CouvUCAEC

Albert Boissière est un feuilletoniste et écrivain du tout début du XXe siècle.

Si l’homme et l’écrivain est actuellement tombé dans le plus parfait anonymat, il livra, à son époque, plusieurs feuilletons et romans qui firent le bonheur des lecteurs.

Collaborant pour divers journaux (Le Temps, Le Matin, le Petit Journal, Le Figaro), il écrira des contes, des nouvelles et des romans qui, pour majorité, sortiront ensuite au format roman.

Parmi les genres travaillés par l’écrivain, le roman policier tient une certaine place.

On citera ainsi « La tragique aventure du mime Properce », « Z, le tueur à la corde », « Le scandale de la rue Boissière », « L’homme sans figure » (qui est possiblement une réédition des mésaventures du mime Properce)... et, bien sûr, « Un crime a été commis ».

« Un crime a été commis » fait d’ailleurs suite à « La tragique aventure du mime Properce » puisqu’il met partiellement en scène le même juge d’instruction M. Marathon dans les deux histoires et que le second titre est plusieurs fois cité dans le premier, ce qui fait donc que le second est le premier et le premier, le second... Les derniers seront les premiers, disait l’autre, c’est ici le cas.

Mais, bien évidemment, les deux titres sont totalement indépendants et, d’ailleurs, le juge Marathon n’est qu’un personnage secondaire de l’histoire.

UN CRIME A ÉTÉ COMMIS

Maxime Aubry, un artiste peintre ayant une certaine renommée, a décidé de flâner sur la côte à la recherche de paysages à peindre.

Sur sa route, il s’arrête à La Pie qui Vole, une auberge tenue par les frères Otto et Franz van Brymans, de parfaits jumeaux que personne ne peut différencier ni par le physique ni par la voix, ni même la femme de l’un d’eux.

Otto van Brymans est marié avec Pauline ; les époux sont propriétaires des lieux et parents d’un jeune garçon.

Franz van Brymans est mareyeur, célibataire et sans enfant.

Se prenant d’amitié pour le couple de tenanciers, Maxime demeure plus que de raison sous leur toit sans se douter du drame qui se trame dans l’ombre…

On oublie parfois que le bonheur, c’est simple comme un coup de plume (en supposant que Albert Boissière écrivait à la plume, ce que je serai incapable d’assurer).

Il est vrai que le lecteur (moi, du moins) cherche souvent l’extraordinaire en oubliant qu’un ordinaire bien maîtrisé peut souvent apporter tout autant si ce n’est plus de plaisir.

Bien sûr, je ne suis pas contre une plume altière et flamboyante, un récit à l’intrigue échevelée, de l’humour marquant, des personnages étoffés, des rebondissements surprenants, des aventures rocambolesques... au point d’avoir oublié, pour me répéter, que la simplicité a parfois du bon.

Et je rendrai grâce à sieur Albert Boissière de me l’avoir rappelé avec son ouvrage « Un crime a été commis » (tout comme, je suis persuadé, il l’aurait fait avec « La tragique aventure du mime Properce » si tant est que j’avais fait sa connaissance via ce roman-ci).

Car, dans « Un crime a été commis », Albert Boissière fait preuve d’une certaine sobriété. Sobriété qui était certes, une marque de fabrique à son époque (à part quand les récits partaient dans toutes les directions pour exciter la liesse populaire), mais une sobriété présente à tous les niveaux de l’ouvrage.

Car le style, sans être plat, n’est pas virevoltant. Les personnages, sans être creux, ne sont pas des modèles d’originalité. L’intrigue, sans être inintéressante, ne rivalise pas avec les plus grands mystères de la littérature. L’humour, bien qu’omniprésent, ne fait toujours qu’effleurer le lecteur pour lui conserver sa bonne humeur sans jamais le faire sortir du récit, sans jamais servir à cacher une faiblesse, comme c’est trop souvent le cas et je sais de quoi je parle.

Bref, c’est le genre d’œuvre dont il serait difficile de mettre en avant une qualité particulière tant l’ensemble tient sur une alchimie de simplicité.

