ja flanigham

J.A. Flanigham est un énigmatique auteur de la littérature populaire de l’après seconde guerre mondiale dont je vous ai déjà vanté le talent pour sa série « Bill Disley » contant les aventures d’un détective reporter anglais.

Je trouvais à la série et à l’auteur toutes les qualités du monde (bon, j’exagère, mais à peine), estimant que c’était là la meilleure série fasciculaire de 32 pages (ou 16 pages condensées), en tout cas de très court roman approchant les 10 000 mots, que j’avais jusque là dévoré.

Effectivement, le lecteur parvenait à trouver en seulement 10 000 mots, ce que d’autres auteurs peinaient à fournir sans limitation de taille.

Personnages attachants, humour, style, véritables histoires, sens de la narration, du dialogue, suspens... tout y était ou presque.

Aussi, il ne faut pas s’étonner que je cherchais à découvrir l’auteur et son style dans d’autres histoires que celles de Bill Disley.

C’est chose faite avec « Meurtres pour zéro », un fascicule issu de la collection « Police Roman » des Éditions Lutèce (comme une bonne partie des Bill Disley).

 

MEURTRES POUR ZÉRO

 

Le grand scientifique Sir Jilburg se meurt… lentement empoisonné par Lola, sa jeune épouse.

 

Si le vieil homme accepte avec fatalité sa fin, pensant que c’est le prix à payer pour avoir partagé la vie de cette exquise femme, il refuse cependant que les secrets tant convoités de sa dernière invention tombent entre ses mains.

 

Aussi Sir Jilburg confit-il les documents à son secrétaire, la seule personne en qui il a confiance, sans se douter que celui-ci est également pris dans les griffes de sa Lola…

La première chose qui surprend, dans ce court roman, pour qui a déjà lu les Bill Disley, c’est la noirceur de la plume de l’auteur. Exit l’humour planant sur les aventures du détective reporter, place au désabusement, à la désillusion, à la déchéance de l’âme humaine.

Les personnages, quels qu’ils soient, sont tous pourris jusqu’à la moelle, tous pervertis par la vengeance, l’argent, la renommée, la folie.

Les femmes sont toutes manipulatrices et intéressées. Les hommes sont tous veules et prêts à succomber aux atouts féminins. Prêts à tout pour les femmes qui se jouent d’eux...

La seconde chose qui m’a interpellé, c’est une certaine similitude avec la plume de Vernon Sullivan (le pseudo sous lequel Boris Vian écrivait des polars à l’américaine). Certes, j’avais déjà noté la propension de J.A. Flanigham a ponctuer ses dialogues de petites phrases descriptives rendant le tout plus vivant plus rythmé, sans que cela ne fasse écho, en mon esprit avec la même faculté qu’avait Boris Vian, sous son pseudonyme américain, à faire la même chose.

Mais là, d’un coup, dans une ambiance similaire de noirceur, ce trait de plume m’a immédiatement fait penser à Vernon Sullivan.

Et, quand une idée survient dans ma caboche, difficile de l’en déloger. A contrario, on pourra toujours avancer que lorsque l’on est focalisé sur une théorie, on arrive toujours à trouver des indices la corroborant.

Bon, d’accord. Cependant, je vais quand même tenter d’étayer cette théorie folle qui consisterait à dire que derrière J.A. Flanigham (dont j’avais déjà dit que j’étais persuadé qu’un grand auteur se cachait), se trouve l’ombre de Boris Vian.

1 – Boris Vian commence à être publié en 1946 et Vernon Sullivan également. J.A. Flanigham semble apparaître en 1946 dans la collection « Murmure d’amour » avec le titre « Le crime de Wood'House », un titre mettant en scène Bill Disley.

2 – Boris Vian meurt en 1959 (il écrira beaucoup moins ensuite). J.A. Flanigham semble disparaître (si on ne compte pas les rééditions) après un ultime titre dans la collection « Le Verrou » chez Ferenczi en 1958.

3 – Le jazz est très présent chez les deux auteurs.

4 – Vernon Sullivan a été inventé pour parodier le roman noir à l’américaine. J.A. Flanigham se concentre, lui, sur du roman à l’anglo-saxonne.

5 – Boris Vian était ami avec Eddy Barclay. J.A. Flanigham nomme une boîte de nuit « Le Barcley’s » (Quand je dis que lorsqu’on croit à une théorie, on cherche le moindre indice, même le plus nul, pour corroborer cette thèse ?). 

Bon, mais revenons-en à « Meurtres pour zéro ».

Car, ce n’est pas tout d’avoir un style qui fait penser à... encore faut-il que le texte soit bon.

Et c’est encore une fois le cas.

Effectivement, en changeant un peu de style et surtout d’ambiances et de personnages, en délaissant Bill Disley et ses amis, J.A. Flanigham n’en perd pas pour autant son sens de la narration, sa maîtrise du format court et sa capacité à proposer de bonnes histoires.

S’inscrivant dans une ambiance noire à l’américaine (même si cela se déroule en Angleterre) qui est très à la mode après la Seconde Guerre mondiale (voir les écrits de Frédéric Dard autres que les San Antonio), Flanigham déroule une histoire à mi-chemin entre le roman policier et le roman d’espionnage.

Nul héros dans ce texte, tous les acteurs de l’histoire sont pourris jusqu’à l’os, même si la scène finale tente de redonner un peu d’espoir en l’humanité.

C’est sombre, c’est violent, c’est désabusé, et, pourtant, c’est le même auteur que la série Bill Disley qui est plutôt savoureuse, tendre et joyeuse et ce malgré les coups tordus auxquels est confronté le journalisme. La dichotomie de l’auteur...

Au final, une très bonne surprise que ce court roman qui, pour être court, n’en est pas moins captivant.