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Léo Malet, faut-il le rappeler, savait manier la plume. Oui, malheureusement, il faut le rappeler puisque, à la lecture des polars actuels force est de constater que ce n’est pas le cas de tout un chacun.

Et c’est en partie pour cette raison que je me replonge régulièrement dans les écrits d’hier, afin de trouver une qualité qui n’est plus mise en avant de nos jours.

Volonté de l’écrivain ou de son éditeur ? Mode dans l’air du temps ? Crainte de se priver d’un lectorat basique ? Mimétisme avec les auteurs à succès ? Ou manque de style, tout simplement ? Le fait est que je ne m’émerveille jamais ou très rarement, en lisant des romans policiers récents. L’histoire peut être prenante, l’intrigue, intéressante, les personnages, originaux (heu... bof), la lecture très agréable... mais jamais je ne m’arrête sur une tournure de phrase, sur un mot, sur une métaphore en me disant : « Haaa, ça, c’est bien écrit » (pour les métaphores, il faut avouer que les premiers romans de Franck Thilliez n’en manquaient pas, et des plutôt intéressantes, mais il est vite rentré dans le range, le succès venant). Enfin, le plus récent roman sur lequel j’ai pu avoir une telle réaction doit être « La fée carabine » de Daniel Pennac, un roman datant déjà de 1987.

Alors qu’il m’arrive régulièrement de me faire ce genre de réflexion en lisant des romans policiers de plus de 50 ans et souvent en lisant des « Nestor Burma » de Léo Malet.

Non pas que je sois nostalgique du temps ancien (bien trop ancien pour que je l’ai connu à l’époque, d’ailleurs), bien au contraire, mais je déplore un certain affadissement de l’art en général, et de la littérature, en particulier. Comme si les artistes et leurs producteurs se disaient que le public est trop bête pour lui proposer quelque chose de subtil. Qu’il est trop inculte, pour apprécier la nuance. Qu’il est trop fainéant pour faire un effort de compréhension ou de découverte. Que c’est un béotien qui se contente d’une bouillie insipide si facile à reproduire ad nauseam qu’il serait bien dommage de perdre du temps et de l’énergie, donc de l’argent, à lui proposer un panel large, coloré, de reliefs, de contrastes, de textures, d’odeurs, de sons, de variétés, de sens afin de l’enrichir, car, s’il s’habituait à cette abondance de biens qui ne nuit jamais, il serait capable de l’aimer et d’en redemander. Et si le producteur sous toutes ses formes devait alors proposer de la qualité, ce serait bien moins facile et bien moins rémunérateur.

Au fond, on ne peut pas jeter la pierre à ces « élaborateurs » tant le succès de mixtures infâmes (films, musiques, livres, émissions de télévision...) tendent à leur donner raison. Pourquoi s’embêter à faire des efforts quand on peut gagner plus et plus vite en ne faisant pas grand-chose ???

Du coup, les romans utilisant 300 mots de vocabulaires avec des phrases bateaux et des personnages creux et interchangeables, ayant du succès, on finit par ne plus trouver que leurs ersatz en librairie, et cela fait boule de neige.

Mais, si les impératifs commerciaux existaient déjà dans la littérature il y a 50 ans, 70 ans, 100 ans, 200 ans, la culture ou, du moins, la maîtrise de la langue française était probablement plus à l’ordre du jour puisqu’on pouvait encore la retrouver dans les romans d’alors. Il faut dire que la jeunesse d’hier n’était pas abreuvée de tweets, de sms, de mails, de commentaires sur Internet qui sont autant d’offenses à la langue que le groupe Indochine ne l’est à la musique, Donatella Versace à la beauté naturelle, Michael Bay au cinéma, Élie Semoun à l’humour ou encore Éric Zemmour au cosmopolitisme. C’est bien simple, le rappeur Jul pourrait faire office de Maître Cappelo auprès de certains jeunes (même ceux ayant leur BAC).

Mais, revenons-en à Nestor Burma et à la plume de Léo Malet.

Plus d’une fois, à la lecture des aventures du détective tête à claques (faut dire qu’il a la propension à se faire démonter la façade à tout va), je me suis fait la réflexion sur la qualité d’écriture de Léo Malet.

Avec Frédéric Dard, il est simple de s’émerveiller (pour peu que l’on apprécie une réinvention de la langue française et les apartés successifs) tant l’originalité explose à chaque mot. Avec Léo Malet, même si la gouaille argotique est présente (et non omniprésente), on ne s’émerveille pas de l’invention ou de la réinvention de la langue française, mais, tout simplement, de l’utilisation de celle-ci.

Pour souvenir, et en m’excusant de ne pas prendre forcément le meilleur exemple, mais, justement, un exemple insignifiant, un petit rien qui suffit à mon bonheur :

Là où, dans un roman récent, on pourrait lire un truc du genre : « Il est aimable comme une porte de prison ». La phrase bateau par excellence.

