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Monsieur Thilliez,

Avant la lecture du roman dont il sera question dans ce message, je vous aurais probablement interpellé par votre prénom plutôt que d’utiliser des termes plus formels, tant vos ouvrages ont jalonné ma vie de lecteur, ces dernières années, pour mon plus grand plaisir.

Je me souviens de la découverte de votre personnage de Sharko, de celui de Lucie Hennebelle, de vos premiers romans dans lesquels j’appréciais votre sens peu commun de la métaphore qui était certes omniprésent, mais tellement rare que je ne pouvais que le vanter. Malheureusement, vos éditeurs, ou votre envie de toucher plus de lecteurs vous ont poussé, comme vos confrères auteurs de romans policiers à succès, à lisser votre plume afin d’être plus fédérateur.

Vous auriez alors pu me perdre, comme certains de vos pairs l’ont fait, à trop vouloir me conquérir. Mais, heureusement, pour vous, ce que vous perdiez en qualité littéraire, vous le gagniez en qualité de narration et d’intrigue.

Car, très vite, vous vous êtes appuyé, probablement parce que cela vous rassurait, sur des sujets pointus que vous vous amusiez à rendre ludiques, didactiques et accessibles à vos béotiens de lecteurs.

Ainsi, grâce à vous, je me suis familiarisé avec l’entomologie, les spécificités de l’ADN, les turpitudes de la mémoire, le conditionnement du cerveau, les greffes de cœur, la radioactivité, la transmission des virus...

Certes, je n’avais qu’une réelle critique à vous faire jusqu’alors : tous vos romans utilisaient le même canevas, souvent des personnages similaires, une idem narration, itou sur le principe du sujet pointu décortiqué et exposé avec simplicité. Chacun se rassure comme il peut.

Aussi, après avoir enchaîné plusieurs de vos romans les uns derrière les autres, j’étais un peu comme un passionné de magie qui, à force de regarder le même tour, finit par en percer le mystère. Le lecteur que j’étais avait pris beaucoup de plaisir à vous lire, mais il devait faire une pause pour ne pas devenir allergique à vous.

C’est ce que je fis pendant deux ans et demi, après la lecture de « Pandemia ».

Oui, mais voilà. Je n’oubliais pas pour autant le plaisir que j’avais pris à dévorer vos histoires et, chaque fois que j’étais déçu par un de vos confrères, je me disais que j’aurais mieux fait de replonger dans votre bibliographie. 

Mais, comme je suis également passionné de littérature populaire du début du XXe siècle, j’avais encore matière à prendre du plaisir littéraire sans avoir besoin de solliciter votre travail.

Pourtant, j’ai fini par craquer. J’ai voulu me replonger dans vos pages. Mais, par esprit de contradiction, ou pour ne pas sembler craquer totalement, j’ai préféré éviter vos personnages récurrents qui m’étaient déjà familiers (trop ?). Aussi, j’ai fini par me décider pour votre roman « Le manuscrit inachevé » !!! Je n’aurais pas dû.

Effectivement ! Si je m’étais retenu, à l’heure qu’il est, je ne serais pas en colère contre vous.

Oui, car je suis en colère. Une colère chaude, quand j’ai atteint le point final de votre roman. Colère qui m’a maintenu éveillé un peu trop longtemps (je lis généralement au lit pour mieux m’endormir). Mais également une colère froide, le lendemain, après une mauvaise nuit.

À froid, j’étais encore plus énervé qu’à chaud. Comment aviez-vous pu me faire ça ?

Je ne comprenais pas. Je ne comprends toujours pas. Je ne comprendrais jamais.

Déjà, il faut dire que la déception était présente dès les premières lignes.

Je ne suis pas stupide (non, je vous rassure) et, si je sais bien qu’un roman policier est un ouvrage de fiction, c’est parce que je considère l’histoire que je lis comme une véritable histoire, que je peux m’attacher aux personnages, trembler pour eux, craindre, espérer, m’attrister ou me réjouir, retenir mon souffle ou le reprendre. C’est parce que je considère les évènements narrés comme de vrais évènements que je peux être happé par une histoire.

Alors, oui, au fond de moi je sais bien que tout n’est que fiction, mais je n’ai pas besoin qu’on me le dise, qu’on me l’assène, qu’on m’en convainque.

C’est pourtant, là encore, ce que vous fîtes. Dès les premières lignes, vous décidez de me faire sortir d’une histoire dans laquelle je ne suis pas encore entré en stipulant que ce que je vais lire est un roman de Caleb Traksman, découvert dans un grenier par son fils et que ce roman inachevé a été terminé par ce même fils !!! ???!!! ??? Pourquoi ? Quel intérêt ? Qu’est-ce que cela vous apporte de m’empêcher d’entrer dans votre intrigue ??? Vouliez-vous me frustrer ? Vous y êtes parvenu.

