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« Le coup de dent fatal » est un court roman mettant en scène les deux personnages de détectives, Ned Burke, le vieil américain, et Romain Farel, son jeune élève.

Il a été écrit par l’énigmatique H.-R. Woestyn, un auteur dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est quelques pseudonymes sous lesquels il a écrit pour la littérature populaire (Cornil Bart, Roger Nivès, Jacques Bellême, Henry Sevin, Jules France...)

« Le coup de dent fatal » a été publié, en premier lieu, sous la forme d’un fascicule 32 pages dans la collection « Le Roman Policier » des éditions Ferenczi en 1920 puis réédité dans une forme un peu rallongée (comme beaucoup de titres de cette collection) dans la collection « Police et Mystère » des mêmes éditeurs, en 1935, sous la forme d’un fascicule de 64 pages.

La particularité intéressante entre les deux éditions (de ce titres et de tant d’autres des deux collections) est que, bien souvent, la couverture de la réédition se trouve être une photo représentant la scène dessinée par Gil Baer pour l’édition liminaire.

LE COUP DE DENT FATAL

Une jeune danseuse de cabaret est sauvagement assassinée en pleine nuit dans son appartement.

Tout accuse un jongleur chinois, collègue de travail de la défunte.

Les détectives Ned BURKE et Romain FAREL, mandés en tant qu’observateurs par la chef de la Sûreté, ne tardent pas à mettre en doute la théorie de la police.

Selon eux, toutes ces preuves qui s’accumulent contre le suspect sont le fait d’une mise en scène pour l’incriminer.

Une danseuse assassinée chez elle, la nuit par quelqu’un qu’elle a reçu avec du champagne et des gâteaux ce qui laisse entendre qu’il s’agissait d’un intime. Un jongleur chinois qui a raccompagné la jeune femme, mais que le concierge du bâtiment n’a pas vu ressortir de la nuit, du noir sur une empreinte de dents dans une pomme, laissant penser que la personne ayant croqué dans le fruit avait les dents laquées, pratique répandue chez les Chinois et les Japonais... il n’en faut pas plus aux autorités pour voir dans le jongleur le coupable idéal.

Mais le détective américain Ned Burke et son élève Romain Farel ne voient pas les choses de la même manière et tous les indices concordants sont, à leur sens, la preuve d’une mise en scène pour faire accuser le chinois...

Écrit en 1920, ce court roman dont l’édition liminaire doit tourner dans les 13 000 mots et la réédition de 1935 avoisine les 17 000 mots, rappelle aux lecteurs d’aujourd’hui la vision que l’on avait à l’époque des étrangers (noirs, arabes, chinois) et tous les clichés que l’on pouvait avoir d’eux. 

Ici, ce sont les Chinois qui trinquent à travers les réflexions des personnages secondaires. Je ne m’étalerai pas sur le sujet, mais la littérature de l’époque foisonne de ces passages que l’on accuserait à raison, aujourd’hui de racistes et l’on en trouve aussi dans les textes oubliés de l’époque que dans ceux toujours appréciés des lecteurs de maintenant (je vous invite à relire « Pietr-le-Letton » de Georges Simenon pour vous remémorer l’image que l’on avait des juifs à l’époque).

Mais si les étrangers ne sortent pas grandis des textes de cette première moitié du XXe siècle, les femmes non plus puisqu’elles sont bien souvent considérées comme des poules vénales et sans cervelles.

Bien sûr, quand on aborde des textes de littérature populaire de cette période, il faut donc passer dessus les termes qui sont désormais plus que péjoratifs, tant à propos des femmes que des étrangers.

H.-R. Woestyn, qui a beaucoup écrit pour la littérature populaire, nous propose ici de découvrir ou redécouvrir, deux personnages qu’il utilisa, ensemble ou séparément, dans au moins une dizaine de titres : le vieil américain Ned Burke et son jeune élève Romain Farel.

Pour autant Ned Burke n’est pas si vieux (la cinquantaine au plus), mais semble forcer le trait en marchant bien souvent aidé d’une canne, probablement pour qu’on ne se méfie pas de lui et ne pas paraître redoutable aux yeux de ses ennemis. En parallèle, Romain Farel n’est pas si jeune non plus, et s’il a été l’élève de l’américain, celui-ci le considère désormais comme son alter ego.

C’est d’ailleurs vrai à tel point que Ned Burke n’hésite jamais à se mettre en retrait, soit pour laisser travailler Farel, soit pour laisser les autorités accaparer ses découvertes. Il œuvre pour la justice, non pour la gloire.

Mais les deux détectives ont également une particularité littéraire pas si courante que cela puisque ce sont des personnages principaux dont l’humilité est amplifiée par l’usage qu’en fait leur auteur.

Effectivement, dans chacun des titres les mettant en scène, l’un ou l’autre ou les deux personnages n’apparaissent, au mieux, qu’à la moitié du roman, laissant la part belle à la mise en place du drame soit via la présentation des éléments ayant mené à celui-ci, soit par l’intermédiaire d’une mise en lumière de celui ou celle qui va vivre le drame soit en tant que victime, soit en tant que bourreau.

Ce choix aurait pu être induit par les rééditions du début des années 30, laissant penser que l’auteur s’est contenté de rallonger les premières scènes sans toucher à l’intrigue afin. Mais il n’en est rien puisque l’on peut constater le même choix dans les premières éditions plus courtes.

Alors, certes, sachant que les textes varient entre 12 000 et 18 000 mots, et donc que l’intrigue ne peut être que succincte même en employant ces latitudes à leurs maximums, on se doute que si la moitié du texte sert déjà à la mise en place, l’enquête, elle, sera d’autant plus concise.

Et, effectivement, il ne faut pas chercher dans ces textes (ni comme dans tous les petits fascicules de l’époque), des rebondissements à foison, des fausses pistes par milliers, des narrations complexes et des personnages étoffés.

L’enquête est linéaire, souvent aidée par le hasard, avance rapidement par quelques indices ou interrogatoires judicieux et n’est pas l’atout principal de la série (qui, au départ, n’en est pas une puisque les titres mettant en scène les deux personnages sont noyés dans les centaines de titres des deux collections concernées).

Le lecteur se trouve plutôt devant des romans bicéphales, avec une première moitié qui s’apparenterait avec le roman de mœurs, et le second avec celui de roman policier d’aventures.

Et c’est cette particularité qui donne une ambiance générale assez particulière à ces titres qui, si dans le choix narratif, n’ont rien d’original (les romans policiers de taille classique de l’époque usaient souvent de paragraphes entiers pour présenter l’histoire des victimes ou des coupables) dans un sens large, le devient dans un format aussi court que celui d’un fascicule 32 ou 64 pages.

D’autant que H.-R. Woestyn maîtrisait à la fois les formats longs que les formats courts, mais également les formats très courts comme le démontrent les enquêtes de l’inspecteur Pinson développées pour le magazine « Mon Bonheur » au tout début des années 1900, des récits complets ne dépassant guère 3 000 mots.

On notera également que si les personnages ne sont pas ultra développés, concision oblige, ils se révèlent pour autant intéressants et je serais presque tenté de dire attachants.

Au final, un court roman que l’on peut partager en deux parties distinctes dans le style, l’ambiance et le but recherché, ce qui confère une ambiance particulière à un titre de ce format. Agréable à lire en plus d’une certaine originalité.