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« Le tyran de Nîmes » est le 32e épisode de la série « Marius Pégomas », un détective marseillais né de la plume de l’énigmatique auteur de littérature populaire Pierre Yrondy.

La série est composée de 35 titres indépendants édités, à l’origine, en 1936, sous la forme de fascicules de 32 pages, double colonne, comprenant des textes d’environ 13 000 mots.

Marius Pégomas est un détective fantasque, drôle, mais très performant et qui s’entoure d’une équipe composée de sa femme Flora, son beau-frère Titin, son mécanicien Bouillabaisse et son ami le distrait Docteur Mercadier.

Pierre Yrondy est un l’auteur de quelques romans, de deux séries dont « Marius Pégomas » qui a fait suite à « Thérèse Arnaud, espionne française » publiée en 1934 aux Éditions Baudinière, au même format que la seconde, et qui comporte 65 épisodes. Il fut également auteur de pièces de théâtre, directeur de théâtre et journaliste.

LE TYRAN DE NÎMES

En pleine nuit d’hiver, à Nîmes, un marchand de vins réputé est retrouvé mort, à l’arrière de sa voiture stationnée devant un poste de police.

Alors que le commissaire chargé de l’enquête s’empêtre dans des hypothèses sans fondement, il est averti de la découverte d’un autre corps, derrière les Arènes.

Le mystère s’épaissit quand l’identité de la seconde victime révèle qu’il s’agit du frère de la première…

Tandis que le juge d’instruction commis par la Parquet s’embourbe au fur et à mesure des éléments apportés au dossier, le célèbre détective marseillais Marius PÉGOMAS, mandé par l’une des deux veuves, se lance sur les traces du « tyran de Nîmes »…

Le corps d’un marchand de vins est retrouvé mort à l’arrière de sa voiture devant un commissariat. La mort semble naturelle.

Mais, quelques heures plus tard, son frère est découvert mourant derrière les Arènes de Nîmes...

Si, là aussi, la mort semble naturelle, le fait que les deux frères meurent la même nuit d’une cause naturelle laisse penser qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence.

Alors que les autorités pataugent, Marius Pégomas, sollicité par l’une des veuves, va tenter d’expliquer le mystère.

Je le répète ad nauseam, mais dans un texte de moins de 30 000 mots, il est quasiment impossible à un auteur de proposer une intrigue digne de ce nom tout en développant des personnages intéressants et attachants et en instillant une certaine ambiance. Alors... en 13 000 mots.

Si le format sériel permet une certaine concision dans les textes pour cerner le ou les personnages principaux, du fait que le lecteur est sensé déjà le connaître en ayant lu les épisodes précédents, il n’apporte, par contre, aucun avantage dans l’esquisse de l’intrigue.

Ce n’est donc pas ce que doit rechercher un lecteur en se plongeant dans ce genre de textes.

Par contre, l’auteur, lui, même en sachant qu’il ne parviendra pas à distiller une intrigue complexe et à la résoudre en si peu d’espace, va pourtant souvent s’y essayer.

Autant le dire tout de suite, ce sera souvent au détriment de la crédibilité de l’édifice.

Et c’est à ce sujet que je vais me servir de cet épisode, éminemment représentatif de la littérature populaire policière dans son ensemble, pour disserter sur les a priori sur les romans policiers et la façon d’appréhender la littérature populaire.

Car, certains lecteurs pensent que le roman policier se doit d’être roman à suspens ou de ne pas être et ce sont bien souvent les mêmes qui n’imaginent le roman policier que s’il dépasse les 600 pages.

Ces lecteurs littérairement élevés aux pis d’auteurs à succès actuels comme Jean-Christophe Grangé, Franck Thilliez, Maxime Chattam et autres non seulement occulte tout un pan de la littérature populaire (le plus imposant et souvent le plus intéressant) tout en incitant éditeurs et auteurs à se référer à ces dictats implicites.

Si vous suivez les conversations de ces lecteurs ou de nombre d’auteurs amateurs, vous constaterez alors le dédain qu’ils peuvent avoir pour les romans courts et pour les romans policiers dont l’intrigue est secondaire.

Ce n’est pas leur faute, bien sûr, le dédain est souvent faute d’ignorance, et ce sont, après tout, les premières victimes leurs rogueries, car ils ne connaîtront jamais la félicité de découvrir d’autres genres, d’autres ambiances, d’autres auteurs.

Mais il ne faut quand même pas souhaiter qu’ils deviennent trop nombreux au risque que la littérature policière future ne se cantonne qu’à un sous-genre élevé au rang de représentant unique.

Car le roman policier a cette richesse, peut-être plus encore que les autres genres, de pouvoir se fondre dans tous les autres genres de la littérature.

Ainsi, le roman policier peut être sentimental, humoristique, fantastique, historique, philosophique, dramatique, sociétal, féérique, onirique, engagé, dénonciateur, annonciateur... et non uniquement énigmatique et haletant comme certains le pensent, l’imaginent ou l’espèrent.

Ceci dit, il est intéressant aussi d’expliquer que l’on ne peut appréhender la littérature populaire d’hier comme celle d’aujourd’hui. Chaque œuvre, chaque auteur, est à observer à travers un prisme.

Si certains apprécieront un texte au travers de la vie de son auteur, c’est, surtout, en fonction du contexte et des conditions d’écriture que, selon moi, on doit juger une œuvre.

De la même manière que l’on n’évaluera pas de la même façon un film de série B tourné en une semaine avec un budget minimaliste comme un film à gros budget réalisé en 6 mois après plusieurs mois voire années d’écriture de scénario.

