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Andreu Martin est un auteur catalan dont j’ai entamé l’ouvrage parce qu’il avait été publié dans la Série Noire et que je pensais, donc, qu’il n’écrivait qu’en français. Or, « Société noire », contrairement à mes lectures habituelles, n’a pas été écrit en français, mais a été traduit par la suite. Ma politique de lecture, depuis quelques années, est de ne lire que des textes écrits en français, car je suis adepte de l’aphorisme italien « Traduttore, tradittore » qui explique qu’un traducteur trahit toujours le texte qu’il traduit. Du coup, pour être certain de lire exactement les mots que l’auteur voulait que l’on lise, je ne lis plus que des œuvres écrites en langue française. Tant pis, un écart à ma politique de lecture qui est bienvenue.

Bienvenue, car ce fût une bonne lecture s’appuyant sur une bonne histoire, de bons personnages et des partis pris narratifs et un style d’écriture plutôt intéressants.

Car, si je ne cesse de me plaindre du manque d’originalité des auteurs de polars actuels qui reprennent, ad nauseam, le même genre de personnages, une idem narration, et un style au plus plat possible ici, Andreu Martin, aidé par sa traductrice, me propose, à travers quelques clichés légèrement esquissés, une narration efficace, à défaut d’être novatrice (mais peut-on encore être novateur en ce domaine), des personnages bien sentis et un héros attachant et un parti pris stylistique (dont je me demande, du coup, s’il est la volonté de l’auteur ou un résultat de la traduction) qui, bien que désarçonnant de prime abord, finit par faire sortir le roman des ornières de la production habituelle.

Société noire Les triades ne sévissent pas qu’en Chine : elles se déploient aux États-Unis et en Europe. Seule Barcelone se croit encore épargnée. À tort, selon l’inspecteur Diego Cañas. Il charge son indic Liang, un Sino-Espagnol né à Hong Kong, d’infiltrer pour lui la très discrète mafia chinoise. Un mois plus tard, on retrouve au petit matin la tête d’une femme sur un capot de voiture. Un crime atroce qui porte la marque des maras, ces gangs ultra-violents d’Amérique centrale. Mais Cañas est convaincu que l’affaire est liée, d’une façon ou d’une autre, à son enquête sur les triades. Reste à le prouver à ses supérieurs…

Andreu Martin nous propose donc une immersion dans le monde interlope Barcelonais, en général, et dans le milieu chinois, en particulier.

Avec le personnage de Lian, immigré chinois né d’un père espagnol qu’il déteste et rejette au point de rejeter, avec, ses gênes hispaniques, l’auteur nous expose un héros des plus intéressants. Intéressant, car celui-ci répond à la fois à tous les clichés tout en les explosant. Clichés sur les Chinois inhérents à un personnage qui se veut plus chinois que le plus chinois des Chinois, allant jusqu’à devenir professeur d’arts martiaux et philosophe à ses heures perdues. Explosion consécutive à ce chinois qui se veut plus chinois que le plus chinois des Chinois, mais qui va oser faire ce qu’aucun bon chinois n’aurait osé : s’en prendre à la triade qui exploite les immigrés chinois jusqu’à la corde quand ceux-ci, en retour, bossent jusqu’à épuisement dans le but de gagner quelques euros pour rentrer, ensuite, chez eux.

Car Lian ne supporte plus cette particularité (cliché ?) du Chinois qui ne fait pas de vagues et décide de prendre tous les risques pour venger les siens (mais ont-ils envie d’être vengés ?).

En parallèle, Andreu Martin tisse un monde policier qui n’est ni tout blanc ni tout noir, du flic corrompu qui profite de sa position pour s’enrichir à celui qui, pour faire son travail le mieux possible, est prêt à utiliser son indic et le manipuler.

Et ce gris, qui va du gris clair au gris foncé, dans un monde qui se veut en noir et blanc (le Yin et le Yang), pose sa chape de ciment sur tout l’ouvrage.

À travers une narration naviguant entre passé et présent, autour d’un acte fondateur du roman, pour montrer l’évolution des personnages et de la situation, expliquer comment les protagonistes en sont arrivés à faire ce qu’ils ont fait, pour exposer les conséquences des actes de chacun, Martin Andreu tisse une toile dont le lecteur ne parviendra pas à se dépêtrer et dont il ne voudra pas s’échapper, trop attiré par le point central que devient le point final.

Car, ici, chacun se sert de l’autre, volontairement ou sans s’en rendre compte et, tout le monde devient donc responsable des dommages irréversibles que les actes des uns, interagissant avec ceux des autres, vont produire.

Au final, un bon roman, une bonne intrigue, un bon style, de bons personnages, la seule chose que je pourrais reprocher à ce livre, c’est qu’il soit le résultat, ne serait-ce que partiel, d’une traduction...