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Jean Vautrin est un artiste que l’on ne devrait pas avoir à présenter, du moins à toute personne ayant approchant ou dépassant le demi-siècle.

Car, Jean Vautrin, de son vrai nom Jean Herman (1933 – 2015), est un des piliers de l’art populaire en général de ces 60 dernières années, que ce soit à travers ses contributions pour le cinéma ou pour la littérature.

Effectivement, celui qui évoque pour beaucoup l’écrivain était également cinéaste, et c’est avant tout dans ce 7e art que l’homme a fait ses armes et pas de façon anodine.

Assistant-réalisateur sur des films tels « Les quatre cavaliers de l’Apocalypse », « Paris nous appartient » ou « Le jour le plus long », rien que ça, il est également réalisateur de « Adieu l’ami », dirigeant Alain Delon et Charles Bronson et aussi de « Jeff », avec le même Alain Delon.

Et, dans des films moins réputés, il a également dirigé Claudia Cardinal, Jean Rochefort, Guy Bedos, Michel Galabru, Bernadette Lafont, Danielle Darrieux.

Cependant, c’est avant tout à travers son écriture qu’il marquera les esprits des gens, bien sûr à travers des romans, mais également et surtout à travers des scénarios.

Jean Vautrin a ainsi participé à l’écriture de tout un pan du cinéma populaire durant une décennie (1976-1986) à travers des films qui ont marqué plusieurs générations comme « Flic ou voyou », « Le guignolo », « Garde à vue », « Le marginal », « Rue barbare » et, dans une moindre mesure, « Canicule » et « Bleu comme l’enfer »…

Bien sûr, je dis toujours que, chez un auteur, sa vie ne m’intéresse pas, seule son œuvre compte et force est de constater que l’œuvre de Jean Vautrin a marqué toute une époque de son empreinte.

Mais, qu’en est-il de sa production purement littéraire ?

Si celle-ci semble moins marquante, il ne faut pas oublier que l’auteur a livré plusieurs dizaines de romans et si tous n’ont pas traversé les années dans l’esprit des lecteurs, deux, au moins, ont une certaine résonnance.

Le second est le roman « Canicule », adapté au cinéma par Yves Boisset. Si le film ne fut pas un franc succès, il a marqué les amateurs de cinéma Bis, notamment grâce à la présence de l’immense Lee Marvin dans un film français.

Le premier, tout le monde le connaît, de nom, que ce soit à travers le roman, le film adaptation ou, par les chansons du groupe Billy-Ze-Kick (« Mangez-moi », par exemple) dont le nom est tiré du roman de Jean Vautrin dont je vais vous parler aujourd’hui : « Billy-ze-Kick ».

Billy-ze-Kick :

Julie-Berthe a sept ans et elle zozote. Son père, c’est l’inspecteur Clovis Chapeau, sa mère, la belle Juliette. Ils habitent la cité « achélème », tout comme Hippo le schizo, Eugène le veuf et son fils Ed, la vieille concierge Mlle Achère, la Karapian, une hystérique chanteuse d’opéra, et Betty Spring, à la plastique troublante. Dans cet univers de béton où les rapports humains sont aussi réduits que la végétation, Chapeau invente un héros pour meubler l’imagination débridée de sa fille : Billy-ze-Kick. Mais lorsqu’une femme est assassinée et que le crime est signé Billy, Chapeau comprend trop tard que la fiction est devenue réalité.

Julie-Berthe, 7 ans, est la fille de l’inspecteur Chapeau qui, tous les soirs, lui raconte, pour l’endormir, les aventures du bandit Billy-ze-Kick, après lequel il ne cesse de courir, dans les histoires, sans jamais parvenir à l’arrêter… la suite au prochain épisode, le lendemain soir, pour une nouvelle aventure.

Mais Julie-Berthe, en plus d’être une gamine espiègle et zozotante est surtout une grande bavarde.

Aussi, quand un tireur abat, de loin, une jeune mariée et se déclame être Billy-ze-Kick, l’inspecteur Chapeau se voit déjà sous les feux des projecteurs après son arrestation. Mais, pour cela, encore faut-il l’arrêter. Et pour l’arrêter, il faut l’identifier. Mais, Billy-ze-Kick ne peut-être qu’une personne à qui Julie-Berthe a parlé du personnage…

Jean Vautrin, on l’aura compris, est empreint d’esprit populaire.
Mais, en tant que fan de Raymond Queneau, dont il a déjà adapté un roman au cinéma, on peut être assuré de son goût pour les mots et pour l’humour.

