LTAS

Décidément, ces derniers temps, je suis dans ma période « J.A. Flanigham », un auteur énigmatique de la littérature populaire de la moitié du XXe siècle qui sévît entre 1945 et 1958.

Il faut dire que, plus je découvre la plume de ce monsieur (ou, madame... après tout, on ne sait pas qui se cache derrière ce pseudonyme, mais vu la piètre image de la femme reflétée par ses écrits, j’aurai plutôt tendance à dire « Monsieur »...) et plus celle-ci m’enchante, chaque fois pour des raisons différentes, même si les principales sont toujours les mêmes.

J.A. Flanigham est l’auteur d’une multitude de petits romans allant du fascicule 16 pages denses au fascicule 128 pages en passant par les classiques fascicules 32 pages et les magazines...

Mais, ce qui a grâce à mes yeux est surtout que Flanigham est le créateur de plusieurs personnages récurrents. Car, dans sa biographie, du moins sous ce pseudonyme (car il est presque établi que Raymond Gauthier soit un autre pseudonyme du même auteur), il est à l’origine d’au moins trois séries.

Je vous ai déjà parlé des autres : « Bill Disley, reporter-détective » et « Dick et Betty, aventuriers modernes ».

Voilà que j’ai mis mon nez dans la 3e dont « Les tripes au soleil... » semble être le premier épisode.

Je dis « semble », car la production de l’auteur a été assez mal mise en valeur par les éditeurs de l’époque et que les éditions et rééditions sont assez foutraques.

Pourtant, « Les dessous de l’agence Garnier », qui est le titre de la série et le sous-titre du magazine « Miroir Police » qui abritait celle-ci « semble » être la série la plus facile à cerner puisqu’il n’existe que 6 numéros du magazine regroupant chacun un épisode de la série plus une nouvelle d’autres auteurs (dont un ou une G. Gautier)...

Mais je dis toujours « semble », car plus rien ne m’étonnerait de la part de Flanigham et que ce premier épisode présente assez peu les personnages et laisse penser qu’ils ont déjà vécu d’autres aventures. Alors, est-ce juste une impression voulue par l’auteur ou bien celui-ci a-t-il déjà utilisé ces personnages avant et ailleurs ??? Mystère et boule de gomme.

« Miroir Police – Les dessous de l’Agence Garnier » est donc un magazine de 64 pages paru de 1954 à 1955 et qui ne comporta que 6 numéros dont les titres sont ceux des épisodes de la série éponyme.

LES TRIPES AU SOLEIL

Georges Garnier reçoit dans les bureaux de son agence de détectives une magnifique jeune femme désireuse de l’embaucher, éventuellement de la protéger d’un caïd américain de la drogue, dont elle fût la maîtresse et qui, de passage en France, serait susceptible d’en profiter pour se venger d’elle.

Bien qu’il sente que sa « cliente » lui ment dans les grandes largeurs, il accepte le dossier.

Quand, le soir même, la divine créature lui donne rencard dans sa chambre d’hôtel pour bavarder, Jo – ainsi que tout le monde le surnomme – est fidèle au rendez-vous sans se douter de ce qu’il va lui arriver…

Raaa que J.A. Flanigham m’agace !

Tout d’abord, il m’agace parce que je ne sais pas qui se cache derrière.

Ensuite, il m’agace parce que je pense savoir qui se cache derrière.

Puis, il m’agace parce celui auquel je pense ne peux pas se cacher derrière ce pseudonyme, ce serait trop gros.

Enfin, il m’agace, car il arrive à me faire apprécier, chez lui, des choses que je déteste chez d’autres auteurs (hé oui, c’est ça le talent)...

Jusqu’à présent, personne n’a pu mettre un véritable nom sur le pseudonyme de J.A. Flanigham (mais est-on beaucoup à avoir essayé ????).

Comme j’en parlais dans ma chronique sur « Meurtres pour zéro », la lecture de ce titre a fait naître en moi une hypothèse à laquelle je ne crois pas, mais qui croît en moi au fur et à mesure de ma découverte de l’auteur.

C’est vrai que le côté désenchanté du titre, la noirceur omniprésente, le portrait très peu flatteur des hommes et des femmes de l’histoire, tout cela, me fit immédiatement penser à Vernon Sullivan, notamment avec « J’irais cracher sur vos tombes ». Tout le monde ou presque sait que derrière le pseudonyme de Vernon Sullivan, se cachait Boris Vian, d’où ma propension à croire que je me leurre. Un auteur aussi réputé que lui, s’il s’était caché derrière un pseudonyme, quelqu’un l’aurait déjà découvert.

Mais, le talent indéniable de Flanigham, son art de l’utilisation de l’incise et des indications scéniques, rythmant un récit court avec une maîtrise parfaite, renforçait en moi cette hypothèse.

Cependant, la lecture de la série « Dick et Betty », bien que celle-ci comporte les fameuses incises et indications scéniques chères aux deux auteurs, malgré le fait que les femmes soient toutes réalisées sur le même patron déliquescent, de par sa légèreté romanesque, avait un peu élimé mes certitudes.

Et pan, voilà que, quasiment convaincu que je faisais fausse route, j’entame la lecture de « Les tripes au soleil... » et vlan, ma conviction renaît tel le phœnix de ses cendres pour se renforcer et grandir encore.

Car là, tout y est. Les incises ; les indications scéniques ; les femmes magnifiques, désirables, vénéneuses et détestables ; les hommes beaux et faibles devant le beau sexe qui ne l’est qu’en apparence, beau, car à l’intérieur, la gangrène a tout rongé ; la noirceur ambiante ; la violence sourde... et une scène qui n’est pas sans rappeler celle de « Et on tuera tous les affreux »... Une scène qui, si elle n’est pas identique ni dans le but ni dans l’absolu, n’en est pas moins suffisamment proche dans l’esprit et dans la quasi-absurdité, qu’on ne peut, que je ne peux, que voir en elles une similitude parlante.

