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Je ne pourrai répéter à propos de l’auteur de « La tragique aventure du mime Properce » ce que j’ai déjà évoqué lors de ma chronique sur « Un crime a été commis », déjà parce que l’auteur des deux romans est le même, Albert Boissière, et parce que je n’ai pas grand-chose à y rajouter :

Albert Boissière est un feuilletoniste et écrivain du tout début du XXe siècle.

Si l’homme et l’écrivain est actuellement tombé dans le plus parfait anonymat, il livra, à son époque, plusieurs feuilletons et romans qui firent le bonheur des lecteurs.

Collaborant pour divers journaux (Le Temps, Le Matin, le Petit Journal, Le Figaro), il écrira des contes, nouvelles, et des romans qui, pour majorité, sortiront ensuite au format roman.

Parmi les genres travaillés par l’écrivain, le roman policier tient une certaine place.

On citera ainsi « La tragique aventure du mime Properce », « Z, le tueur à la corde », « Le scandale de la rue Boissière », « L’homme sans figure » (qui est possiblement une réédition des mésaventures du mime Properce)... et, bien sûr, « Un crime a été commis ».

Évidemment, dans cette oraison funèbre, l’on pourra intervertir le premier et le dernier titre de l’ultime chapitre, déjà, parce qu’aujourd’hui je parle du premier et, qu’ensuite, cette fois-ci, le dernier titre fait bien suite au premier et non l’inverse comme je l’indiquais alors... Quoi ? Vous n’avez rien compris ?

Bon, je reprends plus simplement :

« Un crime a été commis » fait suite, autant chronologiquement que dans l’ordre d’écriture à « La tragique aventure du mime Properce » de par le fait que le premier (qui est le second), évoque le second (qui est le premier) et que les deux titres ont en commun un personnage secondaire dans le nommé Juge M. Marathon.

LA TRAGIQUE AVENTURE DU MIME PROPERCE

Un vent de panique souffle sur l’hôtel du « Matelot Saxon » : le corps sans tête d’une cliente est retrouvé allongé sur son lit.

Le principal suspect est connu des employés de l’établissement, il s’agit de M. PROPERCE, mime de profession.

Mais ce dernier a quitté la ville par le train, au matin, et il était accompagné, selon les dires de tous… de la victime…

Raaa, que n’ai-je connu auparavant (chinois), la plume de l’excellent Albert Boissière... Raaa, que ne connaissez-vous toujours pas le talent de cet écrivain ?

S’il est vrai que la littérature populaire de la première moitié du XXe siècle regorge de talentueux auteurs et d’excellents ouvrages, j’ai souvent tendance à me concentrer plus sur la fin de cette période, tant par l’attrait des sujets et que la plume un peu plus moderne, que vers le tout début.

Mais je dois faire là un mea culpa et battre ma coulpe, ce qui, vous le conviendrez avec moi, est déjà douloureux, mais confère au pléonasme, quand je me penche plus avidement sur le résultat de mes découvertes littéraires en la matière.

Car, si j’apprécie, si je préfère l’art de Marcel Priollet, sur la fin de sa vie, plus que sur le début de sa carrière... si je porte une passion démesurée pour le talent de J.A. Flanigham ou de Charles Richebourg, si j’apprécie tout particulièrement, celui de René Byzance, qui, tous, représentent plus la moitié du siècle en question que son début, les ouvrages m’ayant marqué, du moins, les romans ou œuvres s’en approchant, sont pour beaucoup issus des toutes premières décennies de ce siècle. Je citerai, pêle-mêle, en exemple : « La momie rouge » de José Moselli (1925), « Le détective bizarre » de René Pujol (1929), les « Toto Fouinard » de Jules Lermina (1910), « Le poignard de cristal » de Rodolphe Bringer (1917), « L’énigme de la malle rouge » de H.J. Magog (1912)... et bien d’autres encore...

Et si, dans l’art de manier l’humour et parfois l’absurde, Albert Boissière est sans nul doute à rapprocher du talent de René Pujol, l’auteur ajoutait, pourtant, à cette qualité non négligeable, une maîtrise et une précision rarement égalée pour faute d’avoir été rarement concurrencée.

Car, si j’applaudissais, dans ma chronique sur « Un crime a été commis » (que j’ai lu avant celui-ci), la simplicité de la plume de Boissière, c’est, qu’en fait, j’étais passé totalement à côté de la minutie de celle-ci du fait de la narration à la première personne et, peut-être, du fait que l’auteur s’était montré volontairement moins précis pour préférer à cette finesse, une pointe d’ironie.

