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Nicolas Lebel fait partie de ces rencontres littéraires qui mettent heureusement à mal mon pessimisme quant aux auteurs de romans policiers à succès actuels.

Je ne connais pas l’auteur en personne et, à vrai dire, je ne sais rien de lui si ce n’est qu’il a été linguiste, et pour dire encore plus vrai, je me moque totalement de sa biographie, tout comme je me moque également de celles de ses confrères d’aujourd’hui et d’hier.

« Ce que je regarde en premier chez un homme, c’est sa femme », disait Catherine Lara qui en plus d’être douée au violon pouvait faire preuve d’aphorisme bien placé.

Je pourrais la plagier en disant : « Ce que je regarde uniquement, chez un écrivain, ce sont ses textes ».

En effet, si vous vous demandiez pourquoi il y avait si peu de références biographiques dans mes critiques de livres, c’est tout simplement parce que je me fous totalement de la vie des écrivains (ceci dit, je vous rassure, je me contrefous de celles des réalisateurs dont j’adore les films, des acteurs, des chanteurs... et même de mes voisins et de mes proches, à part ceux que j’aime d’un amour inconditionnel et ils sont si rares que je pourrais les compter sur les doigts d’une seule main après qu’elle soit passée dans un broyeur à viande). En clair, le nom de l’écrivain est la seule donnée qui suffit à ma curiosité parce qu’elle fonctionne, chez moi, comme un repère pour une sélection prochaine. Si j’ai aimé le texte d’un auteur, je mémorise son nom pour savoir qu’il fait partie de la liste des auteurs sur lesquels je pourrais me repencher avec plaisir. Inversement, si j’ai détesté le texte d’un auteur, alors, son nom basculera dans une « liste noire ».

Cette réaction n’est pas manichéenne, car je peux très bien ne pas apprécier un texte sans le détester, ce qui limite la taille de ladite liste.

Mais revenons-en à Nicolas Lebel dont je me moque de la vie comme de ma première chemise (et je ne porte jamais de chemise), mais qui m’a offert une rencontre plutôt agréable avec son personnage du Capitaine Mehrlicht, un policier au nom imprononçable et aux aspects assez éloignés des clichés pullulant dans les romans policiers d’aujourd’hui.

Mehrlicht ne fait donc pas partie des flics durs à cuir (il est malingre), séducteurs qui tombent toutes les gonzesses (il a une tête de grenouille, les cheveux rares, le teint gris, les dents jaunes et des yeux globuleux), à la voix suave (il tousse sans cesse et a la voix d’un fumeur de gitane en phase terminale).

Mais Mehrlicht (c’est difficile à écrire), ne fait pas partie non plus des flics dépressifs (et pourtant, il aurait de quoi avec son physique, le fait que sa femme soit morte récemment et que son meilleur ami est en train de crever d’un cancer des poumons), alcoolique (il est plutôt accro à la clope) et suicidaire (même si son goût pour la cigarette le pousse à grands pas vers la tombe).

En clair, Mehrlicht est un personnage original là où les auteurs ont tendance à tous nos proposer les mêmes héros. Et c’est là que réside, déjà, le plaisir de cette rencontre qui est faite pour durer puisque l’auteur a déjà écrit quatre romans autour de ce personnage.

L’heure des fous : Paris : un SDF est poignardé à mort sur une voie ferrée de la gare de Lyon. « Vous me réglez ça. Rapide et propre, qu’on n’y passe pas Noël », ordonne le commissaire au capitaine Mehrlicht et à son équipe : le lieutenant Dossantos, exalté du Code pénal et du bon droit, le lieutenant Sophie Latour qui panique dans les flash mobs, et le lieutenant stagiaire Ménard, souffre-douleur du capitaine à tête de grenouille, amateur de sudoku et de répliques d’Audiard... Mais ce qui s’annonçait comme un simple règlement de comptes entre SDF se complique quand le cadavre révèle son identité. L’affaire va entraîner le groupe d’enquêteurs dans les méandres de la Jungle, nouvelle Cour des miracles au cœur du bois de Vincennes, dans le dédale de l’illustre Sorbonne, jusqu’aux arrière-cours des troquets parisiens, pour s’achever en une course contre la montre dans les rues de la capitale. Il leur faut à tout prix empêcher que ne sonne l’heure des fous...

