Albert Boissière - Léandre - Le Journal 25

Comment entamer une chronique sur un texte de Albert Boissière ??? 

Je ne saurais trop quoi vous dire pour vous convaincre de découvrir ou redécouvrir cet auteur sachant que je ne serais pas objectif tant j’adore tout ce que j’ai lu de lui.

Il est des auteurs qui, parfois, vous font vivre un bon moment de lecture sans pour autant vous marquer ou vous donner une envie irrésistible de dévorer un autre ouvrage d’eux.

Par contre, d’autres écrivains, eux, vont immédiatement vous rendre accroc à leur plume.

C’est le cas de Albert Boissière, du moins en ce qui me concerne.

Bébert, permets-moi cette familiarité tant j’ai l’impression, que tu es devenu un vieil oncle qui me raconte de bonnes histoires, tu m’avais déjà conquis dès le premier roman de toi que j’avais lu : « Un crime a été commis ».

Mais je t’avais découvert en mode « critique avancée ». Tu sais, ce genre de découverte durant lesquelles tu demeures sur tes gardes, ce qui t’empêche pleinement de profiter du spectacle qui défile sous tes yeux.

Mon second voyage à tes côtés, « L’aventure tragique du mime Properce », je le passais en toute décontraction, sachant désormais qu’il ne pouvait pas être mauvais, qu’il ne pouvait, même, qu’être bon.

Du coup, je me laissais totalement aller et je ne me concentrais plus que sur ce que tu avais à me proposer sans perdre d’énergie à autre chose.

Et, là, dans ces conditions, je constatais que, non seulement tu me contais de bonnes histoires, mais, qu’en plus, ta narration, ton style, étaient d’une maestria incomparable.

Car, c’est là le talent, de faire passer pour simples les choses les plus compliquées.

Et sous des dehors de simplicité, ce que peut sembler être une longue galéjade, se cache en fait un travail de précision d’une complexité rarement égalée.

Effectivement, en se penchant un peu sous le capot, on peut constater que presque chaque phrase est ciselée dans le but de proposer un maximum de niveaux d’humour (humour de situation, jeux de mots, références, humour de répétition, le zeugme si cher à Robert Lamoureux...).

Mais l’auteur n’oublie jamais de saupoudrer ses récits d’une pincée d’onirisme, d’une poignée de poésie et d’un fond de morale.

Et, cerise sur le gâteau, Albert Boissière était, avant tout et surtout, un véritable écrivain sachant manier la si belle et si complexe langue française et n’hésitant jamais à utiliser les mots idoines même si ceux-ci peuvent sembler pédants.

Certes, à première vue, et surtout au travers du prisme de la littérature contemporaine dont les acteurs principaux partent sur le principe qu’il ne faut surtout pas perdre des lecteurs en cours de route en les confrontant à des mots qu’ils ne connaissent pas et qui encouragent les auteurs, s’ils veulent avoir du succès, à ne pas utiliser plus de 300 mots de vocabulaire, à se contenter de constructions de phrases simplistes (sujet-verbe-complément) et, surtout, à ne jamais faire de références qui ne peuvent être appréhendées par la grande majorité, la plume d’Albert Boissière peut alors sembler désuète, voire pontifiante, mais elle se révèle, surtout, si riche et si précise qu’elle ne peut que faire le bonheur des lecteurs et, peut-être, encore plus à ceux qui se sont déjà essayés à l’écriture et savent combien il est difficile d’exceller en la matière, encore plus quand on trempe sa plume dans l’encre de l’humour puisque, pour beaucoup, l’humour est un art bas de gamme (ce que semble confirmer la grande majorité de la production de films humoristiques français de ces dernières années).

Oui, je sais, la phrase précédente manque de concision, mais, que voulez-vous, je suis un exalté qui se laisse porter par sa fougue à défaut de sa modération.

Mais, revenons-en à Albert Boissière.

Jean-Baptiste-Eugène Albert Boissière est né le 26 janvier 1864 et mort le 18 décembre 1939.

Il fut feuilletoniste et romancier, commença sa carrière à la toute fin du XIXe siècle (vers 1897) et développa de nombreux contes, nouvelles et romans pour divers journaux de l’époque.

La plupart de ses romans-feuilletons furent ensuite réédités en romans et même traduits en espagnol, italien et anglais (on note une réédition dans le Washington Post de « L’homme sans figure »).

S’il écrivit plusieurs romans policiers, c’est avant tout dans l’humour que l’auteur s’est épanoui.

Williamson brothers and C°

La rue Réaumur est en proie à la plus extravagante guerre commerciale familiale.

En effet, sur la façade du deuxième et du quatrième étage du même immeuble, une pancarte annonce fièrement en lettres grasses : « Williamson, soieries ». Et pour cause, une des entreprises hébergées dans le bâtiment est tenue par William Williamson et la seconde, par Tommy… Williamson…

Mais cette lutte durable est en passe de prendre fin par un duel à l’épée.

Et pourtant, tout serait si simple si Tommy et William étaient frères, alors qu’ils sont identiquement oncle et neveu l’un de l’autre du fait que leurs géniteurs étaient respectivement père et fils, et également gendre et beau-père et que leurs génitrices étaient mère et fille et tout aussi bru et belle-fille…

Qui a dit que les histoires de familles étaient toujours compliquées ?

Deux jeunes hommes se nommant Williamson ont abrité leur commerce de soierie dans le même immeuble, l’un au 2e étage, l’autre au 4e.

Les deux hommes se détestent de longue date et décident de régler enfin leur différent par un duel à l’épée.

Mais ils sont arrêtés par des agents de police et conduits au commissariat.

Là, le commissaire se charge de les interroger pour connaître la raison de leurs différents et à l’énoncé des noms, adresses et professions des deux individus, il pense à une blague, puisqu’ils répondent exactement la même chose. Sauf que l’un se prénomme William, l’autre Tommy et que l’un est le neveu de l’autre, mais également son oncle...

Les Williamson vont alors raconter la genèse de leur rancune, une histoire ubuesque...

On savait Albert Boissière passé maître de l’humour, si vous n’en êtes pas convaincus, lisez « La tragique aventure du mime Properce » et il le démontre une nouvelle fois avec cette nouvelle.

Publiée à l’origine en feuilleton dans le journal « Le Journal » de 1905, cette nouvelle d’un peu plus de 11 000 mots nous conte le conflit entre deux membres d’une même famille qui portent le même nom, font le même métier, dans le même immeuble.

Albert Boissière part d’un drôle de conflit entre un père et un fils qui va engendrer des rancunes jusque dans la descendance de chacun d’eux pour livrer un récit très drôle, de par la situation des deux jeunes hommes, mais également à travers le regard et l’incompréhension des autres et, notamment, du commissaire.

Mais comme un récit d’Albert Boissière est tel un millefeuille d’humour, l’auteur ne se contente pas de s’appuyer sur l’histoire contée par les deux duettistes, il propose également des petites touches d’humour supplémentaires par l’intermédiaire du secrétaire du commissaire et de quelques autres situations.

Bref, il est très très difficile d’expliquer pourquoi il faut à tout prix lire l’œuvre d’Albert Boissière puisque l’établissement d’une liste des qualités pourrait sembler rédhibitoire et contre-productive, car, plus qu’une addition d’éléments, la plume d’Albert Boissière est un tout, un tout unique, un tout exceptionnel et j’arrête là, car je m’emballe.

Au final, un court texte très drôle jouant sur les liens familiaux multiples qui lient deux personnages et qu’il était urgent de redécouvrir... comme toute l’œuvre d’Albert Boissière, un auteur malheureusement trop méconnu.