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Je pourrais être un peu lassé de vous répéter, ad nauseam, que Marcel Priollet fût un des piliers de la littérature populaire française.

Je pourrais être lassé, oui, mais je ne le suis pas tant il est vital et nécessaire de convaincre un monde incrédule que le cauchemar littéraire a déjà commencé (il vous suffit de lire la plupart des romans policiers actuels pour vous en convaincre), mais, qu’avant ce cauchemar, il était une fois, à une époque fort lointaine, où existait des écrivains de littérature de genre sachant manier plus de 300 mots et former des phrases un peu plus complexes que le « sujet – verbe - complément » si cher aux auteurs d’aujourd’hui. Une période où les policiers de papier n’étaient pas imbibés d’alcool ou de désespoir, voués à une fin tragique pour laquelle le bourreau et la victime se fondaient en une seule et même entité (alors là, pour les amateurs des 300 mots, je sous-entends le suicide). Un temps où, pour conquérir le cœur des lecteurs, il n’était nul besoin d’user d’artifices lascifs, libidineux et stupreur. Une ère à laquelle les dégénérés, tueurs en série sanguinaires, violeurs de femmes, d’enfants (ou de femmes enceintes) n’étaient pas conviés.

Bref, il était un âge ou les écrivains savaient écrire et c’est d’ailleurs ce qu’ils faisaient à longueur de temps (probablement même la nuit vue la production des plus prolifiques d’entre eux). Non pas que leurs confrères d’aujourd’hui ne le sachent pas (enfin, j’ai des doutes pour certains, suivez mon regard), mais les romans policiers actuels semblent tellement écrits à partir d’un même guide (« Comment écrire un Thriller à succès pour les Nuls ») que l’on en vient à douter qu’ils ne soient pas tous développés par la même personne (ou bien par un programme super bien codé).

Pourtant, en ce temps pas si lointain, les auteurs de genre subissant de multiples contraintes, auraient pu, auraient dû, même, quand on voit ce qui se fait actuellement avec plus de liberté, tous écrire la même chose comme cela se fait désormais.

Car, outre les contraintes nées des exigences de l’éditeur (ce qui a et sera toujours le cas), celles du marché et des attentes des lecteurs (idem), les auteurs d’hier avaient pour principale contrainte un format très très restreint. 

Oui, si aujourd’hui les éditeurs exigent des romans policiers de 600 pages, car c’est, paraît-il, ce que désire le lecteur, mais c’est surtout un moyen de lui faire admettre que son roman coûte 26 euros, car, oui, tout de même, il comporte 600 pages et que si tu es prêt à payer 15 euros un roman classique de 300 pages, tu ne devrais pas rechigner à en débourser 11 de plus pour le double de pages même si, sur ces 600 pages, 200 sont inutiles, car remplies à coup de scènes inopportunes voire ineptes, que 200 autres (généralement les dernières) sont très moyennes voire carrément nulles, et, qu’au final, tu n’as que 200 pages d’intéressantes à lire.

Alors qu’hier, bien au contraire, les éditeurs exigeaient une certaine concision, voire, une surconcision, ce qui est, à la concision, une sorte de castration.

16 pages, 32 pages, 64 pages, 96 pages, 128 pages, l’auteur devait non seulement faire preuve d’un laconisme certain, mais, en plus d’une brièveté calculée.

Aujourd’hui, 600 pages ou 601, 602, 603... voire 599 ou 598. Hier 16 pages ! 32 pages ! etc. Mais, quel que soit le format, pas une page de plus.

C’est donc avec une telle contrainte que l’on s’attendrait à ce que tous les auteurs usent des mêmes procédés narratifs, des mêmes personnages, des mêmes phrases, des mêmes... alors que c’est tout l’inverse.

Tout cela pour dire que je ne suis pas las de vous dire que Marcel Priollet fût un des piliers de la littérature populaire française au même titre que Henry Musnik, Rodolphe Bringer, H.-J. Magog, Jean Petithuguenin, Jacques Bellême, Arnould Galopin, Léon Sazie, Marcel Allain, Paul Salmon, Maurice Limat et bien d’autres encore.

Et il était temps que je vous le répète, car me voici venu à bout de la série « Old Jeep et Marcassin » du sieur Marcel Priollet.

Au bout, après 10 épisodes savoureux dans lesquels le commissaire Marcassin, cinquantenaire trapu, ronchon, à la moustache grisonnante et accro à la cigarette, collaborait avec le policier américain Gordon Periwinkle, alias Old Jeep, un trentenaire élégant, beau gosse, svelte et bien éduqué.