Léo Malet, dans « Des kilomètres de linceul » écrivait : « Elle livra passage à un personnage duquel émanait cette chaleureuse cordialité qui a fait le succès de tant de portes de prison. ». C’est autre chose, quand même ? Quoi, il n’y a rien d’extraordinaire ? Bin, non, ce n’est pas extraordinaire et c’est là tout l’intérêt de la chose. On n’est pas dans l’exercice masturbatoire où l’auteur prend plus son pied à se relire que le lecteur, juste l’utilisation d’un éventail un peu plus large de la langue française, la recherche de la tournure de phrase, pour ne pas se contenter de la phrase bateau, car la phrase bateau place la langue française sur le Titanic !

Moi qui suis un adepte de la pédanterie, j’apprécie, chez cet auteur, le fait de réussir à tourner ses phrases autrement sans en faire, pour autant, un exercice de style destiné à montrer sa maîtrise de la langue française. L’auteur en fait plus sans en faire trop.

Maintenant que cela est posé, revenons-en au roman en question.

M’as-tu vu en cadavre ? : Un après-midi d’octobre Hélène, la secrétaire de Nestor Burma, attend en vain Auguste Colin, un homme d’une soixantaine d’années qui vient la voir pour lui soutirer de l’argent. Peu après arrive Madeleine Souldre, directrice de l’Agence Interstar de la rue de Paradis et impresario du chanteur Gil Andréa, qui demande à Burma de découvrir ce qui tracasse son meilleur artiste et lui fait perdre tous ses moyens depuis quelques jours. Le détective n’est guère enchanté d’avoir à enquêter dans le milieu du music-hall qu’il juge avoir perdu tout son lustre depuis la disparition d’Édith Piaf. Et Gil Andréa, bellâtre qui beugle la chansonnette et grignote son piano, ne le fera pas changer d’avis. Or, ce qui tourmente l’artiste, ce sont ses admiratrices de son club. Puisque Burma ne peut accéder à ce milieu exclusivement féminin, il y envoie sa secrétaire Hélène. Pendant ce temps, de son côté, Burma explore d’autres pistes, ce qui lui vaut d’être agressé, tabassé et dépouillé. Le lendemain matin, patraque, il appelle Hélène à son secours et, pendant qu’elle panse ses plaies, la fidèle secrétaire lui livre son rapport. Il n’est guère réjouissant, car derrière le sélect Club Gil Andréa se dissimule un réseau de traite des Blanches (Wikipédia...). 

Nestor Burma est un grand masochiste. Outre le fait de se faire éclater la tronche régulièrement, maintenant, il va à la recherche de quelqu’un qui veut lui emprunter de l’argent.

Ayant rendez-vous, avec sa secrétaire, avec un acteur raté, ami de la famille de celle-ci, qui veut lui soutirer de l’argent, Nestor Burma s’étonne de ne pas voir la sangsue débarquer. Il part alors à sa recherche imaginant qu’il est mort, seule raison pour ce genre de personnage de ne pas venir chercher son argent. Mais la concierge de l’artiste lui apprend que le bonhomme est parti en tournée grâce à l’engagement qu’il avait eu. Seul souci, le détective sait que l’engagement est bidon et n’est qu’une excuse pour soutirer du pognon à tout le monde. Peu importe, après tout, il économisera son blé.

Mais quand une productrice l’embauche pour surveiller son protégé, un chanteur à succès pour midinette, Nestor se dit que le destin est étrange de le confronter au « show business » par deux fois en si peu de temps...

Avec la verve habituelle de Nestor Burma, le lecteur suit cette enquête pleine de faux semblants et de rebondissements, sans oublier, pour autant, les étapes classiques comme le passage à tabac. Mais, parfois, le lecteur suivra le point de vue d’Hélène, la secrétaire de Burma.

Que dire si ce n’est que c’est bien écrit, comme d’habitude avec Léo Malet, que le personnage est intéressant, mais ça on le sait déjà, que l’enquête est prenante et bien menée, que les rebondissements sont nombreux et, qu’en plus, l’auteur en profite, via la voix de son personnage, pour faire une critique du monde du spectacle en général et celui de la chanson, en particulier. Au passage, grâce aux citations des chanteurs et chanteuses à succès de l’époque (Édith Piaf et Patachou en tête d’affiche), j’ai fait la connaissance de Marie-Louise Damien, alias Damia, une chanteuse dont j’ignorais l’existence jusqu’alors.

Au final, si une enquête de Nestor Burma est toujours une valeur sûre dans laquelle je me replonge régulièrement, cet épisode est particulièrement réussi et se hisse au-dessus du panier (du moins, des premiers épisodes de la série)...