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Georges Simenon est un auteur que l’on ne présente plus, mais que je découvre sur le tard alors que je suis un féru de littérature policière, passionné de littérature populaire, amoureux des formats courts, inconditionnel des personnages récurrents.

Oui, mais voilà, les rencontres littéraires sont avant tout des rencontres humaines (avec un personnage et un auteur) et quand la première découverte vous laisse un goût amer, cette impression liminaire conditionne bien souvent la suite de la relation.

Et comme les rencontres littéraires sont avant tout des rencontres humaines, la plupart du temps vous garderez une certaine distance avec la personne ou l’auteur ou le personnage à l’origine de ce ressentiment.

Mais, comme les rencontres littéraires sont avant tout des rencontres humaines, parfois, malgré une première mauvaise impression, soit parce que votre entourage vous loue les qualités de cette personne (personnage, auteur) qui vous a rebuté, soit parce qu’un sixième sens (appelons-le « bons sens ») vous pousse à vous faire une seconde impression, vous faites une nouvelle tentative et révisez alors votre avis sur ladite personne (auteur, personnage) et, dans certains cas, celle-ci, avec le temps, devient un bon ami (un auteur ou un personnage apprécié).

C’est un peu ce qui m’est arrivé avec Georges Simenon et son commissaire Maigret. Une très mauvaise première rencontre avec « Pietr-le-Letton » probablement due au fait que je n’étais pas dans de bonnes dispositions à ce moment... Puis, une seconde rencontre bien des années après... meilleure... et une troisième, dans la foulée, très bonne... et une quatrième...

Vous comprenez donc que j’ai révisé mon jugement sur le Commissaire Maigret et sur son auteur Georges Simenon que je considérais, fût un temps, très surestimés et l’un et l’autre.

Depuis j’ai appris à connaître le premier et la plume du second et force est de constater que j’ai rarement été aussi peu perspicace lors d’une première rencontre.

M. Gallet décédé :

Dans un hôtel de Sancerre où il était connu sous le nom de M. Clément, Émile Gallet, domicilié à Saint-Fargeau, a été tué d’une balle au visage suivie d’un coup de poignard dans le cœur. Emile Gallet était voyageur de commerce pour une maison spécialisée dans l’orfèvrerie pour cadeaux. Or, lorsqu’il commence son enquête, Maigret apprend que Gallet ne travaillait plus depuis dix-huit ans pour cette maison, même s’il laissait croire le contraire à sa famille... Maigret s’installe à l’hôtel de Sancerre, et il découvre que le jour du crime, Gallet a eu une altercation avec son fils Henry, puis une autre avec Tiburce de Saint-Hilaire, châtelain voisin de l’hôtel.

Ce qui me frappe le plus, dans mes lectures des enquêtes du commissaire Maigret c’est que l’on y trouve à peu près tout ce que les auteurs à succès actuels semblent éviter de mettre dans leurs romans : des détails, des temps morts, des réflexions... et encore des temps morts (mais qu’en apparence), des détails inutiles (en apparences) et des réflexions (apparentes).

J’avais déjà noté que Maigret s’appuyait souvent sur un détail insignifiant pour développer son enquête. Ici, le détail, c’est le mort, ce qui est loin d’être un détail, mais c’est surtout les sentiments du mort, du moins ceux que Maigret lui accorde au fur et à mesure de son enquête, en fonction de l’avancée de celle-ci.

Car, Émile Gallet est un très modeste représentant en pacotilles. Il bosse depuis presque toujours pour la même boîte, gagne à peine de quoi vivre, alors que sa femme est issue d’une famille bourgeoise, que sa belle-sœur a épousé un homme très bien placé... bref, il est vu comme le vilain petit canard de la famille, l’homme sans intérêt, sans ambition, sans avenir.

Et cela n’arrange pas ses soucis de santé : il est malade du foie, est obligé de suivre un régime drastique... c’est dire s’il n’a pas beaucoup de plaisir dans sa vie.

D’autant que son fils, ambitieux, lui, ne l’aime pas ; que sa femme l’accepte tout juste et qu’il est tout le temps sur les routes.

Aussi, pourquoi le tuer ? Pourquoi s’obstiner à vouloir sa mort au point de lui tirer dessus puis de le poignarder dans la foulée ?

Maigret débarque donc dans l’hôtel où a été assassiné le bonhomme après avoir rencontré la veuve, s’être rendu compte des dissentions dans la famille, avoir observé une photo du mort... quand il était encore en vie, mais semblant avoir subi une forte perte de poids suite à son régime.

Entre temps il a appris que Gallet mentait à tout le monde : voilà 18 ans qu’il ne travaillait plus comme commercial, mais qu’il gagnait sa vie de petites arnaques.

Des papiers brûlés par le mort dans sa cheminée, son collègue déduit que Gallet était victime de chantage de la part d’un certain Jacob.

Mais Gallet a également été vu en train de se disputer avec le châtelain habitant à côté de l’auberge où il a été tué.

Et le fils Gallet qui semble si suspect...

Alors Maigret débute son travail, à sa façon, en se focalisant sur le mort, mais surtout sur les suspects, s’attachant à trouver des alibis à chacun, ce qui semble réduire la liste des possibles meurtriers à peau de chagrin...

Il faut reconnaître à Simenon l’art de savoir mener sa barque, de prendre son temps sans jamais, pourtant, lasser le lecteur, de mettre la focale sur un détail sans permettre au lecteur d’en comprendre les tenants et les aboutissants et de parvenir, même, à surprendre son monde...

Les tics de Maigret renforcent l’attachement que le lecteur peut avoir pour lui et l’on s’amuse également à le suivre, à assister à ses déplacements, un peu comme si le lecteur se trouvait face à une pièce de grand Boulevard.

Maigret a une méthode : « La méthode Maigret » qui n’est ni faite d’action, ni réellement de déductions, juste d’observation, d’empathie. Car c’est en se mettant dans la peau de l’autre ou, tout au moins, en tentant de penser comme l’autre que Maigret fait avancer son enquête.

Même si, pour la première fois, je crois, apparaît Joseph Moers, spécialiste de l’Identité Judiciaire qui va l’aider par ses études sur les débris de papiers brûlés trouvés dans la cheminée de la chambre du mort. Moers deviendra d’ailleurs un personnage récurrent que l’on retrouvera dans de nombreuses enquêtes. Personnage en apparence très éloigné de Maigret, mais qui, au final, est motivé par la même soif, la même ténacité à trouver la solution à un problème.

Et c’est cette opposition de style qui renforce l’attrait de cette enquête et le caractère de Maigret. Car, quand Moers est calme, imperturbable, devant ses instruments à chercher un indice, Maigret est impatient, mouvant, grommelant dans l’attente des conclusions de son jeune collègue.

Et, imperturbable, Moers l’est, même quand il se fait tirer dessus et est touché par une balle.

Simenon nous mène par le bout du nez tout au long de l’histoire, pointant d’un doigt rapide les détails qui pourraient permettre au lecteur de voir venir la conclusion de l’intrigue. Mais peut-être manquais-je d’expérience en matière de Simenon et de Maigret, où peut-être la plupart des lecteurs, tout comme moi, n’ont pas vu venir le rebondissement, toujours est-il que l’on se dit alors (que je me dis alors) « Et pourtant, j’aurais dû le voir venir ! ».

Au final, même si je découvre l’univers de Maigret en partant de la base, mais en faisant quelques omissions (en fonction des sujets) je ne peux que me féliciter d’avoir offert une seconde chance au commissaire qui me le rend bien à travers de bons moments de lecture.