Les millions du borgne :

Toute chose a une fin !

Gordon Periwinkle, alias Old Jeep, a reçu l’ordre de regagner les États-Unis.

Alors que le commissaire Marcassin l’accompagne, en voiture, à Saint-Nazaire, où le détective américain doit prendre l’avion pour rentrer chez lui, un accident de voiture contraint les deux amis à faire une halte dans un petit village, le temps des réparations.

Les policiers sont alors chaudement accueillis par les habitants du bourg, ceux-ci étant persuadés qu’ils sont là pour résoudre « l’affaire » qui met ici tout le monde en émoi depuis quelque temps…

Old Jeep doit rentrer chez lui après avoir s’être familiarisé avec les méthodes de la police française, en général, et du commissaire Marcassin, en particulier.

Les deux hommes ont appris à s’apprécier et les lecteurs aussi.

Old Jeep doit prendre un avion pour rentrer aux É.-U. et Marcassin décide de l’accompagner jusqu’à l’aérodrome. Mais, en route, c’est l’accident de voiture. Le véhicule est remorqué jusqu’au village le plus proche où la nouvelle de l’arrivée des deux célèbres policiers ne tarde pas à se répandre. Très vite, les policiers sont accueillis chaleureusement, car chacun pense qu’ils sont là pour trouver le corbeau qui envoie des lettres anonymes à tout le monde, accusant un riche industriel d’avoir tué sa femme pour en épouser une autre.

Alors que les deux policiers ne semblent pas intéressés par cette affaire, le fameux industriel envoie son majordome les chercher pour les inviter à manger chez lui. Le majordome les précède, en vélo, emportant leurs bagages, mais les deux amis le retrouvent mort, sur le bord de la route, un couteau dans le corps...

C’est avec un plaisir non dissimulé que je retrouve les deux personnages, même si, comme dans tous les épisodes, c’est le commissaire Marcassin qui va prendre la vedette, reléguant Old Jeep au second plan d’autant que, comme souvent, celui-ci sera absent une partie de l’histoire, ce qui ne l’empêchera pas de participer activement à l’enquête.

Un plaisir tout de même gâché par le fait que c’est le dernier épisode et qu’après celui-là, tout sera fini.

Avec une série actuelle, même quand la fin est là, on peut toujours espérer avoir la chance que l’auteur, un jour, accepte d’écrire une suite (Daniel Pennac a bien écrit une suite à la saga Malaussène 18 ans après le dernier tome. Bon, mauvais exemple, il aurait mieux fait de s’abstenir.).

Mais, avec les auteurs de la littérature populaire de la première moitié du XXe siècle, on sait à l’avance que le dernier épisode d’une série est réellement le dernier épisode (on n’a jamais vu un auteur revenir d’outre-tombe pour écrire un roman).

C’est donc la dernière occasion de découvrir le commissaire Marcassin dans une nouvelle enquête, de goûter à son humour pince-sans-rire, à sa mauvaise humeur, à sa perspicacité et à son intelligence, voire même à sa retenue et à sa pudeur.

Gordon Periwinkle, lui, se contentera à nouveau d’un rôle subalterne qui sied si bien à son personnage plus basique (il est jeune, il est beau, il est courageux et il est bien élevé).

Comme pour chaque épisode des deux séries citées de l’auteur, celui-ci n’oublie pas, avant tout, qu’il raconte une histoire et fait en sorte que celle-ci tienne la route même si les personnages en étaient changés. Ainsi, on ne se contente pas de suivre les péripéties de Marcassin et Old Jeep, on est également conviés à suivre une histoire dont on tiendra à connaître la fin.

Récit plutôt classique, réservant quelques fausses pistes et surprises usuelles, dans la mesure que le permet le format court (20 000 mots maximum) on notera avant tout les facéties de son personnage principal qui nous manqueront donc, puisque, je le rappelle, après cet épisode, y’a plus. Fini ! Basta !

D’ailleurs, si le temps passé et la mort de l’auteur nous assurent de l’absence d’une suite, à son époque, les éditions Tallandier, qui éditaient la série, avaient demandé à Marcel Priollet d’écrire d’autres épisodes (ce qui laisse entendre que les personnages avaient trouvé leur public), mais l’auteur a préféré commencer une nouvelle série avec de nouveaux héros (« Monseigneur et son clebs »).

Au final, dernier épisode qui se déguste tout aussi bien que les précédents, mais qui laisse un petit goût amer à la fin, sachant que l’on ne retrouvera plus le commissaire Marcassin et, accessoirement, Gordon Periwinkle.