Z le tueur à la corde

Raaah !!! Albert Boissière... Albert Boissière... Albert Boissière... après tout le plaisir littéraire que tu provoques en moi de roman en roman puis-je malgré tout t’en vouloir de remettre en cause mon objectivité et, du coup, la subjectivité que je puis reprocher à autrui plus souvent qu’à mon tour.

Mais, tout comme l’auteur qui démontra son art du « Teasing » (ou aguichage) à une époque où le mot n’existait pas encore, je reviendrais plus tard sur mon assertion première, préférant tout d’abord présenter aux yeux des malheureux lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore, l’un des plus talentueux romanciers, feuilletonistes et conteurs du début du siècle précédant.

Albert Boissière, grâce, notamment, à de récentes rééditions numériques de certains de ses textes, est désormais accessible au commun des lecteurs et non plus uniquement aux afficionados des lectures anciennes et autres archéologistes littéraires passionnés des plumes d’autrefois.

Pour autant, il faut bien reconnaître qu’Albert Boissière demeure actuellement toujours aussi inconnu de la plupart des bibliophages et autres papivores, c’est dire ce qu’il en est auprès des plus retors à l’expérience de l’aventure par les mots.

Donc, puisque vou m’y forcez, je m’en vais vous parler un petit peu de cet excellent auteur qui mériterait plus que bien des Best-sellerophiles actuels de demeurer dans l’esprit de chacun et de faire vibrer l’âme de tout ceux pour qui les mots comptent.

Jean-Baptiste-Eugène-Albert Boissière, né en 1864 ou 1866 et mort en 1939 fut un feuilletoniste, romancier, poète, conteur, novelliste qui œuvra depuis la toute fin du XIXème siècle jusqu’à sa mort. Sa production fût principalement destinée aux journaux de l’époque pour lesquels il écrivit de nombreux romans et contes qui furent par la suite réédités sous la forme de romans et même traduits dans plusieurs pays d’Europe et d’ailleurs.

Difficile d’établir une liste exhaustive de ses textes tant l’homme a écrit.

Mais, ce que l’on découvre à travers ceux-ci, c’est qu’Albert Boissière, outre être un véritable poète, savait manier à la fois l’humour et la langue et qu’il avait un réel talent de conteur.

Cependant, le meilleur moyen de découvrir Albert Boissière (comme tout écrivain, d’ailleurs), étant encore de le lire, je vous laisserais vous faire votre propre avis en vous confrontant à sa plume.

Z, LE TUEUR À LA CORDE

« Monsieur Stephenson, mon mari désirerait vous parler… seul à seul ! Je crois que c’est très grave… ».C’est sur cette simple phrase prononcée à mon égard par la douce et énigmatique Madame Grenet, ma voisine de palier, que ma vie trépidante de passionné en aéronautique bascula définitivement pour prendre une tournure d’aventure dramatique et funeste dans laquelle j’allais perdre tout ce qui me tenait à cœur jusqu’à ma raison.

Dans la salle à manger du couple, le spectacle imprévu qui se dressa tout à coup devant mes yeux me cloua sur place, m’immobilisa d’épouvante… À l’anneau de la suspension absente, lamentable, horrible et la face tuméfiée, Monsieur Grenet pendait, inerte et sans vie, la corde au cou, les yeux vitreux… Si ce n’était les traces de strangulation incrustées dans le cou de la victime, la scène aurait eu toutes les apparences du suicide.

Je m’enfuyais lâchement, coupablement, aux yeux de ma logeuse que je croisais sur le palier, ce qui me valut, de la part du juge chargé de l’enquête, le terrible surnom qui me seyait si peu de « Z, le tueur à la corde ».

Mais cette inculpation n’était que la pierre liminaire de mon chemin de croix semé d’embûches, d’incidences, de coïncidences et de cadavres…

M. Stephenson, un génie en aéronautique anglais du début du XXème siècle, se rend en France pour suivre les exploits des pionniers du vol motorisé.

En France, il fait la rencontre à Reims, ville dans laquelle se tient un important meeting, du couple Grenet, qu’il retrouve par hasard à Paris, quand il s’installe rue Marbeuf.

Un jour, Mme Grenet, en sortant de chez elle, le prévient que son mari veut le voir en tête à tête et Stephenson découvre alors le mari pendu dans la salle à manger.