Je démarrais donc ma lecture, énervé, frustré et peu enclin à m’attacher à des personnages que vous vous êtes évertué à me signaler comme fictifs. Comment trembler pour eux ? Comment m’intéresser à eux ? Comment m’attacher à eux ? Car je ne suis pas stupide (oui, je sais, je l’ai déjà dit, mais il est important que vous en ayez bien conscience), je sais très bien, au départ, que tout ce que je vais lire n’a jamais existé. Il n’est pas utile et, surtout, pas nécessaire de me le préciser. Mais, quand l’auteur, lui-même, vous dit, d’entrée de jeu : « Hey, t’attache pas à ces personnages, ils ne craignent rien, ils sont fictifs, ils ne peuvent pas réellement mourir puisqu’ils ne sont pas vraiment vivants !! » alors, pourquoi perdre du temps à suivre ces aventures ???

Je dois vous avouer que si un autre que vous (ou quelques auteurs que j’estime) m’avait fait ce coup-là, j’aurais refermé l’ouvrage illico presto. Mais voilà, si j’étais déçu dès les premières lignes, je comptais sur vous pour me subjuguer par la suite et, surtout, pour finir de me convaincre avec une fin ciselée, chiadée, travaillée, originale, surprenante... et mince !!! Mais, sérieusement ? Avouez que vous l’avez fait exprès pour me décevoir ? Mais dans quel intérêt ? 

Car, si le début de votre roman ne me donnait pas envie d’aller plus loin, la fin, elle, m’a convaincu de la supercherie à laquelle vous m’avez convié.

Parce que, vous ne me ferez pas croire que votre fin n’est pas la résultante d’une supercherie inhérente à un laxisme évident, une fainéantise assurée ou, pire, un cruel manque d’imagination.

Non, mais !!! Comment, à notre époque, après 130 ans de romans policiers, près de 100 ans de films policiers, plus de cinquante ans de séries policières, peut-on encore oser utiliser l’astuce que vous avez utilisée pour expliquer toute votre intrigue ?

Non et re non !! C’est une astuce que, déjà, j’avais reprochée à un épisode de la série française « crime en série » avec Pascal Légitimus, en 1998. C’est une révélation usée jusqu’à la corde à laquelle d’autres que vous se sont déjà abaissés par le passé : Jean-Christophe Grangé, Danielle Thiéry, Peter James, et bien d’autres. Certains étaient excusables, car moins talentueux que vous, avec moins d’inspiration.

Mais, vous ! Vous dont la qualité première (oserais-je dire l’unique qualité ? Oui, j’ose, car vous m’avez fortement déçu) est, justement, cette inspiration que tout le monde vous reconnaît. Vous qui avez construit votre succès à force de fertilité et de créativité ! Vous ! Comment avez-vous pu faire preuve d’une telle agénésie ? Pire ! Ayant pris conscience de votre infertilité, pourquoi n’avez-vous pas, à défaut de faire montre d’originalité, au moins tenté une fin bien moins convenue et décevante ?

Car vous ne me ferez pas croire que vous n’aviez pas conscience de ce que vous faisiez. Je n’y croirais pas un seul instant. Je suis même persuadé que c’est parce que vous aviez honte de votre fin que vous vous en êtes désolidarisé en la faisant écrire, non pas par l’auteur du roman, mais par son fils.

Mais, si tel est le cas, pourquoi avoir persisté dans votre faiblesse ?

Car, avec une piteuse entrée en matière, et un immonde final, comment penser parvenir à subjuguer le lecteur ? Par le récit intermédiaire ?

Certes, le récit avait matière à passionner le lecteur si ce n’est plusieurs défauts. 

Le premier, je l’ai déjà évoqué : de faire prendre conscience au lecteur que ce qu’il va lire est de la fiction.

Le second est plus ou moins subtil : la volonté de faire une mise en abîme en écrivant un roman policier à suspens sur un auteur écrivant un roman policier à suspens.

Le troisième est pour le moins redondant : la volonté de faire une mise en abîme en écrivant un roman policier à suspens sur un auteur écrivant un roman policier à suspens à propos d’un auteur écrivant un roman policier à suspens...

Le quatrième est tout aussi répétitif que le précédent : user des sujets qui ont déjà jalonné vos romans précédents et, notamment, la notion de mémoire et la confrontation de l’humain avec la violence.

Car, je veux bien admettre et accepter une mise en abîme en tant que contrainte littéraire intéressante et motivante. Mais la mise en abîme de la mise en abîme est, non seulement contre-productive, mais fait également montre d’un orgueil paresseux. Penser prouver son génie littéraire en usant d’un stratagème aussi convenu que peu efficace, c’est réellement se contenter de peu et c’est ce que vous fîtes du début jusqu’à la fin.

Tout cela est d’autant plus dommage qu’en supprimant votre introduction, vous évitiez l’écueil de faire sortir le lecteur de l’histoire tout en supprimant la duplicité de la mise en abîme. Par ce seul fait, vous rendiez tout votre ouvrage, à l’exception de la révélation finale, des plus intéressant.

