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Marcel Priollet est un auteur phare, culte, de la littérature populaire de la première moitié du XXe siècle.


Ouvrant dans les différents genres à la mode à son époque, c’est avant tout pour sa production policière que je m’intéresse à l’écrivain.


Dans celle-ci, outre les différents titres « indépendants », j’ai noté et me suis intéressé à deux « séries » officielles (c’est-à-dire les aventures de personnages récurrents regroupées au sein d’une collection éponyme) : « Monseigneur et son clebs » et « Old Jeep et Marcassin ».


« L’empreinte fourchue » est un titre appartenant à la seconde. Cette enquête est la cinquième menée par le duo atypique et hétérogène que forment Gordon Periwinkle, alias Old Jeep, un détective américain en mission dans l’hexagone pour apprendre les méthodes d’investigation de la police française et le commissaire Marcassin.


Pour replacer les personnages : Old Jeep (surnommé « Jeep » à cause de la prononciation de ses initiales en anglais et « Old » pour marquer l’affection tout comme son équivalent dans notre langue de « mon vieux ») est un américain trentenaire, beau gosse, bien éduqué, à l’allure d’athlète, ancien gymnaste, fougueux, qui aiment l’action. Le commissaire Marcassin, lui, est un cinquantenaire à la moustache grisonnante, massif, fumeur invétéré, ronchon, grognon, rustique, qui privilégie la réflexion et qui fait preuve de perspicacité.


Comme on se doute, ils vont former un formidable duo d’autant qu’une amitié indéfectible les lie depuis la libération de Paris, occasion à laquelle ils se sont rencontrés pour la première fois.

L’EMPREINTE FOURCHUE : Alors que son ami et fidèle collaborateur Gordon PERIWINKLE alias OLD JEEP est en vacances sur la Riviera, le commissaire MARCASSIN est chargé d’une bien curieuse affaire. La toute récente comtesse de Maigneuse, lors de sa soirée de noces, est odieusement étranglée dans sa chambre et laissée pour morte. Le comte, son mari, qui a trouvé sa jeune femme inanimée dans son lit, est parvenu à la ramener à la vie, mais cette dernière a perdu la raison sous la violence du choc. L’agresseur semble s’être servi d’une échelle pour entrer dans la pièce et en ressortir. Mais, ce qui étonne le plus le policier, ce sont des empreintes fourchues, comme celles d’un énorme bouc unijambiste, retrouvées sur le sol. MARCASSIN, tant pour faire bisquer son collègue détective que pour l’inciter à venir lui porter son aide, lui expédie un courrier lui expliquant le problème. OLD JEEP ne tarde pas à lui envoyer une dépêche provenant du Morbihan lui annonçant qu’il lui apporte l’empreinte fourchue, et que celle-ci date de plus de soixante ans…

Le commissaire Marcassin est ronchon, comme à son habitude, d’autant que sa bonne, Noémie, n’a pu trouver de son tabac à rouler. Une journée sans tabac, pour le commissaire, est pire qu’une journée sans vin pour un alcoolique.


En plus, son compère Old Jeep l’a abandonné pour aller se dorer la pilule sur la Riviera.


Aussi, quand le policier est mis face à un crime pour le moins étrange (l’agression d’une jeune comtesse le soir de sa nuit de noces sur les lieux de laquelle des empreintes ressemblant à celles d’un énorme bouc sont retrouvées), autant pour faire bisquer son ami que dans l’espoir de l’intéressé et le forcer à revenir vers lui, il lui fait part des particularités de l’enquête via une lettre.


La réponse d’Old Jeep ne se fait pas attendre, mais elle a de quoi surprendre puisqu’il annonce à Marcassin qu’il apporte la fameuse empreinte fourchue et que celle-ci date de plus de 60 ans.


Marcel Priollet s’appuie, pour ce court roman (moins de 19 000 mots), sur un découpage usuel dans le genre « policier », notamment dans les séries littéraires ou télévisuelles.


Effectivement, la première scène lui permet d’introduire le crime. Si, la plupart du temps, dans un excès de facilité, les auteurs (ou les scénaristes) présentent le crime directement, sans faux-fuyants, Marcel Priollet, lui (comme j’en ai fait la remarque également pour Charles Richebourg et ses enquêtes du commissaire Odilon Quentin), préfère exposer l’affaire de façon détournée.


