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Jean-Patrick Manchette est un auteur qui divise, la preuve, c’est un auteur qui me divise. C’est tellement plus simple de critiquer un mauvais auteur, pas beaucoup plus difficile de critiquer un bon auteur, mais qu’en est-il de critiquer Jean-Patrick Manchette ?

Certains le vénèrent, d’autres le détestent, et moi, moi qui suis toujours le moins clair, moi, je suis victime de dichotomie, puisque je suis divisé.

Divisé, car, si vous me parlez de « Que d’os » ou « Morgue pleine », je ne serais pas loin de vous dire que Jean-Patrick Manchette est un génie (oui, j’en parle au présent même s’il est mort depuis trop longtemps, parce que, pour moi, un artiste ne meurt jamais), sauf qu’il ne peut y avoir qu’un seul génie de la littérature et Jean-Bernard Pouy occupe déjà ce poste et, qu’ensuite, le souvenir de mes autres lectures de l’auteur me retiendrait de m’enthousiasmer outre mesure.

Car, oui, les deux romans que je cite sont parmi les tout meilleurs que j’ai jamais lus. Le personnage, l’histoire, le style... tout, tout m’a séduit.

Car, oui, la plupart des autres romans de l’auteur que j’ai lu m’ont, au mieux, ennuyé, au pire, vraiment déplus.

Et « Fatale » se positionne dans la seconde partie de la seconde partie.

En clair, oui, je suis déçu...

Fatale :

« De quelque côté que l’on se dirige, écrit Manchette, il y a une longue côte à gravir pour sortir de Bléville. » Il est ainsi, dans Fatale comme dans ses autres livres, des phrases porteuses d’étranges ambiguïtés métaphoriques. Il en est une aussi dont on ne sait trop si elle évoque ironiquement le sanglant nettoyage entrepris par Aimée ou l’ordre moral nécessaire à l’harmonie blévilloise. Cette phrase, leitmotiv inscrit sur une bascule automatique, une borne téléphonique ou une corbeille à papier municipale, consiste en une simple injonction : GARDEZ VOTRE VILLE PROPRE ! »

La déception n’est pas au niveau du scénario de base puisque le sujet pouvait donner un bon roman noir, violent, sanglant.

La déception n’est pas non plus au niveau de la concision du roman, c’est même une qualité, vu comme je me suis ennuyé, qu’il ne durât pas plus longtemps (oui, quand je m’ennuie, je conjugue à l’imparfait du subjonctif).

Non, la principale et probablement l’unique raison de cette forte déception réside comme souvent dans les romans de Manchette, dans le style...

Je ne comprends pas. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas.

D’une part, je ne comprends pas comment je peux être aussi partagé sur un auteur.

Ensuite, je ne comprends pas comment certains lecteurs (la plupart ?) ont pu aimer le style de « Fatale » que je trouve, personnellement, très, très mal écrit.

Enfin, je ne comprends pas comment Manchette peut à la fois écrire si bien et si mal.

Peut-être est-ce dû à la narration. Les deux romans que j’ai adorés sont écrits à la première personne. Ceux que je n’ai pas aimés sont, me semblent-ils, écrits à la troisième personne.

Peut-être est-ce là le nœud du problème.

Car, « Fatale » est mal écrit. Mal écrit au point que s’il y avait un roman à faire lire aux auteurs pour leur expliquer tout ce qu’il ne faut pas faire dans un roman, je citerais volontiers « Fatale ». Et pourtant, purée (oui, ce n’est pas le mot qui m’est venu naturellement, mais je sais contrôler mes doigts et ma pensée et demeurer poli même quand je suis énervé), purée, que j’aime Manchette. Car, ne serait-ce que pour avoir écrit les deux romans que j’aime, Manchette mérite le titre de grand écrivain. Oui, mais voilà. À côté de ça, je déteste la plupart de ses romans et je les déteste d’autant plus que j’ai adoré les deux romans que je ne cesse de citer en exemple.

Mais là ! Là ! non ! Trop, c’est trop (oui, j’en fais trop). Mon dieu (et pourtant, je suis athée et pas seulement parce que le temps c’est de l’argent et que je n’ai ni l’un ni l’autre devant moi), mon Dieu que ce roman est mal écrit de A à Z.

Mal écrit et mal construit. 

Un exemple ? Bon, d’accord. Dès la première page :

On avait des fusils à deux ou trois coups, chargés de petit plomb, car c’était du gibier à plumes que l’on chassait. On avait trois chiens, deux braques et un setter gordon. Quelque part au nord-est il devait y avoir d’autres chasseurs, car on entendit le départ d’un coup, puis d’un autre, à un kilomètre de distance, ou un kilomètre et demi.

La succession de « ON » (« On » pronom imbécile qui qualifie celui qui l’emploie) indigeste.

« Car c’était du gibier à plumes que l’on chassait ». C’est moi où cette phrase est d’une lourdeur incroyable. On aurait pu dire « car on chassait du gibier à plumes » histoire de virer les « que » qui fractionnent la lecture et les phrases. 

Jésus multipliait les pains (mais pas dans la gueule, lui, il tendait l’autre joue), Manchette multiplie les « car », les « que », les « on », les « Il y avait »...

Et puis, la multiplication des descriptions des personnages et de leurs gestes même quand cela n’apporte rien à l’histoire... surtout, quand cela n’apporte rien à l’histoire. Ce serait acceptable dans un roman s’étalant sur 600 pages. On se dirait que l’auteur veut faire un peu de remplissage pour atteindre la limite de pages imposée par son éditeur. Mais là !!! Le roman est tellement court que si vous avez une soirée à perdre, ne lisez pas « Fatale », car, après sa lecture, votre soirée sera à peine entamée.

Bref, je ne m’étendrais pas sur ce roman que je n’ai pas aimé. Peut-être ai-je un problème avec Manchette. Peut-être lui en veux-je de n’avoir pas écrit plus de romans autour d’Eugène Tarpon, le détective des deux romans que je cite sans cesse, alors qu’il avait promis d’en écrire d’autres (alors, oui, il a pour excuse d’être mort, mais 20 ans après l’écriture du premier des deux romans que je cite sans cesse, alors, il avait bien le temps d’en écrire quelques-uns en plus).

Un livre, c’est une rencontre entre un auteur et un lecteur. J’ai dû louper ma correspondance et ainsi ne pas arriver à l’heure au rendez-vous. Du moins, pas cette fois-ci. 

Mais, vu tout l’amour que je porte aux deux romans que je cite sans cesse (oui, je sais, je dis que je les cite sans cesse alors que je ne cesse de ne pas les citer, mais les deux romans que je cite sans cesse n’ont pas pour nécessité d’être cités sauf pour ceux atteints de cécité), donc, vu tout l’amour que je porte aux deux romans que je cite sans cesse, je reviendrais vers Manchette, pour un autre rendez-vous, en espérant, cette fois-ci, être à l’heure.

Au final, un très court roman très mal écrit à mon sens, mais je pardonne à Manchette pour ses deux romans que...