Vous auriez été, dès lors, non pas excusé d’une fin calamiteuse, mais au moins félicité de tout le reste du roman qui était à la hauteur des attentes de vos lecteurs et de votre talent de conteur.

Mais non ! Il était dit que vous feriez tout pour courir à la catastrophe, pour plonger vos lecteurs, du moins, moi, dans une rage folle, dans une incompréhension déprimante, dans une déception incontournable, définitive, de laquelle je ne pourrais jamais me remettre.

Lire « Le manuscrit inachevé » est un peu comme assister à la défaite de l’invincible super héros face à un adversaire loin d’être à sa hauteur. Ce serait comme acheter à prix d’or, une place pour un match de football Brésil – Andorre se terminant sur la victoire 7 à 0 de la principauté indépendante avec un Neymar s’écroulant au sol sans être touché, ratant une occasion face au but vide et favorisant un but adverse en s’écroulant dans une pantomime sur son propre gardien. Ce serait comme lire une lettre de Bernard Pivot et y découvrir 112 fautes en l’espace de 15 lignes. Comme voir The Rock se faire battre au bras de fer par Lorant Deutsch. Comme voir Ussain Bolt se faire dépasser par un papy grabataire, Mère Teresa cracher sur un pauvre lépreux, entendre Martin Luther King prôner la suprématie de la race blanche...

Lire « Le manuscrit inachevé », c’est lutter pendant des mois contre une maladie, souffrir, mais s’accrocher, souffrir encore plus, mais espérer, souffrir bien plus encore et finir par mourir. Mourir, oui, mais pas après un long combat. Le combat, pour être beau, ne peut que s’achever sur une victoire. Mais vous, vous avez conduit vos lecteurs à travers un long calvaire pour les mener vers l’anéantissement.

Comment avez-vous pu faire preuve d’autant de sadisme ? Seriez-vous tout aussi cruel que les tueurs en série que vous inventez pour vos intrigues ? Vos romans précédents ne seraient-ils alors qu’une façon de canaliser votre barbarie ? Faisiez-vous souffrir vos personnages jusqu’à présent pour tenter d’endiguer votre envie de torturer votre prochain ?

Cela expliquerait que, le traitement ayant de moins en moins d’effet, vous ayez fini par passer à l’acte. À défaut de faire souffrir avec une lame de rasoir, un fouet ou tout autre objet usuel dont la fonction première ou détournée est, justement, celle de créer la douleur, vous usâtes d’un roman.

Plus pervers encore que le plus démoniaque des bourreaux, loin de contraindre votre proie à la géhenne, vous le laissez y plonger de son propre gré, ainsi, le martyr est encore plus grand pour lui, plus jouissif, pour vous.

Si tel est le cas, quelle sera alors la prochaine étape de votre parcours d’être dépravé ? Je n’ose l’imaginer.

Quoi, que dites-vous ? Vous m’accusez d’exagérer les choses ? De faire d’une simple faiblesse passagère un psychodrame ? Que je dois être bien perturbé pour imaginer derrière l’auteur que vous étiez le psychopathe que vous êtes devenu ??? 

Peut-être ! Mais j’ai une excuse. J’ai lu votre roman « Le manuscrit inachevé » !!!

La douleur et la déception que cette lecture a provoquée en moi participent probablement au trouble qui m’envahit et qui perturbe mon raisonnement.

Dans tous les cas, si vous n’êtes pas devenu un déséquilibré, vous n’en êtes pas moins un martyriseur, même de manière involontaire, mais inconsciemment même si j’ai du mal à croire que vous n’ayez jamais eu conscience de ce que vous faisiez. Difficile de penser qu’on ne puisse imaginer faire du mal en jetant quelqu’un dans le feu. Difficile de croire que l’on n’ait pas conscience de la douleur que l’on provoque en jetant à la face de l’autre du vitriol. Difficile... Oui, je sais, je m’emporte encore et encore, mais, que voulez-vous, je suis tel l’animal blessé qui se retourne vers son bourreau et qui se jette dans une bataille perdue d’avance avec la fougue que seul le désespoir peut insuffler.

Car je me meurs (oui, j’exagère encore et toujours, mais cette disproportion est à la hauteur de la déception que vous m’infligeâtes et quand je suis déçu, j’ai tendance à abuser d’un passé simple pédant). Du moins, une part de mon âme de lecteur s’est éteinte à la fermeture de votre ouvrage. Si votre manuscrit est inachevé, moi, vous m’avez achevé !!!

Vous remarquerez, au passage, que, malgré toute l’animosité qui m’anime, à aucun moment je n’ai éventé votre stratagème, non pas dans le but de vous préserver quelque peu, mais seulement pour ne pas gâcher la lecture de votre roman par mes confrères et consœurs bibliophages qui seraient tentés, malgré les effets indésirables que votre roman ont eus sur moi, de lire « Le manuscrit inachevé », même s’il était probablement préférable, pour une question de sécurité publique, d’empêcher les gens de se plonger dans la gueule du volcan.

Adieu, monsieur Thilliez, monsieur mon bourreau.