CouvLHAYDC

Vous n’êtes pas sans savoir que les auteurs de la littérature populaires sont les grands oubliés de l’art de la plume, tout le monde, lecteurs, éditeurs, écrivains, critiques, ayant, au mieux, une sourde indifférence pour leur travail, au pire, du mépris.

Mais, au sein même de la littérature populaire, certains auteurs portent doublement les cornes (en clair, sont les grands cocus de l’histoire), en étant, comme leurs confrères, oubliés du grand public, mais, pis encore, mis à l’écart par les aficionados de ce que certains nomment bêtement de la sous-littérature.

Parmi ceux-ci, on peut noter d’obscurs noms d’écrivains sans grand talent ou du moins, ne cherchant pas à exprimer leur talent, puisque n’étant pas payés pour en avoir.

Mais il est plus malheureux de constater que même (dirais-je, surtout ?) ceux qui faisaient montre d’un talent certain pouvaient être à ce point ostracisés.

J’en veux pour preuve la méconnaissance actuelle de la plume d’Albert Boissière, un auteur possédant pourtant un don d’écriture indéniable en plus d’un art de conteur, de narrateur et d’observateur.

Dans une moindre mesure, je placerai volontiers un auteur dont il est difficile de trouver la moindre trace même dans les tréfonds d’Internet : Maxime Audouin.

J’aimerais vous conter mille détails de la vie de cet auteur même si j’ai pour habitude de me désintéresser de l’homme (ou de la femme) au profit de l’artiste.

Mais, quand bien même le voudrais-je que je ne pourrai point tant j’ai déjà eu beaucoup de mal à regrouper les rares informations en ma possession sur lui.

Que sais-je ?

Qu’il se nommait Léon Eugène Delacroix, né à Saint-Michel en l’Herme en 1858 et mort à Le Pouliguen en 1925.

Qu’il fut enseignant, journaliste dans des gazettes locales, avant de devenir écrivain.

Qu’il tire son pseudonyme du nom de jeune fille de sa mère, Marie Victoire Audouin.

Que son père était marin.

Qu’il fut marié à Marie Ursule Marguerite Le Breton.

Qu’il fut reconnu pour son talent de son vivant et notamment par la région Vendéenne qu’il ne cessait de vanter.

Qu’une rue de Le Pouliguen porte son nom...

Voilà tout.

Le reste, seuls ses textes (et encore, pour les trouver, bien souvent, il faut fouiller dans les archives des journaux de l’époque) peuvent nous l’apprendre...

« L’Homme aux yeux brillants » est un très court roman de 12 400 mots, que j’ai découvert par hasard dans une revue québécoise.

L’HOMME AUX YEUX BRILLANTS

Il y a de cela dix-huit mois, quelque peu surmené par mes travaux littéraires, je me rendais à Cannes faire une cure de repos et de soleil.

J’avais pris, à Paris, le rapide de nuit, et je partageais mon compartiment avec un inconnu.

Durant le trajet, j’eus une vision terrifiante, une face, blafarde comme un halo lunaire écrasée à la glace du couloir !... Et ces yeux !... Ô, des yeux ! Ces pupilles félines ardemment dilatées dans la pénombre, l’emplissant toute de leur vert, et froid, et magnétique rayonnement !... Ces yeux ! Ces yeux !...

Était-ce un cauchemar ? J’aurais pu m’en persuader si, quelques jours plus tard, je n’avais revu « l’homme aux yeux brillants » s’enfuir de la chambre d’hôtel de mon partenaire de voyage…

Un romancier en quête de repos se rend à Cannes par le train. Il voyage de nuit en compagnie d’un inconnu. Il se réveille durant le voyage et aperçoit un visage collé à la vitre du compartiment qui observe avec haine son voisin. Les yeux de l’inconnu brillent dans la nuit tels deux yeux de chat.

Curieux, l’écrivain décide de descendre dans le même hôtel que son compagnon de route, anticipant un grave évènement.

Celui-ci ne tarde pas à arriver puisqu’une nuit, étant accoudé au balcon de sa chambre surplombant celle du fameux voisin, il aperçoit une forme qui s’échappe par la fenêtre de celui-ci et qui, une fois en bas, l’observe : deux yeux félins percent la nuit et se dardent sur lui.

On retrouve le voisin mort dans sa chambre... mais le juge d’instruction conclut à un vol ayant mal tourné alors que l’écrivain penche pour la thèse d’une vengeance...

Très court roman, donc, mais roman plutôt intense dont il est difficile à la lecture de se rendre compte de la concision.

Effectivement, Maxime Audouin a le bon temps d’entrer immédiatement dans le sujet puisqu’il projette le lecteur directement dans le wagon et, au bout de quelques mots, le confronte à l’Homme aux yeux brillants.

Si l’intrigue n’est pas très étoffée (comment le serait-elle en seulement 12 000 mots), elle n’en demeure pas moins très agréable à suivre, et ce, notamment, grâce aux talents de conteur et de narrateur de Maxime Audouin, des talents bien malheureusement oubliés de nos jours.

Pour qui aura lu plusieurs textes de Maxime Audouin sera en possession des rares éléments biographiques exposés au début de cette chronique, il sera aisé de constater que l’auteur use souvent de la narration à la première personne. Que son personnage central est bien souvent un écrivain ou un journaliste et que, d’une manière ou d’une autre, que ce soit de manière appuyée ou légèrement détournée, l’auteur fait toujours ou presque référence à sa Région et à son Histoire.

Ainsi, il n’est pas rare que les chouans soient évoqués (c’est une nouvelle fois ici) et que l’action se déroule ou passe par Le Pouliguen ou Fougère, deux bourgs dans lesquels il a vécu (ce qui est encore le cas ici).

Cet attachement à sa région, à sa vie, que ce soit indirectement (comme ici) ou de manière plus affirmée comme ses contes bretons, les histoires de Mathurin, ancre Maxime Audouin à la terre, le rendant à la fois populaire et fédérateur, et tend à le rendre plus humain puisque ses récits sont empreints d’humanité.

S’il fut populaire, pour ces raisons en plus de son talent, il ne l’est désormais plus, à une époque où les gens s’individualisent dans un monde pourtant grand ouvert par les moyens de communication sans pour autant s’enraciner fièrement si ce n’est dans un chauvinisme, un nationalisme exacerbé et destructeur...

Mais qu’il serait bon de relire Maxime Audouin comme on relirait Alphonse Daudet ou Marcel Pagnol avec qui il partage nombre de points communs.

Au final, malgré la concision du récit, Maxime Audouin conserve ses talents de narrateur et de conteur et parvient à livrer un roman dont les qualités sont inversement proportionnelles à la taille.