dulac et ses gants se trouvent dans la poche d'une veste qu'il ne portait pas.

Ce court roman est structuré en trois parties distinctes.

La première met en place le meurtre et les précautions prises par Robert Dulac pour faire croire au suicide.

La seconde nous présente l'inspecteur Lémoz et les premières constatations discordantes de ce dernier.

La troisième, enfin, consiste en la démonstration de la culpabilité du couple infernal.

Comme le laisse supposer la structure du roman, l'inspecteur Lémoz, un des personnages récurrents de René Thomas, va apparaître tardivement, vers la moitié du récit. Seul, il sera accompagné de Léo Marnier dans l'enquête suivante, Lémoz démontre déjà un caractère affirmé et une perspicacité indéniable. N'hésitant pas à prendre des initiatives sans prévenir son supérieur, Lémoz fait confiance à son instinct et arrive à ses fins.

Court, bien développé, avec un personnage intéressant, René Thomas démontre, dès sa première tentative, qu'il possède déjà des qualités indéniables tant dans le style que dans la gestion narrative.

Il est à noter que la première édition de ce roman était découpée en deux parties, la première présentant le meurtre et la seconde permettant au lecteur de vérifier s'il était aussi doué que Lémoz et s'il avait découvert le meurtrier. Dans la version Ferenczi, le meurtrier est connu dès le début de l'histoire.

Au final, un court roman policier très agréable à lire et qui laisse présager d'une belle carrière à son auteur, ce qui sera évidemment le cas, même si, aujourd'hui, le nom de Louis Thomas Cervoni ne dit probablement plus rien à grand monde et c'est bien dommage.