En s’enfuyant, Stephenson croise la logeuse qui va le dénoncer à la police, car, en fait, M. Grenet a été étranglé avant d’être pendu. Chez Stephenson, la police découvre un début de lettre sur du papier à en-tête laissé par l’ancien propriétaire marqué de la lettre Z.

Très vite, le juge Marathon, chargé de l’affaire, surnomme Stephenson « Z, le tueur à la corde » et, tombé sous le charme de Mme Grenet, va tout faire pour l’innocenter...

4ème et ultime roman mettant en scène le personnage secondaire du juge Marathon que l’on avait pu découvrir dans « La tragique aventure du mime Properce » pour le retrouver, par la suite, dans « Un crime a été commis », puis, « L’homme sans figure ».

Le juge Marathon, bien qu’honnête et droit, et un juge butté et persuadé d’avoir raison même quand il a tort... surtout quand il a tort...

Aussi, quand il se persuade que Stephenson est bien « Z, le tueur à la corde », il ne va pa lâcher l’affaire et va lui aussi vivre une terrifiante et tragique aventure.

Dans « La tragique aventure du mime Properce », Albert Boissière nous avait démontré qu’il était déjà maître dans l’art du mystère, de l’humour et de la narration.

Avec un texte parfaitement ciselé pour mettre en valeur ses traits d’humour, il démontrait que, bien que probablement écrit très rapidement, ses textes étaient à la fois réfléchis et calculés afin de créer des effets voulus (ici, humoristiques). 

Dans « Un crime a été commis », Albert Boissière prouvait (s’il en était besoin), qu’il maîtrisait parfaitement la narration à la première personne et qu’il savait reléguer l’humour au second plan au profit de son intrigue et de ses personnages.

Mais, à travers « Z, le tueur à la corde », Albert Boissière démontre également qu’il savait préparer d’autres effets grâce à l’art du « Teasing » dont je parlais au début.

Effectivement, tout au long de ce roman qui avoisine les 70 000 mots, l’auteur nous dévoile à l’avance, subtilement, à travers le personnage de Stephenson, qui est le narrateur de son aventure qu’il a couchée sur papier, ce qui va advenir aux personnages et, pourtant, le lecteur est à chaque fois happé, car s’il sait que tel ou tel personnage va être mangé par l’histoire, il ne sait pas encore à quelle sauce ni à quel moment.

On pouvait reprocher (pas moi) à Albert Boissière, dans l’aventure de son mime, de se cacher derrière son humour pour construire son intrigue, prétextant la légèreté de l’ensemble pour expliquer les coïncidences qui clairsemaient son histoire.

On aurait eu tort, car l’auteur persiste et signe dans les ouvrages suivants et plus encore dans celui-ci en basant toutes ou parties de ses intrigues sur les malencontreux hasards de la vie.

Et c’est là que rentre en ligne de compte la « subjectivité » dont je parlais au départ dans une tentative de « Teasing » tout aussi personnelle que maladroite.

Car, le lecteur assidu de mes chroniques que tu n’es forcément pas, car il n’en existe pas d’autre que moi, pourrait alors me ressortir celle que j’écrivis suite à ma lecture de « Maurice Gillar, détective » de Marcel Idiers, texte pourtant légèrement postérieur à celui dont il est question aujourd’hui, et dans lequel je reprochais à son auteur, Marcel Idiers, donc, de baser l’intégralité de son intrigue sur des ficelles hasardeuses aussi grosses voire grotesques que celles utilisées presque 200 ans plus tôt par Voltaire pour l’élaboration des aventures de Candide. Mais Voltaire, lui, avait pour excuse la naïveté de son personnage et des lecteurs de l’époque, naïveté qui seyait parfaitement à son intrigue.

Marcel Idiers, presque deux siècles plus tard, n’avait plus cette excuse.

Et, pourtant, on pourrait reprocher la même chose à Albert Boissière, du moins dans sa production policière. Effectivement, l’auteur s’appuie un peu, beaucoup, passionnément sur les hasards de la vie pour faire avancer son histoire. Et c’est peut-être encore plus le cas dans « Z, le tueur à la corde » que dans les précédents romans.

Alors, oui, d’aucuns diraient que moi aussi je sais faire preuve de subjectivité et que je suis capable d’apprécier chez l’auteur aimé ce que je reproche chez celui que j’abhorre.

À cet importun, je rétorquerai que, oui, j’aime Albert Boissière d’un amour de lecture incommensuré, mais que je ne déteste pas pour autant Marcel Idiers dont au moins la série « L’Homme au stylo » trouve grâce à mes yeux.

