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Pierre Yrondy est un auteur mystérieux de la littérature populaire de la première moitié du XXe siècle principalement connu pour sa série policière humoristique « Marius Pégomas, détective Marseillais » et sa série d’espionnage « Thérèse Arnaud, espionne française ».

Hormis ces deux séries publiées en 1934 et 1936, comportant, à elles deux, presque 100 épisodes on ne lui connaît que quelques pièces de théâtre et quelques romans.

Parmi ceux-ci ne figurent pas « Jean Durand, détective malgré lui » un récit policier pourtant très agréable à lire, mais qui ne semble jamais avoir été publié sous la forme d’un roman papier classique.

Car, « Jean Durand, détective malgré lui » est un roman initialement publié sous la forme d’un feuilleton en 55 productions journalières au sein du quotidien « Excelsior » en 1938.

Mis à part cette édition nulle part répertoriée, il ne semble exister aucune autre trace de ce roman ce qui lui confère une double importance : littéraire et historique.

En ce qui concerne l’auteur, Pierre Yrondy, sa biographie demeure très floue malgré l’intérêt qui lui est porté par les passionnés de littérature populaire. Auteur de romans, de pièces de théâtre, journaliste, directeur de théâtre, il participa à un rallye quelque peu médiatisé en son époque... et puis rien d’autre.

JEAN DURAND, Détective malgré lui

Le commissaire Simonin n’est pas à prendre avec des pincettes, surtout lorsqu’il est en réunion avec ses inspecteurs afin d’éclaircir un mystérieux meurtre commis dans un Hammam où chaque personne présente est suspecte, mais aucune n’est coupable…

Aussi, quand on le dérange pour une tentative de suicide, c’est dans un état d’énervement qu’il accueille le malheureux jeune homme qui, après avoir subi un licenciement et une rupture amoureuse, a, en plus, échoué dans son funeste dessein.

Et c’est avec une pincée d’ironie que, tentant de réconforter l’infortuné, il le convie à trouver un but dans la vie et lui lance : « Cherchez donc l’assassin de la Mosquée ! »

Saisissant le conseil au pied de la lettre, Jean DURAND, l’ex-noyé s’en va mener son enquête à partir des éléments qu’il a surpris lors du conciliabule entre les policiers, pendant qu’il attendait d’être reçu par le magistrat dans la pièce voisine…

Jean Durand est un jeune ingénieur qui vient de perdre son emploi prometteur suite à la faillite de son entreprise. Comme cet emploi devait lui permettre, rapidement, d’obtenir une situation avantageuse capable de convaincre le père de sa fiancée de lui accorder sa main, il perd, par la même occasion, la femme qu’il aime.

N’ayant plus de but dans la vie, découragé, pensant avoir tout perdu, le jeune homme se jette à l’eau pour en finir, mais est repêché et conduit au poste de police pour se faire morigéner par le commissaire. Mais, ce dernier ayant fort affaire avec un mystérieux meurtre dans un hammam, il le fait attendre dans la pièce d’à côté pendant qu’il fait le point avec les hommes chargés de l’enquête.

Jean Durand a tout loisir d’entendre l’entretien et de s’intéresser à ce fait divers. Il prendra d’autant plus facilement au pied de la lettre le conseil du commissaire quand celui-ci, excédé devant le défaitisme d’un jeune homme intelligent et bien de sa personne, lui donnera comme but de, par exemple, découvrir l’assassin du Hammam.

Aussi va-t-il se lancer dans l’enquête en choisissant, lui, de partir du domicile de la victime pour remonter vers le lieu de son décès à l’inverse de la police.

Pierre Yrondy, pour ceux et celles qui ont déjà lu l’une des deux séries évoquées plus haut, avait, du moins dans ces deux séries, ce que l’on appelle : un style. Pas forcément un grand style, ni un bon style, mais des particularités d’écriture et d’éditions qui faisaient que l’on reconnaissait immédiatement sa patte.

N’ayant pas lu l’un des quelconques romans connus de l’auteur, m’étant contenté, jusqu’à présent, de ses deux séries, l’auteur et la plume étaient pour moi indissociables.

Fallait-il que je tombasse par hasard sur ce roman oublié et inconnu (le second qualificatif justifiant le premier) pour constater que l’auteur pouvait écrire autrement qu’il ne le faisait dans ses séries.

Ceci dit, j’avais bien remarqué, dans l’une comme dans l’autre des séries que l’auteur avait tenté de proposer autre chose : chez « Marius Pégomas », d’atténuer l’humour et l’absurde pour proposer des intrigues plus développées ; chez « Thérèse Arnaud », de changer de plume pour privilégier l’aventure.

Mais, à chaque fois, Pierre Yrondy avait changé à nouveau son fusil d’épaules et n’était pas allé complètement au bout de ses intentions.