C’est d’ailleurs en hommage à « Zazie dans le métro » de Raymond Queneau, que Jean Vautrin écrit « Billy-ze-Kick » et l’on peut vraisemblablement voir dans ce roman de l’élève, une vision de l’œuvre du maître, une transposition, tout du moins, dans un univers dans lequel Raymond Queneau voulait amener son ouvrage, le roman policier, sans le faire.

Jean Vautrin, lui, fait cette transposition. Et l’on retrouve dans « Billy-ze-Kick » les sujets de « Zazie dans le métro ». Le zozotement de Julie-Berthe n’est pas sans rappeler le sosottement de Zazie. La sexualisation de Julie-Berthe, 7 ans, obsédée par les sexes des hommes et des femmes, fait écho à celle de Zazie, 11 ans.

Mais outre cette sexualisation, c’est également le contraste entre une maturité précoce, l’âge de la protagoniste et ses problèmes d’élocution qui sont à rapprocher.

Les problèmes d’identités sexuelles sont également présents dans les deux romans, Gabriel, chez Zazie, omniprésente chez Billy.

Car, dans le roman de Jean Vautrin, tout n’est que sexualité, directe, indirecte et recherche identitaire.

Julie-Berthe elle n’est que le témoin de ses soucis d’adultes ou d’adolescents, tandis que tous les personnages gravitant autour d’elles en sont, eux, les jouets. Je passerai sur le tueur qui ne trouve son plaisir que dans la mort de l’autre, pour ne pas déflorer l’intrigue, mais on pourrait s’attarder sur la mère de Julie-Berthe qui s’épanouit dans la prostitution, celui d’Édouard, celui d’Alcide, le vieux suicidaire…

Mais ce problème identitaire n’est pas que sexuel, il est également statutaire. Personne ne trouvant sa vraie place ou la place qu’il aimerait trouver et devient complexé.
Que dire de l’inspecteur Chapeau qui, se trouvant trop petit pour en imposer, met des talonnettes et voit le rapport aux autres et son image auprès des autres changer à son avantage dès qu’il les porte.

Identitaire encore avec ce jeune schizophrène, ami et presque petit-ami de Julie-Berthe.

Mais Jean Vautrin, avant tout, peint toute une galerie de personnages hauts en couleur.

La vieille voisine qui écrit sur les murs de l’ascenseur tout ce qu’elle surprend des gens autour d’elle.

Le chef de Chapeau qui, en vacances, est harcelé par un lézard.

Chapeau, sa femme, les voisins...

Et c’est un univers loufoque et décalé qui est proposé aux lecteurs avec le talent de plume que l’on peut reconnaître à Jean Vautrin.

La construction du récit, elle aussi, est à louer, avec la boucle scénaristique, les scènes du supérieur de Chapeau qui se veulent une pause dans l’histoire...

Cependant, car il y a un « Cependant », pour moi, le personnage de Julie-Berthe est à la fois un atout et un problème dans ce roman.

Atout indéniable, car espiègle, drôle, et, surtout, personnage duquel naît l’intrigue.

Défaut, car un personnage contradictoire et un peu dérangeant. Son obsession des sexes, à 7 ans. Son rapport aux adultes (le vieux, le schizophrène...). Son langage, qui alterne entre mots d’enfant et vocabulaire d’adulte. Son désir de tuer, jusqu’à sa mère...

Bref, un personnage qui est, certes, à remettre dans son contexte (1973, hommage à Zazie...) mais qui, de nos jours, peut freiner quelque peu le plaisir de lecture comme certains rapports aux femmes ou aux étrangers (noirs, asiatiques...) peuvent également un peu altérer la le plaisir de lecture de textes du début du XXe siècle pour peu que l’on n’en soit pas coutumier.

Au final, un roman délirant, plaisant, parfois gênant, mais qui ne laisse pas indifférent avec des personnages hauts en couleur menés d’une plume alerte.