le port des brumes édition 1932

Étant en plein dans ma période de découverte de l’univers du commissaire Maigret, j’enchaîne les romans, toujours dans un ordre chronologique, mais pas forcément en lisant tous les épisodes. En fait, sachant que je ne lirai pas l’ensemble de la production de Simenon au sujet du personnage qui le rendit célèbre, je préfère ne choisir que des romans dont les quatrièmes me parlent plus ou bien sélectionner les romans les plus plébiscités.

Aujourd’hui, donc, 12e enquête du Commissaire Maigret qui, une fois encore, va se rapprocher des ports, de la mer, des marins.

Il semble évident à la lecture des romans de Simenon et en lisant quelques biographies de l’auteur, que celui-ci adorait tout particulièrement l’eau, la mer et qu’il écrivait beaucoup à l’abri de son propre bateau, l’Ostrogoth, du moins dans les premières années de rédaction des enquêtes de Maigret.

Il est même fort probable que « Le port des brumes », ce fameux 12e titre, fut le dernier écrit à bord du bateau. Par la suite, Simenon, fort de l’argent récolté par la vente des adaptations de ses romans « La nuit du carrefour » et « Le chien jaune », préféra quitter le navire pour une demeure qui seyait mieux à son nouveau standing.

Inutile désormais de présenter l’auteur, Georges Simenon, ni le personnage, le Commissaire Maigret, aussi, intéressons-nous directement à l’enquête en question.

Le port des brumes :

Quand on avait quitté Paris, vers trois heures, la foule s’agitait encore dans un frileux soleil d’arrière-saison. Puis, vers Mantes, les lampes du compartiment s’étaient allumées. Dès Évreux, tout était noir dehors. Et maintenant, à travers les vitres où ruisselaient des gouttes de buée, on voyait un épais brouillard qui feutrait d’un halo les lumières de la voie.
Bien calé dans son coin, la nuque sur le rebord de la banquette, Maigret, les yeux mi-clos, observait toujours, machinalement, les deux personnages, si différents l’un de l’autre, qu’il avait devant lui.
Le capitaine Joris dormait, la perruque de travers sur son fameux crâne, le complet fripé.
Et Julie, les deux mains sur son sac en imitation de crocodile, fixait un point quelconque de l’espace, en essayant de garder, malgré sa fatigue, une attitude réfléchie. 

Un amateur éclairé des enquêtes du commissaire Maigret disait que certains des meilleurs romans de la série se déroulent au bord de l’eau.

N’ayant pas encore une culture en la matière assez développée, je ne pourrais confirmer cette assertion, mais, toujours est-il, qu’il est évident, dans les premières enquêtes du commissaire Maigret, qu’il se plaît et se complaît au bord de l’eau.

On sent dans l’atmosphère des enquêtes, dans la plume de Simenon, dans le comportement de Maigret, qu’il est inspiré par la mer et attiré par les ports.

Aussi, quand un homme retrouvé errant, le crâne récemment recousu après avoir reçu une balle dans la tête et qu’il est reconnu par sa servante comme étant le capitaine Joris, de Ouistreham, Maigret n’hésite pas à accompagner sur place l’homme et la femme venus le chercher.

Mais, le soir même, le capitaine est empoisonné chez lui, ce qui amplifie le mystère autour de cette histoire. Qui a tiré sur l’homme ? Qui a chèrement payé l’opération pour lui sauver la vie ? D’où viennent les 300 000 francs déposés sur son compte ? Qui a empoisonné le capitaine et pourquoi ?

Très rapidement Maigret est persuadé que le frère de la domestique, un ancien bagnard, est mêlé de près et de loin à l’histoire, mais il va se heurter au maire du village dont l’attitude va l’intriguer également.

Maigret se rend à Ouistreham, un port dans lequel l’Ostrogoth de Simenon était amarré, c’est dire si Simenon s’inspire ici d’une ambiance, d’un village (village à l’époque) et d’une atmosphère et d’un monde qu’il connaît bien.

Là, le policier va être confronté au mutisme du monde maritime, aux embruns, au brouillard, à l’atmosphère à la fois collante, saline, humide, des bords de mer.

Simenon s’amuse à nouveau à confronter les mondes, les travailleurs et les nantis à travers les multiples personnages de marins et celui du maire du village, armateur et employeur de la plupart des ouvriers du coin.

Tout comme il l’a fait dans « Le chien jaune », Simenon prendra parti pour le démuni face à cette caste plus favorisée à laquelle il appartient pourtant de plus en plus.

S’il a déjà égratigné les castes plus huppées, il confronte cette fois-ci son personnage à celle, certes plus rustique, mais surtout plus mutique, des marins. Un monde où personne ne parle, pas même pour le bien de tous.

Face à ce mutisme, Maigret, énervé, bougon, va devoir redoubler d’investissement intellectuel et physique, afin de faire la lumière sur cette complexe affaire qui, comme bien souvent, prend naissance dans les méandres de l’âme humaine.

Il prendra fait et cause pour ces derniers malgré leur rudesse et ce qu’ils lui feront subir aussi bien mentalement que physiquement.

On retrouve le talent inimitable de l’auteur pour instiller une atmosphère à grande économie de mots.

En fait, Simenon instaure tous les ingrédients qui font le succès des bons épisodes précédents.

Bref, pas grand-chose à dire d’autre que voilà un bon roman dans la lignée des précédents, notamment, pour l’ambiance, « Le chien jaune ».

Au final, Georges Simenon nous livre là un bon petit roman policier à ambiance, très maîtrisé au niveau de l’atmosphère, du style et avec un personnage qui s’épaissit d’épisode en épisode... 

PS : j’aime beaucoup les couvertures de cette édition chez Fayard, mais j’ai du mal à comprendre pourquoi la tête d’Harry Baur a été insérée sur toutes les couvertures alors que cet acteur n’a interprété, certes, magistralement (pour moi le meilleur dans le rôle cinéma et télé confondus) le commissaire Maigret qu’une seule fois, dans « La tête d’un homme ».