Car, si les femmes sont magnifiques et désirables, irrésistibles et que les hommes sont faibles (postulat de départ des deux auteurs), comment expliquer qu’une telle créature ait besoin de droguer un homme pour le convaincre de coucher avec elle ??? Selon cette convention, l’homme n’aurait besoin d’aucune substance pour se laisser tenter. Alors que dans les deux cas, l’homme, malgré la drogue, parvient à retenir ses pulsions et à s’enfuir...

Admettez que cette scène est suffisamment incohérente pour douter que deux auteurs aient pu avoir cette même aberrante idée et la considérer comme viable ??? À moins que l’un n’ait lu l’autre et qu’il ait l’esprit aussi déviant pour l’accepter comme plausible...

Mais voilà qui fait quand même beaucoup...

Mais, revenons-en au texte lui-même...

Georges Garnier est directeur de l’agence de détectives Garnier. Surnommé Jo, c’est un bel homme de 35 ans à la tête d’une belle secrétaire, Christiane, alias Cricri et du fluet Bernoux, alias La Belette, un redoutable ceinture noire de judo.

Jo reçoit la visite d’une belle femme, donnant un faux nom, et désireuse de l’embaucher pour la protéger lors d’un entretien qu’elle risque d’avoir avec un baron de la drogue américain de passage à Paris dont elle était deux ans auparavant la maîtresse avant de le fuir.

Jo, qui a le don de cerner les gens, comprend que la femme le prend pour une truffe, mais il accepte l’affaire et demande à Bernoux de la filer pour savoir où elle crèche. La Fouine (oui, dans le premier opus, il est surnommé « La Belette », mais par la suite, son surnom est « La Fouine ») fait bien son boulot, mais il remarque, surtout, que la gonzesse est suivie par une tierce personne.

Le soir, la cliente demande à Jo de passer la voir à son hôtel. Dans sa chambre, la femme lui offre une cigarette... droguée à un produit aphrodisiaque. Jo parvient à s’extirper des griffes de la nymphomane et, quand il revient au bureau, le lendemain matin, la gueule dans le sac, sa secrétaire lui annonce qu’un homme désire le voir et patiente dans la salle d’attente. Jo va voir le bonhomme et découvre un type mort, la tempe percée par une aiguille, et les tripes se faisant la malle de son bide. Dans le portefeuille du défunt, il découvre une carte avec un message écrit dessus : « Tes tripes aussi pourriront au soleil... »...

On retrouve donc dans ce texte tout l’univers de J.A. Flanigham peuplé de magnifiques créatures vénéneuses, de beaux gars courageux ou machiavéliques (en fonction de leur statut) et de crimes. On se délecte également des qualités de la plume de l’auteur : les incises et indications scéniques servant un récit et une narration pour un format court, et une maîtrise parfaite de l’histoire adaptée aux contraintes de court roman policier.

Mais, courts, les épisodes de « Les dessous de l’agence Garnier » le sont moins que les épisodes des deux autres séries.

Effectivement, loin des 10 000 mots environ, des fascicules 32 pages ou 16 pages denses, Georges Garnier et ses amis bénéficient de presque 25 000 mots pour leurs aventures.

Le format deux fois plus long permet à l’auteur de développer une histoire un peu plus complexe même si l’on se doute bien que la taille du roman ne permettra pas de proposer une intrigue de haute volée.

Pour autant, avec une taille plus imposante et une histoire plus rocambolesque, J.A. Flanigham fait preuve de tout autant de maîtrise et de talent que dans un contexte plus contraignant, ce qui n’est pas toujours évident puisque certains auteurs, à l’aise avec un format long, ne le sont plus avec un format court et inversement.

Bien évidemment, même ce format allongé demeure tout de même court et il faudra attendre de trouver une histoire s’étalant sur plus de 40 000 mots pour savoir exactement si J.A. Flanigham maîtrise également un format plus classique.

Ce que l’on note également, c’est que, par rapport aux deux autres séries, celle-ci est un peu plus crue (un peu) tant au niveau de la sensualité que de la violence (même si, au niveau violence, on l’avait déjà remarqué avec « Meurtres pour zéro »). Pour autant, Flanigham ne sombre pas dans l’excès, époque et littérature populaire obligent.

La vision de la femme ne s’améliore pas dans cette histoire puisque toutes les femmes présentes (à part la secrétaire qui semble être une sorte de clone de celle de Nestor Burma), toutes les autres sont vénéneuses (oui, je répète souvent ce terme, mais c’est vraiment le qualificatif le plus approprié pour les femmes vues par J.A. Flanigham), qu’elles soient bourreaux ou victimes.

Et c’est donc l’un des points sur lesquels Flanigham m’énerve. Car, oui, cette propension à ne proposer que des personnages beaux et belles m’avait déjà fortement agacé chez d’autres auteurs plus contemporains au point d’avoir mis un terme prématurément à mes lectures. Mais avec Flanigham, impossible de fermer mon livre avant la fin (bon, la taille est plus courte, aussi, cela aide) tant sa plume demeure captivante. Alors, oui, cela m’oblige à faire deux poids deux mesures, ce que je déteste fortement, bien que lorsque deux plumes diffèrent à ce point, difficile de demeurer équitable. Tout est question de traitement et de talent.

Au final, dans un style semblable à celui des autres écrits de l’auteur, mais dans un registre un peu différent, la plume et les histoires de Flanigham m’auront une nouvelle fois, captivé. Mais, purée, qui peut bien se cacher sous ce pseudonyme ???