Le-Septieme-Jure-Livre-835385398_L

« Le Septième juré »... Peut-être vous souvenez-vous de ce chef-d’œuvre oublié de Georges Lautner, un film datant, me semble-t-il, de 1962 et dont l’interprète principal n’est autre que l’immense Bernard Blier ? Non ! Aussi vous sera-t-il difficile de vous souvenir que ce film est adapté d’un roman éponyme de Francis Didelot.

Francis Didelot, vous connaissez ? Non ? Alors, sachez que Roger-Francis Didelot est né à Madagascar en 1902, mort en 1985. Qu’il eut une courte carrière d’avocat, se lança dans l’écriture, signa des dialogues (parfois adaptés, de ses romans) pour le cinéma et, d’après les spécialistes, a consacré la meilleure part de sa production au genre policier.

Policier ? « Le septième juré », écrit en 1958, l’est sans l’être tout en l’étant.

Le septième juré : Tout, il avait tout organisé, fignolé afin d’échapper à l’abîme : il ne pouvait pas être le juge de Sautral. Il était le seul qui, sans discussion possible, ne devait pas siéger sur cette estrade... Il ne pouvait pas, il ne devait pas juger : n’était-ce pas lui qui avait tué ! Lui, Grégoire Duval, l’assassin !

Un meurtre, un assassin, tout désigne que le roman va naviguer dans les eaux du « polar ». Un procès, une plaidoirie, et l’on se dit que l’ouvrage va se consacrer à un sous-genre du « policier juridique ».

Oui ! Oui, mais non ! Car, si tous les éléments sont mis en place par l’auteur pour faire de son œuvre un roman policier, et si le passé de Didelot le destinait à écrire des « polars juridiques », celui-ci parvient à surprendre son monde en proposant un roman sociétal, une critique de la bonne bourgeoisie, et du rapport de celle-ci avec une jeunesse dévoyée.

Grégoire Duval est un pharmacien marié avec une femme castratrice. Celle-ci dirige tout dans sa vie, jusque dans son métier, et ne laisse, à son mari, pour seule latitude, une partie de belote quotidienne. Mais, même cette « liberté » n’est qu’une autre barrière posée par la mégère pour enfermer son homme. Plus qu’une bulle d’air dans sa vie étouffante, cette soirée est encouragée par madame pour tenter de cacher le joug sous lequel elle maintient monsieur. Elle ne rêve que de reconnaissance et, sachant qu’elle ne pourra l’obtenir qu’à travers lui, elle dirige tout d’une main de fer, mais avec suffisamment de psychologie pour que personne ne s’en rende compte, pas même son mari... 

La liberté, lui, il ne l’a connu qu’une seule fois, jadis. Quand il eut une aventure avec Nadia, pendant quelques jours. Il aurait pu tout plaquer pour elle, mais, déjà castré, effrayé à l’idée de bouleverser sa vie dirigée par son épouse, de peur d’avoir enfin la liberté, de prendre des décisions, il préféra s’enfuir sans explication et retourner, la queue entre les jambes, dans le jupon de sa femme.

Depuis, seul le souvenir de ces jours de liberté lui permettent de supporter son épouse... ses trois enfants... son métier... son statut de notable... ses parties de belotes... sa vie !

Et puis, Lola apparaît. Lola, une fraîche jeune femme issue des « bas-fonds », ces quartiers dévoyés dans lesquels une jeunesse perdue se livre à tous les excès... Qu’elle est belle, Lola, qu’elle est libre, libre au point de choisir d’avoir pour petit ami, A. S. alias Alain Sautral, un jeune homme asocial que toute la bonne bourgeoisie méprise au point de ne l’appeler que par ses initiales pour le dépersonnaliser. Cet homme effraie les bien-pensants parce qu’il refuse d’avoir la même vie bien réglée que ceux-ci. Lola aussi est méprisée, par les femmes de notables parce qu’elle est trop belle, trop jeune, trop délurée et que toutes savent que leurs hommes n’ont d’yeux que pour elle.

Un jour, Grégoire dîne à l’auberge du père Sosthène. Le restaurant est un lieu de rencontre uniquement fréquenté par les notables du coin, une façon de se dépayser tout en fréquentant les mêmes gens que les autres jours de la semaine. Placée sur une rive d’un cours d’eau, l’ambiance bucolique et reposante permet aux clients de se divertir alors qu’ils ne font que resserrer les liens qui les maintiennent dans une vie écrite à l’avance.

