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H.-R. Woestyn fait partie de ces innombrables auteurs de la littérature populaire qui, malgré leur production foisonnante, demeurent aujourd’hui totalement méconnus, non seulement de la part des lecteurs, mais également de la part des biographes.

Effectivement, avec le jeu des multiples pseudonymes de ces auteurs très productifs, il est désormais parfois, souvent, difficile d’identifier la personne se cachant derrière ceux-ci.

La comparaison de certaines éditions et rééditions de l’époque permet souvent d’établir une liste non exhaustive des divers pseudonymes de l’auteur (en l’occurrence, pour H.-R. Woestyn : André Beucher, Jacques Bellême, Jules France, Roger Nivès, Henri Sevin, Cornil Bart), mais pour le reste, c’est parfois Morne Plaine.

H.-R. Woestyn est de ces derniers, des auteurs dont seuls les textes demeurent, mais dont la vie reste désormais inconnue. Pas de date de naissance, pas de date de mort, seuls quelques éléments peuvent guider les amateurs de rébus à la recherche d’une solution. L’auteur parlait l’anglais couramment puisqu’il commit des traductions d’Edgar Alan Poe... 

En tant qu’auteur, l’homme (ou la femme) écrivit de très nombreux textes pour les divers éditeurs de l’époque, produisant souvent des textes courts (fascicules 32 pages) voire, très courts, comme nous le démontrent les enquêtes de l’inspecteur Pinson (2 000 à 3 000 mots environs par récits) développées pour le magazine « Mon Bonheur » au début des années 1900.

Dans le domaine policier qui est le seul ou presque qui m’intéresse, H.-R. Woestyn a proposé, en plus du fameux inspecteur Pinson, un second personnage récurrent (enfin, un double personnage), le détective américain Ned Burke et son affidé Romain Farel.

Les deux personnages, séparément ou ensemble, apparaissent dans au moins 8 titres (peut-être plus) dont, « L’homme au bandeau noir », le titre qui nous intéresse aujourd’hui.

L’HOMME AU BANDEAU NOIR

 

Appelée à l’aide par une ancienne connaissance de pensionnat tombée dans la misère et sur le point de mourir en laissant son enfant en bas-âge derrière elle, Madame Lambelle embarque son amie la comtesse d’Estray dans un quartier malfamé afin d’apporter assistance à la moribonde.

 

Mais, sur place, elles apprennent que la malheureuse, du fait de la dégradation de sa santé, a été conduite à l’hôpital.

 

À la sortie de l’hôtel borgne, la comtesse d’Estray est bousculée par un malandrin qui lui vole son réticule contenant un bien précieux aux yeux de son mari.

 

Prête à tout pour récupérer son aumônière, sur les conseils de sa camarade, elle va faire appel à Romain FAREL, un enquêteur privé sous l’égide du célèbre détective américain Ned Burke.

 

Ce dernier reconnaît immédiatement la façon de procéder d’un bandit auquel il a déjà eu affaire dans le passé : le machiavélique Homme au bandeau noir !...

Mme Lambelle reçoit une lettre en forme d’appel au secours de la part de Georgette Perrin, une camarade de pension. Cette dernière a sombré dans la misère, quitté par le père de son enfant, elle est tombée malade et n’en a plus pour longtemps. Elle demande à Mme Lambelle de venir la voir pour prendre soin de son gamin.

Cette dernière fait appel à son amie la comtesse d’Estray, qui, elle aussi, à connue la moribonde au pensionnat et sachant qu’elle aime faire preuve de charité.

Les deux femmes se rendent à l’hôtel où la malheureuse vit, un hôtel miteux dans un quartier malfamé, mais c’est pour y apprendre que la malade a été envoyée à l’hôpital.

À la sortie de l’hôtel, elles se font bousculer par un brigand qui s’empare du réticule de la comtesse, réticule contenant un portrait miniature de la mère de son mari. Celui-ci y tient énormément et réprouve les frasques de sa femme.

Aussi, pour éviter que son mari ne lui fasse une scène, la comtesse accepte de faire appel à un détective privé. Ce sera Romain Farel, un détective qui agit souvent sous les conseils éclairés de Ned Burke, un détective américain d’expérience.

Mais, Ned Burke, derrière le procédé employé, devine que Ribérol, alias Le Rupin, alias, l’Homme au bandeau noir, est derrière tout ça et va tout faire pour lui mettre la main au collet.

H.-R. Woestyn, en 1919 (date de la première édition dans la cultissime collection « Le Roman Policier » des éditions Ferenczi dont les couvertures étaient magnifiquement illustrées par Gil Baer), nous propose une intrigue s’érigeant sur un peu plus de 17 000 mots (un fascicule de 48 pages. La collection a débuté par des fascicules de 64 pages pour passer rapidement à 48 pages et presque aussi vite à un format de 32 pages).

D’une apparence classique, l’histoire s’ancre sur le monde malfamé des faubourgs, en opposition avec celui plus nanti de la haute société.

Deux femmes du monde veulent apporter secours à une ancienne camarade ayant sombré dans la misère et, pour ce faire, vont devoir mettre les pieds dans cet univers fangeux.

Mais, bien sûr, cette scène liminaire n’a d’autre but que d’introduire les raisons de l’apparition du, des, détectives que sont Romain Farel et Ned Burke par l’intermédiaire de ce vol et de l’arnaque qui va en résulter.

Et c’est d’ailleurs étrange de constater que ces deux personnages principaux n’apparaissent qu’à la moitié du livre, un peu comme si ce titre-là était le premier dans lequel ils intervenaient alors qu’en cours de route il est déjà fait référence d’affaires passées.

Malheureusement, faut de pouvoir mettre la main sur tous les titres de l’auteur et, notamment, deux titres ayant été édités précédemment dans la même collection, il est difficile d’établir si ni Burke ni Farel ne sont apparus dans ceux-ci.

Toujours est-il que, bien que le texte date de 100 ans et malgré les références à la bourgeoisie qui n’ont plus cours à l’heure actuelle, celui-ci n’a pas trop souffert du temps passé et n’a pas la désuétude de certains récits de la même époque.

Il est vrai que l’auteur n’use pas des procédés grand-guignolesques souvent accordés aux enquêteurs de la littérature de l’époque (la faculté de se grimer à volonté, à la perfection, de contrefaire sa voix...) ni des pauvres moyens techniques qui renforceraient l’aspect daté de l’ensemble.

Malgré un certain classicisme de l’ensemble, tant dans le style, les personnages et la narration, le tout tient plutôt bien la route et se lit de façon très agréable pour peu qu’on ne s’attende pas à un thriller à tendance gore qui est souvent proposé aux lecteurs par les auteurs de polars actuels.

17 000 mots, si l’auteur prend son temps (d’où l’apparition tardive des détectives) et s’accorde le loisir de s’attarder un peu sur une scène d’introduction lorgnant du côté des romans de mœurs, il n’a pas le loisir de proposer une intrigue faramineuse. Il le sait, ne tente pas l’impossible et se contente donc du mieux à faire dans ce cas là : un récit linéaire ou l’aventure prime sur les rebondissements.

Mission réussie.

On déplorera que les deux personnages de Romain Farel et Ned Burke ne soient pas plus développés, car, dans la forme actuelle, ils se révèlent fort intéressants (toute proportion gardée). Mais, peut-être l’auteur les avait-il esquissés déjà dans un précédent texte.

Au final, une bonne surprise comparée à certains textes de H.-R. Woestyn, pourtant postérieurs à celui-ci, mais qui étaient plus datés et plus poussiéreux. Deux personnages intéressants que l’on espère mieux découvrir dans les épisodes à venir.