Plus encore, je pourrais mettre en avant que ce qui fait la différence entre ces deux cas d’école et entre les deux auteurs s’appelle tout simplement : le Talent ! avec un grand T.

Mais si l’on se penche un peu plus sur les productions des deux auteurs, on constatera que ce qui fait toute la différence, hormis ce fameux talent dont je parle, c’est avant tout la façon dont les choses sont amenées, mais, plus encore, le but de l’utilisation de cette facilité scénaristique, qui n’en est pas, une facilité, chez Boissière.

Car Albert Boissière assume et s’amuse des hasards qui peuplent son récit, les expliquant même, de la bouche de son héros, par l’intermédiaire d’une histoire que son grand-père (au héros, pas à Boissière), lui contait quand il était jeune à propos d’un chasseur borgne qui, lors d’une partie de chasse, reçoit un plomb, un seul, dans l’œil, le valide, le rendant aveugle.

Et cette histoire, le personnage la ressort plusieurs et notamment dans l’épilogue du roman, comme une explication à ses aventures.

Mais Boissière ne se contente pas de s’amuser que de son utilisation du hasard dans ses intrigues, il s’amuse également de lui-même, n’hésitant pas à faire dire à son héros narrateur de l’histoire que s’il était un véritable écrivain, un bon romancier, il écrirait autrement pour ménager ses effets et surprendre le lecteur. On retrouve dans cette attitude, peut-être, la mélancolie de l’auteur populaire qui n’est pas reconnu à sa juste valeur pour son talent, comme on a pu la retrouver plus tard dans bon nombre des aventures de San-Antonio à travers des piques qui, si elles étaient plus crues et plus directes, n’en émanaient pas moins de la même blessure égotiste justifiée.

Car, l’un et l’autre des deux auteurs cités ont été en leurs temps reconnus comme des auteurs populaires plus que comme des écrivains à part entière alors que l’un et l’autre maîtrisaient la langue avec maestria, le premier dans un langage désuet de son époque, le second, dans une langue argotique nouvelle et déjà renouvelée par lui.

Mais revenons à l’ouvrage lui-même et aux péripéties de M. Stephenson qui va alors tomber de Charybde en Scylla entraînant avec lui Mme Grenet ou entraîné par elle, mais également M. Marathon et bien d’autres personnages.

Car l’aventure se trouve être exaltante bien que constamment construite sur le hasard, mais tout n’est-il vraiment que hasard et sur les sentiments humains des plus nobles jusqu’aux plus inavouables.

Et Albert Boissière n’hésite pas à rendre humains ses personnages, ne reculant même pas devant le risque de les rendre moins héroïques, voire, pathétiques. 

C’est là toute la réussite de cet exaltant roman dans lequel Albert Boissière ne se cache plus derrière son humour ni derrière sa poésie tout en n’évitant pas de parler de l’âme humaine dans toute sa complexité.

Bien sûr, on retrouve des fulgurances d’humour, de poésies, d’une certaine morale qui avaient déjà fait le sel des précédents romans, mais l’on trouve ici quelque chose de plus... la suspicion !

Le doute s’immisce dans les personnages. La question de la culpabilité ! Est-on parfaitement innocent à partir du moment où l’on n’est pas coupable ? Peut-on aimer quand le doute vous ronge ? Et qu’en est-il des coupables innocentés ?

Bref, des questions secondaires qui ne font qu’apporter une touche supplémentaire d’intérêt et d’humanité à un récit qui se veut avant tout exaltant et trépidant et qui y parvient parfaitement.

Je pourrais encore écrire des heures sur la production de l’auteur qui me ravit plus encore à chaque nouvelle lecture, pointer du doigt les qualités intrinsèques ou extrinsèques de la plume d’Albert Boissière, vous énumérer les atouts de ses romans, m’exalter à en sembler dénué de raison, mais il est préférable de se faire son propre avis et je me contenterai, alors, de vous inviter expressément à vous jeter sur « Z, le tueur à la corde », un excellent roman, un de plus, d’Albert Boissière, un auteur trop injustement inconnu de nos jours.

Au final, j’aimerais n’avoir qu’à citer le nom de l’auteur pour que celui-ci suffise à exprimer toutes les qualités de son roman tant l’homme était talentueux, mais, malheureusement, je suis contraint, face à l’injuste méconnaissance de mes prochains de la prose de Boissière à dire qu’il s’agit là d’un excellent roman, un de plus à mettre au compte d’Albert Boissière.