Ici, le crime n’est donc pas décrit en « temps réel », mais introduit par le travail d’un jeune journaliste qui veut faire un papier sur le mariage du comte de Maigneuse avec une jeune dactylo qui travaillait pour lui. Il espère ainsi séduire les lecteurs de son journal, son patron et devenir célèbre. Aussi, il met toute son énergie pour se renseigner sur la future comtesse, sur le comte, sur les lieux où le couple va vivre…


C’est de cette façon que le lecteur va faire connaissance avec les divers protagonistes, des divers suspects potentiels, de l’histoire. Car, ce chapitre liminaire se conclue sur l’annonce de l’assassinat de la comtesse.


Bon, en fait d’assassinat, il s’agira d’une agression (la jeune femme sera sauvée in extremis).
Le second chapitre débute alors sur Marcassin et sa mauvaise humeur du fait de son manque de tabac.


L’affaire va prendre une drôle de tournure avec la découverte de ces fameuses empreintes singeant celles d’un énorme bouc. Qui peut bien être le criminel ? Et, surtout, pourquoi cette agression ?


Le nombre de suspects sera vite réduit à quatre personnages : le jeune journaliste qui traînait sur les lieux peu de temps avant le crime, un soupirant éconduit, un réalisateur de film fâché de ne pouvoir faire de la jeune mariée la vedette de ses films et, pourquoi pas, le mari.


Comme je l’ai déjà précisé dans les enquêtes précédentes, le commissaire Marcassin, une nouvelle fois, va voler la vedette à son compère américain, d’autant plus que celui-ci sera absent pendant toute une partie de l’enquête.


Pour autant, si sa présence est moindre, elle sera déterminante, comme à chaque fois, pour la résolution de l’enquête.


Marcel Priollet sait mener sa barque a pour habitude de ne jamais négliger son histoire alors qu’il pourrait, comme bien d’autres, se contenter de s’appuyer lourdement sur ses personnages récurrents, comptant sur l’attachement du lecteur à ceux-ci pour compenser certaines failles de l’intrigue.


Mais non, tout comme pour la série « Monseigneur et son clebs », l’auteur écrit avant tout une histoire policière avant d’écrire une nouvelle aventure de ses personnages. Aussi, s’attache-t-il à chaque fois à faire tenir son intrigue debout, à maintenir l’intérêt du lecteur à tel point que, même en changeant les personnages, le tout serait tout aussi lisible et agréable. L’attachement aux héros devient alors la cerise sur le gâteau littéraire.


C’est tout le savoir-faire de Marcel Priollet qui, sachant adapter sa plume au genre dans lequel il œuvre, sait aussi, et avant tout, mettre en place des histoires plaisantes à lire avec, parfois, des petites idées qui apportent un indéniable plus.


Je parlais dans l’épisode de « Monseigneur et son clebs », « Le bal des disparus », de l’idée qu’il avait eut pour mener son intrigue et qui était à ce point intéressante qu’elle pouvait inspirer d’autres auteurs, je pourrais en dire, dans une moindre mesure, autant, ici, avec cette histoire d’empreinte fourchue qui donne tout le mystère à un crime qui pourrait en n’en posséder aucun.


Marcassin est indéniablement l’être fort du duo, il le prouve encore une fois en prenant l’ascendant sur son confrère américain, plus lisse, donc, moins rugueux dans tous les sens du terme. Là encore, avec sa mauvaise humeur inhérente à son manque de tabac, le commissaire apporte une touche plaisante de par sa mauvaise humeur et sa propension à envoyer bouler tout le monde, sauf sa vieille bonne Noémie, dont il a une peur surprenante pour un homme tel que lui.


D’ailleurs, quelque part, on retrouve dans cette relation Marcassin-Noémie, des effluves de celle de San-Antonio-Félicie, le fameux commissaire né de la plume de Frédéric Dard et sa maman avec laquelle il vit. On notera que la peur est absente de la relation du second duo par rapport au premier, mais, sinon, cette interdépendance entre un personnage pourtant mature et débrouillard, à l’ordinaire, est du même acabit et apporte le même lot d’émotion (toute mesure gardée).


Il y a donc une part de mystère dans cette enquête, mystère qui sera levé, d’abord, par la découverte d’Old Jeep, puis, plus encore, par l’enquête de Marcassin.


Inutile dans dire plus, il suffirait juste de dire que l’ensemble se lit très agréablement et que Marcel Priollet nous offre une nouvelle fois un bon petit roman policier en sachant contourner les difficultés d’un format casse-gueule (moins de 20 000 mots), mais qui, bien maîtrisé, peut se révéler l’un des plus adaptés à une série populaire (lire les aventures de Toto Fouinard de Jules Lermina, par exemple, pour s’en convaincre).


Au final, un cinquième épisode tout aussi plaisant que les autres et qui conclut une première moitié de série agréable et enlevée.