Certes, on pourrait arguer que l’intrigue, désormais, avec les moyens techniques de la police judiciaire, ne tient plus la route. On pourrait aussi ajouter qu’avec quelques questions bien placées, il aurait été facile de résoudre le casse-tête... mais, mis à part cela, tout l’ensemble marche sur le fil de la mesure et parvient à maintenir l’intérêt, et, plus encore, le plaisir du lecteur.

Pourtant, les choses étaient mal parties, à mon sens, moi qui ne goûte que le genre policier, avec sa mise en place un peu trop longue et qui tenait plus du roman de mœurs que du mystère et du crime. Mais force est de constater que cette introduction était nécessaire au récit et, plus encore, que son expansion renforce la qualité de ce qui suit et donc, du plaisir de lecture.

Car, c’est dans cette phase liminaire que se nouent tous les nœuds de l’histoire, certes, mais que naissent, également, les liens du lecteur avec les divers personnages. C’est par ce préambule que l’auteur confère le mystère de la suite de son récit. La seconde partie tire sa force de la première et la première, sans être un mal nécessaire, devient, à la lecture de la seconde, comme une évidente introduction.

Maxime Aubry, artiste peintre de renom, divorcé depuis quelques années, décide d’aller flâner sur la côte en quête de paysages à esquisser. Sur sa route, il s’arrête à l’auberge de La Pie qui vole, tenue par un sympathique couple et dans laquelle vivent également le jeune fils du couple et le frère du mari, frère jumeau que rien ne distingue l’un de l’autre, ni la voix, ni l’allure, ni le visage, pas plus que les yeux ou aucun détail physique. La seule différenciation que l’on puisse leur reconnaître réside dans un anneau d’argent que le marié porte au petit doigt et qui lui est incrusté dans la chair.

Aubry, appréciant les lieux et ses hôtes, reste plus que de raison dans l’auberge, devenant un ami proche des occupants sans se douter du drame qu’il va bientôt vivre.

Je n’en dis pas plus pour ne pas déflorer toute l’introduction du récit qui met en place lentement les pièces du puzzle. Car, Albert Boissière s’ingénue à placer ses éléments, un à un, distillant avec parcimonie les indices afin d’aboutir au drame que le lecteur a déjà anticipé. Et c’est cette même anticipation qui renforce le récit là où, d’ordinaire, elle aurait pour cause de l’affaiblir.

Effectivement, le drame devient assez vite prévisible, et c’est une volonté assumée de l’auteur qui distille toutes les indications pour que cela arrive. Et c’est parce que cela arrive, et que la tragédie semble inéluctable que l’effet est multiplié. Parce que le lecteur possède tous les éléments et que, pour autant, tout comme le héros de l’histoire ou le juge, il est incapable d’infirmer ou de confirmer sa théorie. Pis encore, les éléments servant la défense d’une théorie bénéficient, dans le récit, à un autre protagoniste, à défendre l’hypothèse contraire. Cela donne d’ailleurs lieu à une scène délectable où l’accusé, parodiant son accusateur, réutilise ses termes et les éléments qu’il met en avant, pour étayer une théorie toute contraire.

Et tout cela est fait avec modestie, ou fausse modestie, allez savoir, puisque le récit est conté à la première personne par le personnage du peintre et que celui-ci ne cesse de répéter que sil était littérateur, il aurait raconté tout cela avec bien plus de style et de qualités.

Certes, Albert Boissière utilise comme base à son récit une base qui sert souvent de dénouement dans le milieu du polar : les jumeaux. Sauf, qu’ici, cette gémellité est le point de départ de l’histoire et non son dénouement. Cette caractéristique n’est pas usitée pour servir de climax et de rebondissement final (quoique), mais pour lancer la course à l’aventure et au mystère.

On notera, enfin, que l’ensemble du récit est maîtrisé, tant la narration que les différentes phases et que si le style est daté, plus par son ancrage, d’ailleurs, que réellement par sa plume, l’histoire se lit avec un grand plaisir.

Au final, un récit à la fois sobre et classique, mais d’une sobriété et d’un classicisme qui forcent le respect et qui multiplient le plaisir de lecture tant cela est non seulement voulu par l’auteur, mais en plus, assumé et nécessaire à l’épanouissement du récit.