Il en est de même avec la littérature.

Difficile de reprocher les mêmes choses à un texte de 13 000 mots écrits dans la journée (ou peu s’en faut), qui est directement, ou presque, passé sous presse sans que son auteur ait eu le temps ni le loisir de le relire, sans que même l’éditeur n’ait pris la peine de le faire corriger correctement, tant dans le style que dans l’intrigue et l’orthographe, à partir d’une histoire imaginée en quelques minutes sans qu’elle ait donné lieu à des brouillons et de quelconques schémas préalables pour faire tenir l’ensemble debout, avec un roman écrit en un an par un auteur ayant lu et relu son œuvre, l’ayant fait relire par de nombreux bêta-lecteurs, des correcteurs... avec les facilités de corrections (même en dernière minute) qu’offrent les moyens actuels.

Si dans le second cas le scénario ne tient pas la route, on pourra s’en plaindre. Si le texte publié est bourré de fautes, que le nom des personnages change en cours de route, que la résolution de l’énigme est tirée par les cheveux, que le héros n’est pas bien dessiné, que l’ambiance est mal posée... le lecteur sera en droit d’être déçu.

Dans le premier cas, difficile de tenir grief à l’auteur qui, pour vivre, se nourrir, se doit d’écrire, d’écrire encore, d’écrire toujours, sans jamais se relire, parce qu’il est payé à la ligne.

Mais, bien souvent, les auteurs talentueux font leurs forces des contraintes inhérentes à certains contextes de travail.

Ainsi, toujours pour faire un parallèle avec le cinéma, les réalisateurs de Hong Kong, dans les années 1980 et 1990 (jusqu’à la rétrocession en 1997 de l’île à la Chine) firent une force du manque de moyens criant et de la célérité avec laquelle ils devaient tourner. Pour ce faire, il fallait user de système D. N’ayant pas les moyens financiers de mettre en place des trucages ou des effets spéciaux numériques, ils compensaient par des cascades incroyables réalisées par des têtes brûlées qui donnaient à leurs films une ambiance jusque là jamais vu ailleurs et inégalée dans les productions plus riches.

Ainsi, dans la littérature populaire, certains auteurs ont fait une force de l’urgence dans laquelle ils devaient écrire, usant d’une écriture souvent automatique. On citera par exemple Jean Ray, l’auteur de Harry Dickson qui, après avoir été traducteur de la série dont les textes lui arrivaient en hollandais, me semble-t-il, et face à la platitude du texte en version originale, se proposa d’écrire lui-même les épisodes à partir des illustrations de couvertures dont l’éditeur avait acheté les droits. Devant produire rapidement, il écrivit sans jamais se relire et, pourtant, non seulement les épisodes écrits de sa plume étaient bien meilleurs que les originaux, mais sa prose excellait celle de bons nombres d’auteurs ayant bien plus de temps à se consacrer à un texte.

Tout ça pour en venir où ? Tout simplement pour dire que les « Marius Pégomas » sont indéniablement vite écrits, mais encore plus vite édités (à l’époque), les répétitions sont parfois nombreuse, le nom des protagonistes évolue parfois en cours de route, les coquilles sont légions, des phrases ou des bouts de textes sont déplacés ou, parfois, n’ont rien à faire là, les intrigues sont souvent très légères, parfois bancales et, pourtant, la série se lit toujours agréablement.

Je pourrai être tenté de conclure que ce plaisir résulte de la présence du personnage principal, héros drôle et décalé, mais là aussi, ce serait occulter le reste. Car, si on regarde bien dans cet épisode particulier (« Le tyran de Nîmes ») Marius Pégomas n’apparaît qu’à la moitié du texte et, pourtant, le lecteur n’attend pas cette seconde moitié pour y trouver son plaisir.

Certes, on reconnaîtra la drôlerie de l’interrogatoire du garçon de café par la juge, mais là aussi ce n’est pas la seule raison du plaisir de lecture.

Non, une fois que l’on appréhende la littérature populaire pour ce qu’elle est en à travers le prisme des conditions dans lesquelles elle est crée, force est de reconnaître que, comme dans tout art, il y a les artistes de génies, les bons artistes, les artistes moyens, mais qui ont du métier, les artistes juste moyens et les autres.

Si oser affirmer que Pierre Yrondy était un auteur de génie (non, du tout), ni peut-être pas un bon auteur (quoique le roman « Jean Durand, détective malgré lui » semble infirmer cette hypothèse), il était au moins un auteur moyen ayant du métier.

Car, réussir à procurer du plaisir de lecture à travers un épisode où le héros n’apparaît qu’à la moitié du texte alors que ce héros est l’atout principal de la série, malgré les nombreuses coquilles dans le texte d’origine (corrigées dans la réédition numérique), l’incohérence du scénario dans lequel l’auteur ne dénoue même pas les nœuds qu’il a faits, les oubliant parfois, assénant le contraire, dans sa résolution, de ce qu’il avait mis en place dans l’intrigue, et en mettant de côté les aspects fantasques de son personnage, mais également de sa plume (son style a évolué vers le milieu de la série), voici qui n’est pas loin du tour de force.

Au final, même s’il faut tempérer mon enthousiasme souvent exacerbé par ma passion pour la littérature populaire et malgré des défauts inhérents à la concision du texte et aux conditions dans lesquelles il fût écrit, Pierre Yrondy nous offre encore un bon petit « Marius Pégomas » qu’il faut prendre pour ce qu’il est : de la littérature de divertissement sans prétention.