Débarrassé de ses personnages récurrents qui peuvent autant se révéler une aide précieuse qu’un lourd fardeau (demandez à Conan Doyle), Pierre Yrondy partait d’une page blanche à partir de laquelle il pouvait faire ce qu’il voulait.

Pour l’occasion, malgré la légèreté du ton et de l’ambiance, Pierre Yrondy fait abstraction de l’humour qui le caractérisait dans ses séries (plus dans « Marius Pégomas », mais aussi, dans une moindre mesure, dans « Thérèse Arnaud ».

Il crée des personnages « neufs » qui n’ont rien avoir avec ceux qu’il a déjà fait maintes fois vivre et n’y fait même guère référence [on notera juste le passage où un policier est sensé raconter une histoire marseillaise drôle avec pour personnages Marius et Titin, Pégomas se prénommant également Marius et son beau-frère, Titin].

L’humour étant laissé peu ou prou de côté, l’auteur peut alors se concentrer sur l’intrigue [chose dont il n’avait pas l’occasion dans ses séries à épisodes courts : entre 13 et 17 000 mots].

Là, sur l’espace d’un roman de presque 53 000 mots, il a toute latitude pour développer une véritable intrigue à tiroirs, avec rebondissements, mystères, fausses pistes et révélations.

Et on peut dire que Pierre Yrondy se débrouille plutôt bien pour semer les mystères, faire naître les suspects, brouiller les pistes et rendre son récit intrigant et haletant.

Comme tous bons romans policiers à intrigue, devant le plaisir de lecture durant l’enquête, la seule crainte vient alors de sa résolution. Effectivement, nombre d’auteurs et parmi les meilleurs ou, du moins, les plus vendeurs, se sont souvent cassés les dents sur cet écueil : développer une intrigue machiavélique et la résoudre d’une façon terne. [demandez à J.C. Grangé].

Mais ce défaut n’est pas d’aujourd’hui et ne date pas d’hier et est même l’un des gros défauts de « Le mystère de la chambre jaune » de Gaston Leroux...

Pierre Yrondy échappera-t-il à ce travers ? Vous le saurez dans le prochain épisode... Non, je déconne... vous le saurez d’ici la fin de la chronique.

Pierre Yrondy oublie ici ses métaphores parfois hasardeuses qui caractérisaient son écriture dans ses deux séries. Il parvient même à placer quelques descriptions pas mal foutues dont on aurait pu le croire incapable. Idem pour ses brusques phrases dépouillées de verbes ou de compléments afin de faussement rythmer son récit. À peine a-t-on le droit à de rares changements de temps de narration qui ne durent pas et à d’aussi rares passages en majuscules pour souligner des indices importants [comme il en pullulait dans les enquêtes de Marius Pégomas].

Pierre Yrondy s’émancipe donc à la fois de ses personnages récurrents, mais également de ses tics d’écriture, et ce pour le plus grand plaisir du lecteur.

Car il faut bien avouer que même si les personnages principaux, Jean Durand en tête, ne sont qu’esquissés, l’histoire se déroulant sur un cours laps de temps et n’ayant aucun ou presque retour en arrière pour expliciter, de par le passé de l’un ou de l’autre, le comportement de tel ou tel, cela n’empêche par le roman de fonctionner à merveille.

Certes, le principe du détective amateur qui fait mieux que la police n’est pas neuf. Celui du candidat au suicide reprenant goût à la vie par l’intermédiaire d’un mystère à résoudre, non plus [Notons « La double mort de Barnabé Klain » de Rodolphe Bringer, « Les treize perles roses » de Marcel Priollet ou, encore, « Sanglante énigme » de J.A. Flanigham].

Pour autant, ce désir morbide et cette résurrection ne servent que de prétexte à l’auteur pour lancer son personnage à corps perdu dans une enquête qui, pourtant, ne le concerne pas.

À partir de cet état de fait, la double enquête est alors lancée. Enquête de la police, d’une part, celle de Jean Durand, de l’autre.

Et il est peu de dire que chacun aura du travail étant donné que les mystères s’accumulent rapidement : le mort du Hammam, avec des témoins qui mentent, une arme qui disparaît, une autre qui apparaît, des mensonges des proches de la victime, un meurtre étrange et un cambriolage dans une banque, la disparition d’un arnaqueur...

Et Pierre Yrondy mène ainsi le lecteur par le bout du nez jusqu’à la révélation finale qui, il faut bien l’avouer, est quelque peu décevante [bon... plus que quelque peu, de par le parti pris par l’auteur dont je ne vous parlerais pas ici afin de ne rien déflorer].

Heureusement, cette révélation arrive très tardivement, lors d’une scène où Jean Durand explique au policier les tenants et les aboutissants des trois affaires en même temps.

Au final, une bonne surprise de la part de Pierre Yrondy que je pensais cantonné dans le roman policier léger à tendance humoristique et qui démontre qu’il pouvait également mettre en place une réelle intrigue. Un bon roman policier qui aurait pu être excellent si la fin s’était révélée à la hauteur du reste.