Mais, ce qui m’échappa à l’époque (mes deux lectures sont séparées de deux jours) m’a sauté aux yeux aujourd’hui comme un feu d’artifice aux yeux d’un aveugle... qui recouvre la vue pour l’occasion.

Ce roman d’Albert Boissière (« La tragique aventure du mime Properce », donc), s’avère être un assemblage d’une haute technicité caché derrière une apparente simplicité. Un peu comme lorsqu’on regarde un avion voler sans réfléchir à tout ce qu’il a fallu pour qu’un tas de métal pesant une compagnie d’éléphants, plane mieux qu’une feuille d’arbre au vent.

Bon, ma métaphore ne flirte pas avec l’excellence, mais elle n’a d’autre but que de tenter de vous expliquer que ce roman de Boissière est comme un casse-tête qui, en apparence, serait facile à résoudre, mais qui s’avère être, en fait, d’une complexité rare.

Je vais tenter de vous expliquer autrement. Certes, on lit rarement un roman, et encore moins un roman de genre, pour assister à un exercice de style masturbatoire dans lequel l’auteur se ravirait de sa propre plume et cela tombe bien, ce n’est pas le cas ici. Mais, même si le but de l’auteur n’est pas d’en mettre plein la vue au lecteur, force est de constater, en se penchant quelque peu sur son écriture, qu’émane de celle-ci une précision diabolique. Précision qui n’a d’autre but que de faire sourire, même inconsciemment, même en demeurant ignorant de la raison de ce sourire.

Pfff, je vois que ma tâche est ardue : vous faire comprendre mon propos. Et il se pourrait même que celui-ci soit si indigent qu’il vous dissuade, à tort, de découvrir et l’auteur et sa plume.

Albert Boissière use d’effets multiples pour faire sourire à travers une histoire sombre et tragique. Certes, il utilise l’humour de situation à travers ce mime forcé de se taire, puisque tel est sa destinée. Il en ajoute à travers ce personnage de juge Marathon qui se gausse de résoudre vite une enquête dans laquelle il patauge. Il accumule avec ses personnages secondaires, les situations cocasses, les réflexions...

Mais, surtout, et c’est là que la finesse entre en compte, sa plume virevolte à une telle vitesse que le lecteur ne la voit bouger, mais ressent tout de même le souffle de son déplacement. Raa, encore des métaphores... Ce procédé agit comme une défense immunitaire face à mon incapacité à pointer précisément du doigt ce que j’essaye de mettre en lumière tant cette lumière n’est pas émise par un point précis, mais est élégamment diffusée par un tout.

Car, tout est au service de cet humour permanent qui ne nuit pas, pour autant, au récit.

Les répétitions, les contradictions, les personnages, les envolées lyriques...

Tout pourrait être résumé par une réflexion d’un policier :

— Oui, fit Dieudonné, mais le plus drôle, dans cette histoire où chacun a dit son mot, c’est qu’il n’y en a que deux qui aient véritablement parlé pour dire quelque chose !

— Deux ? s’étonna Fleury.

— Oui, deux, riposta Dieudonné, le mime, dont le métier est de se taire – le mime et... la morte !

Oui, ainsi amené, sans avoir conscience de l’histoire, le propos perd peut-être de sa finesse, mais effectivement, les deux seuls personnages dont la parole a eu un sens et du poids sont, par essence, les deux seuls ne pouvant parler : le mime et la morte...

Vous comprendrez mieux et cette assertion et mes propos en lisant cet ouvrage que je vous recommande tout particulièrement.

Car ce livre est drôle, ce livre est parfaitement maîtrisé par un auteur dont je me demande, après lecture de deux de ses ouvrages, comment il se fait que plus personne ne connaisse et ne reconnaisse son talent, ce livre est également émouvant, touchant, parfois poétique et lyrique, ce livre est ironique, cynique, et, enfin, ce livre apporte une certaine morale et une certaine critique sur la société et la gloire...

Mais enfin, que n’avez-vous encore dégusté ce formidable ouvrage ??? Il est temps de remédier à cette lacune au plus vite.

Au final, un livre dont je n’aurai assez de mots pour clamer la qualité de la plume de l’auteur de la minutie de son récit, de sa narration, de son style et de ses personnages. Un livre qui, non seulement est drôle, mais qui, en plus, est ciselé à la perfection jusqu’à un final qui pourrait sembler un peu long, un brin inutile alors qu’il assène, d’un coup, un point final lyrique, poétique et moraliste dans le bon sens du terme.