Mehrlicht est un être au grand cœur, mais il le cache bien. Plus prompt à railler son prochain qu’à le complimenter, il sera toujours là lorsqu’un de ses hommes aura besoin de lui.

Mais Mehrlicht est surtout un bon flic.

Aussi quand un SDF est assassiné, c’est Mehrlicht et ses hommes qui s’y collent sans se douter que cette affaire va déboucher sur une autre beaucoup plus importante et dangereuse.

Nicolas Lebel nous livre donc un personnage atypique et tente de poursuivre son originalité également dans son style. Sans chercher à en faire trop, l’auteur ne s’enfonce pas dans les plates ornières de ses pairs. Parfois, la tentative échoue, comme la répétition ad nauseam et sous diverses métaphores, du fait que le capitaine a la voix enrouée par la nicotine. D’autres sont plus réussies comme le « runnning gag » de la sonnerie de téléphone qui, au lieu d’émettre une musique, lance des répliques de films issues de la plume d’Audiard et qui tombent toujours à point nommé.

Mais, ce qui rend également ce roman intéressant, c’est que Mehrlicht n’est pas le seul personnage original. Car, si Ménard (qui ne sera pas récurrent puisque stagiaire) et Latour (la seule femme) sont un peu en retrait, c’est Dossantos qui prend vraiment la seconde place au palmarès grâce à son obsession pour le code pénal et pour la culture physique. L’homme se voue totalement à son métier au point de connaître et réciter le Code pénal par cœur, de l’appliquer de façon quasi aveugle et de se formater physiquement pour être le plus compétitif possible. Musculation, sports de combat, font que le bonhomme devient une bête de guerre, et ce dans l’unique but de faire appliquer et respecter la loi. Même s’il a le képi un peu près des oreilles, son dévouement est assez touchant et le rend atypique dans un monde blasé.

Autre idée intéressante de l’auteur, c’est la relation toute particulière entre Mehrlicht et un ancien confrère et ami qui est en train de crever d’un cancer des poumons à l’hôpital et à qui le policier rend visite dès qu’il peut. Cette relation touchante, émouvante, même, faite de pudeur, d’amitié virile, où l’humour est omniprésent, car il vaut mieux rire de la terrible échéance que d’en pleurer, est un petit plus dans le roman qui apporte à la fois des moments d’émotions, mais aussi de bons moments de rire. Car les deux hommes, surtout le mourant, se comportent comme des garnements, clopant, buvant, dès que l’infirmière a le dos tourné et que si l’un va bientôt mourir et n’a plus rien à perdre, l’autre sait qu’il sera le prochain et que le crabe ne l’épargnera pas et comment cela pourrait-il être vu tout ce qu’il fume.

Mais des personnages intéressants et un style digeste ne font pas, à eux seuls, un bon roman, même s’ils y participent grandement. Encore faut-il une intrigue qui tienne la route. Et là, bah, l’auteur ne se loupe pas non plus, même s’il ne tente pas, là encore, de rivaliser avec ses pairs à coups de surenchères haletantes, mais, finalement, souvent décevantes au final.

Déjà, Nicolas Lebel a la bonne idée de situer son intrigue dans le monde des délaissés, des SDF, des oubliés, de ceux que l’on ne regarde plus, que l’on évite, auxquels on ne pense pas, mais qui ont décidés de se rappeler au souvenir du public.

Ensuite, il évite l’écueil du tueur en série sanguinaire et narcissique et lui préfère un assassin au final bien plus humain si tant est qu’un assassin puisse être humain.

L’auteur ne nous propose alors pas les scènes sanguinolentes usuelles dans les polars commerciaux actuels... et c’est tant mieux. Nicolas Lebel ne tente pas, non plus, de perdre le lecteur dans un écheveau de fils qui, telle la toile d’araignée, va scotcher le lecteur, mais qui, comme elle, va très vite l’énerver et dont il voudra se débarrasser.

Au final, avec des personnages intéressants, une plume agréable, quelques bonnes idées, plein de bonnes volontés et une intrigue qui, sans donner le vertige, tient plutôt bien la route, Nicolas Lebel nous propose, avec « L’heure des fous », un bon roman policier très prometteur.