Le père Sosthène déboule, carte à la main, l’heure du choix à sonner, que va bien pouvoir choisir Grégoire ? Rien ! Sa femme se jette sur la carte et d’un « Nous », pour désigner la décision qu’elle prendra pour tout le monde et, surtout, pour son mari, l’émascule de sa tyrannie comme si le pauvre homme avait encore besoin de ça pour ne plus se sentir homme. Le repas se déroule, les uns s’endorment sous l’effet de l’alcool, les autres vont danser. Grégoire se réveille et décide d’aller marcher le long de la berge pour prendre l’air, pour repenser à ces moments de Liberté passés qu’il regrette et redoute en même temps.

Et là ! c’est l’apparition. La femme de son passé ressurgit, nue, sortant de l’eau ! Non, ce n’est pas elle, c’est Lola ! Lola ! Nadia ! Nadia ! Lola ! les deux corps, les deux visages se superposent. Le bonheur passé lui donne la force de s’approcher. Nadia l’aperçoit ! Nadia a peur ! Lola hurle ! Le visage d’antan fait place aux stigmates de la peur de la jeune femme d’aujourd’hui ! Lola hurle ! a peur de lui ! Il faut qu’elle se taise, que personne ne sache que lui, Grégoire Duval, s’est approché de cette jeune femme nue. Et s’il passait pour un pervers aux yeux de ses fréquentations... aux yeux de sa femme... Sans réfléchir, il se jette sur Lola et l’étrangle pour la faire taire...

Morte ! Lola n’est plus ! Nadia a disparu ! Absence de remords ! Quoi ? Après tout, il a juste fait taire la jeune femme. Lola, une dévoyée, une femme de peu de vertu que personne ne regrettera. Et puis, après tout, pourquoi Lola a-t-elle hurlé ? Il n’est pas dangereux ! Il ne lui aurait rien fait ! Tout est de sa faute !

Sûr de son innocence, il retourne à l’auberge où personne ne s’est aperçu de son absence. La chance est avec lui ; normal, il n’a rien à se reprocher.

Bientôt, le corps est découvert, le coupable pointé du doigt : ce ne peut-être que A.S., l’ignoble A.S., le type qui frappait Lola, qui heurtait la bien-pensance de la ville, l’irrécupérable A.S.

Grégoire retourne à sa vie... la ville s’apprête à vivre le procès de A.S., la ville espère la condamnation de ce fléau. Pour cela il faut un jury, Grégoire est sur la liste dans laquelle on sélectionne les jurés, mais il y a peu de chance que cela tombe sur lui. Oui, mais sa femme fait tout pour influencer la sélection et le destin... ce fichu destin... va pousser Grégoire Duval, le coupable, à faire face à Alain Sautral, l’innocent. Mais Grégoire, lui aussi est innocent, à ses propres yeux, mais il ne se voit pas condamner Alain Sautral qu’il sait innocent... car il ne peut être coupable. Oui, mais, comment prouver l’innocence de Sautral sans avouer sa culpabilité ???

Et c’est tout le dilemme du roman, les histoires de conscience de Grégoire Duval qui, s’il est bien l’assassin de Lola, n’est pas un coupable, pas un méchant... et, parce que c’est un homme bon, il ne peut laisser condamner Alain Sautral...

C’est donc avec toute la fougue de l’homme de cœur se souciant de son prochain et refusant que quelqu’un soit victime d’une erreur judiciaire que le pharmacien va s’improviser avocat de la défense en potassant le code et en profitant des droits et des devoirs qui régissent le statut de juré afin de permettre au doute de s’insinuer dans l’esprit de ses confrères...

À savoir s’il réussira, il vous faudra lire le roman pour le savoir.

Francis Didelot est un écrivain. Cela, je ne vous l’apprends pas puisqu’il a écrit des livres. Mais, le lecteur peut s’en rendre compte à la lecture du début du livre. Effectivement, l’homme sait incontestablement mener une histoire, mais, dès les premières lignes, on sent qu’il possède une réelle plume et qu’il n’hésite pas à s’en servir, mais sans trop en faire. Pas question d’emphases, pas plus qu’un style ampoulé, mais une maîtrise de la langue et un désir de ne pas affadir sa plume comme bien trop d’auteurs de romans policiers ont tendance à le faire de nos jours.

Et ce sont là les principales forces de l’auteur, de proposer un réel style et de mettre en place une ambiance, un contexte qui vont sceller les barreaux de la prison mentale de son personnage principal. À partir de cette claustration mentale, la réaction de Grégoire est guidée par la logique imposée par la situation mise en place par Francis Didelot.

Au final, même si le genre policier est plus une excuse qu’une réalité, Francis Didelot, grâce à son talent, sa plume, sa capacité à imposer une situation à ses personnages nous livre là un excellent roman où l’on suit le cheminement de pensée du héros (ou antihéros) sans jamais réussir à avoir un avis tranché sur son comportement, emprisonné entre l’acte horrible du personnage et la sincérité de son sentiment d’innocence.