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On ne présente plus ni Georges Simenon, l’écrivain, ni le Commissaire Maigret, son personnage récurrent emblématique qui fit son succès.

Je me contenterais alors de rappeler que le premier écrivit presque 200 romans et plus de 150 nouvelles et que le second est le héros de 75 de ces récits longs et 28 des courts.

« La tête d’un homme » est la 5e enquête (dans l’ordre d’écriture, pas forcément dans l’ordre de l’édition liminaire) du fameux policier à la pipe et a été écrit en septembre 1931 (comme le temps passe).

Dans ce récit, le commissaire Maigret est déjà un policier aguerri à la longue carrière et se situe dans le milieu de la quarantaine.

La tête d’un homme :

Le 7 juillet, à Saint-Cloud, une riche veuve américaine, Mme Henderson, et sa femme de chambre, Élise Chatrier, sont assassinées dans leur villa. Très rapidement, Joseph Heurtin, un livreur de vingt-sept ans dont la présence sur les lieux du crime est attestée, est arrêté puis condamné à la peine de mort. Mais Maigret ne croit pas à la culpabilité de Heurtin, et il organise en secret son évasion, persuadé que celui-ci va le mener sur la piste du véritable assassin.

Le commissaire est déjà un vieux de la vieille et un policier tenace et consciencieux. Et c’est cette conscience et son 6e sens qui le poussent à ne pas se contenter des évidences quand il s’agit d’arrêter le meurtrier d’une riche veuve et de sa femme de chambre.

Pourtant, Joseph Heurtin est le coupable idéal et le coupable que tout désigne. Les traces de ses chaussures ont été retrouvées sur les lieux du crime, ses empreintes sanglantes également et il a été vu à proximité de la villa de la victime et n’a aucun alibi.

De plus, d’une allure rustre et non avenante, d’une intelligence plutôt limitée, le suspect n’a pour seule défense de dire qu’il n’a pas tué.

Oui, mais voilà, l’homme n’a aucun mobile, car il ne connaissait pas la victime et qu’il n’y a pas eu de vol.

Alors, Maigret, persuadé de l’innocence de Heurtin, parvient à convaincre le juge chargé de l’affaire d’organiser l’évasion du suspect, juste avant qu’il ne soit exécuté, certain que celui-ci va le conduire vers le véritable coupable.

Rappelons que le roman a été écrit en 1931 et qu’il est alors beaucoup plus facile de faire évader un prisonnier qu’il ne pourrait l’être actuellement avec tous les moyens techniques, mais, surtout, avec l’essor médiatique que l’affaire prendrait.

D’autant que si, aujourd’hui, quelqu’un criait au complot sur les réseaux sociaux, indiquant que la police a organisé l’évasion, l’appel serait relayé ad nauseam un peu partout sur le Net et repris par les chaînes d’informations en continu.

Heureusement, à l’époque, seul un petit journal à scandales, ayant reçu un courrier anonyme, fait état de cette hypothèse qui risque de mettre à mal le plan du commissaire à la pipe.

Mais ce dernier parvient à mettre la main sur le message anonyme et, grâce au travail du policier scientifique Moers, obtient suffisamment d’indications sur la personnalité du corbeau et la provenance du papier et de l’encre pour enfin pouvoir se lancer sur une piste...

Maigret joue donc sa tête dans cette enquête, car, si le vrai coupable n’est pas trouvé et que le condamné parvient à échapper à la surveillance des policiers lancés à sa suite, il est certain de sauter.

Et, dans cette course contre la montre, rien ou presque ne va se dérouler comme prévu.

Le suspect assomme son poursuivant et s’enfuit, un personnage étrange et fantasque entre dans la danse, le riche héritier prisé de la Haute Société se trouve également sur le chemin de Maigret...

Certes, c’est à une course poursuite assez lente à laquelle nous convie Simenon, mais une lente course pourtant rythmée par le pas nonchalant de son personnage qui prend ici encore plus d’épaisseur par les traits de caractère qu’on lui connaît déjà avec les enquêtes précédentes, mais également par d’autres qu’on lui découvre à l’occasion de ce récit.

Car, si Maigret aime à participer aux enquêtes, il apprécie également déléguer les tâches subalternes et superviser les évènements du haut de sa tour d’ivoire (qui, ici, est soit son bureau, soit une chambre d’hôtel située en face de celle dans laquelle s’est réfugié Heurtin).

Il se positionne alors comme un joueur d’échecs positionnant ses pions et observant les réactions de son adversaire.

Mais, ce que le commissaire n’a pas prévu, c’est que la partie va changer d’intensité en même temps que d’adversaire quand il va faire la connaissance d’un émigré tchèque nommé Radek, personnage falot en apparences, aussi bien physiquement que socialement, mais doté d’une intelligence aussi élevée que perverse.

Un duel de cerveaux va alors avoir lieu entre les deux hommes...

Maigret prend donc de l’épaisseur mentalement, psychiquement, intellectuellement, alors qu’il en avait déjà physiquement, puisque l’auteur et les personnages rappellent que le policier pèse plus de 100 kilos.

On pourrait le croire taciturne à souhait si, en fait chaque trait de son caractère, de son visage, n’était pas autant calculé pour coller à la situation et à la réaction qu’il veut provoquer chez autrui.

C’est avec un réel plaisir qu’on le trouve alors bourru, bougon, joueur, brutal, réactif ou apathique en fonction des évènements et c’est ce comportement qui n’évolue pas dans un registre unique qui fait tout le charme du personnage.

Si l’on a un peu de mal, au départ, à adhérer au plan du policier (faire évader un condamné à mort), on entre pourtant très vite dans le récit et on le dévore jusqu’au final pour savoir si le policier va contrer son insupportable adversaire.

Car l’adversaire, bien qu’intelligent, est à la fois doué d’une perversité sans borne, mais également d’un certain fatalisme dû à la maladie qui, il le sait, ne tardera pas trop à l’emporter.

Aussi, n’ayant rien à perdre, il va jouer au chat et à la souris avec le commissaire, énervant à la fois le policier et le lecteur qui, du coup, n’a qu’une hâte, que Maigret lui mette définitivement le grappin dessus.

Même si l’intrigue n’est pas des plus chiadées et que l’on peut avoir du mal à croire au postulat de départ (mais rappelons-le, l’histoire se déroule en 1931), Simenon ne s’y trompe pas, l’atout principal de la série des « Commissaire Maigret » est le fameux policier à la pipe et l’auteur n’hésite pas à épaissir, à tous points de vue, son personnage, et à le complexifier afin de le rendre à la fois très intéressant et très attachant.

Si l’on ajoute à cela l’art de manier la plume de Simenon, on comprend alors très vite que, contrairement à ce que j’eus cru un peu hâtivement, la série « Commissaire Maigret » est très plaisante et intéressante à lire.

Au final, à partir d’une idée qui laisse dubitatif, Simenon brode une intrigue qui met en valeur le caractère complexe et pourtant si humain de son personnage principal pour le plus grand plaisir du lecteur.