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Poursuivons la découverte des aventures du célèbre détective Marc Jordan, un personnage très inspiré dans le genre et la forme de celui de Nick Carter, son homologue américain et qui apparut en 1907 justement à la suite de la diffusion et du succès des premières traductions des aventures de Nick Carter, quelques semaines plus tôt (tandis qu’il avait déjà du succès depuis près de deux décennies outre-Atlantique).

« L’énigme du train de Brest » est le 14e épisode de la série publiée, à l’origine, tout comme la série Nick Carter, sous la forme de fascicules de 32 pages double-colonne contenant des récits indépendants d’environ 20 000 mots (deux heures de lecture).

L’auteur de la série est inconnu même si certains estiment qu’elle pourrait être accordée à l’auteur Jules de Gastyne.

Pour information (importante), la série « Marc Jordan » s’avère être la première incursion des éditions Ferenczi, à la fois dans le domaine sériel policier et dans la collection fasciculaire, double élément qui fit par la suite son succès à travers de très nombreuses collections fasciculaires (policières et aventures, mais également sentimentales...)

L’ÉNIGME DU TRAIN DE BREST

Un matin, à la gare de Paris, dans un compartiment à couchettes d’un train en provenance de Brest, un employé découvre les corps sans vie des Le Trahirec, un couple fortuné et âgé.

La police ne parvient pas à expliquer la mort des deux personnes, d’autant qu’aucune trace de violence n’a été constatée sur les dépouilles.

Quand la seule piste, un homme ayant voyagé, de nuit, dans le même wagon, s’écroule, le chef de la Sûreté, M. Étienne, n’a plus qu’une solution : faire appel au célèbre détective Marc JORDAN.

Ce dernier, accompagné de son fidèle lieutenant Fil-en-Quatre, se rend à Brest afin de rencontrer l’unique parent des défunts, leur jeune neveu…

Marc Jordan s’ennuie depuis que ses ennemis jurés, le comte Cazalès et la terrible Pépita la Rouge, se sont enfuis en Angleterre pour lui échapper.

Les crimes dans le pays, désormais, lui semblent bien fades.

Même l’énigme du train de Brest lui semble bien fade, persuadé, comme tout le monde, que le mystère s’éclaircira quand on aura mis la main sur la personne ayant voyagé dans le même compartiment que le couple défunt.

Mais quand M. Étienne, le chef de la Sûreté, vient demander à Marc Jordan de l’aider, car le fameux voyageur, qui s’est présenté de lui-même à la police, a été mis hors de cause, le détective décide, malgré tout, de se charger de l’affaire.

Il part alors à Brest en compagnie de Fil-en-Quatre, qu’il charge de surveiller Théophile Le Trahirec, le neveu et héritier du vieux couple.

Depuis la fuite du Comte Cazalès et de Pépita, Marc Jordan s’ennuie... et je serais presque tenté de dire que le lecteur avec lui.

Effectivement, les crimes semblent désormais plus fades au détective... et également au lecteur.

La faute à un changement de genre qui ne s’accorde ni avec la plume, ni avec le format, ni avec la cohérence de la série.

Car, tant que Cazalès et Pépita étaient présents, la série s’appuyait sur une dynamique de romans policiers d’actions et d’aventures à la sauce Nick Carter.

Le détective n’avait pas réellement à investiguer, il lui suffisait d’agir contre ses ennemis ou de réagir aux actions de ces derniers.

Ces rebondissements permanents : action – réaction – réaction à la réaction... rythmaient suffisamment le récit pour que le lecteur n’ait pas le temps de réaliser que les intrigues étaient faibles, que la taille du récit était courte, que les personnages étaient quelque peu stéréotypés.

Une fois ces terribles ennemis écartés (provisoirement, espérons-le), Marc Jordan n’a plus à réagir, car il n’est plus attaqué, et a très peu à agir, car l’ennemi n’est pas de la même envergure que les précédents.

Il ne lui reste donc plus qu’à investiguer... et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas besoin de trop se fouler la rate.

Dans le cas présent, un seul axiome est suffisant à résoudre le crime : « Is fecit cui prodest » (et si vous ne maîtrisez pas suffisamment ni le latin, ni le genre policier, je vous invite à taper la phrase dans votre moteur de recherche préféré pour comprendre de quoi je parle).

Quand bien même, une filature, un petit interrogatoire et hop, l’enquête est bouclée.

Seulement, même si l’épisode est un peu moins long que les premiers (même pas 18 000 mots), il reste encore des pages à noircir pour tenir les 32 pages, double-colonne.

Aussi, l’auteur doit-il se résoudre à s’étaler sur la confession du coupable, ou de la coupable, un moyen usuel, mais factice, de combler des vides.

Du coup, l’on se trouve avec un épisode dans lequel Marc Jordan n’a pas grand-chose à faire, Fil-en-Quatre se contente d’une filature et d’un tout petit interrogatoire, Féréol, d’une analyse de sang, et pour les autres (Jarris, Léonnec), c’est le grand néant.

Au final, tout comme le titre précédent, celui-ci s’avère mou, lent et décevant. On a hâte que Cazalès et Pépita pointent à nouveau le bout de leur nez pour épicer à nouveau la série.

N.B. On notera une nouvelle fois l’image pitoyable de la femme dans les récits policiers et que ce constat ne date pas seulement de l’émergence du roman noir à l’américaine dans les années 50, mais qu’il était déjà faisable au début du XXe siècle... et même avant.