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« Le squelette d’Auteuil » est un titre initialement paru dans la mythique collection « Le Roman Policier » des éditions Ferenczi en 1920 sous la forme d’un fascicule de 48 pages contenant un récit d’environ 13 000 mots.

Son auteur : Henry de Chazel.

Henry de Chazel, ce nom ne vous dit probablement rien (à moins que vous soyez féru de littérature populaire du début du XXe siècle). Et c’est normal, car il s’agit là d’un pseudonyme derrière lequel se cachait l’écrivain Georges Spitzmuller.

Je sais, vous allez me dire que vous ne connaissez pas plus Georges Spitzmuller qu’Henry de Chazel, et c’est fort dommage.

Car, si je n’ai évoqué cet auteur qu’à de trop rares occasions (pour les deux récits policiers « Kaï Nix » et « Dzeu Roum », issus de la même collection), celui-ci s’avère être un auteur à la production bien plus importante que ce trio de textes et, surtout, un auteur d’une qualité de plume et de narration indéniables (on en jugera quand j’évoquerai la série de fascicules « Les bandits du rail ».)

Georges Spitzmuller mérite que l’on s’arrête un peu sur sa vie. Pour cela, vous pouvez déjà vous pencher sur Wikipédia qui l’évoque quelque peu. Né en 1866, mort en 1926, écrivain, journaliste, dramaturge, librettiste... bref.

Au sujet de l’auteur, je préfère céder la parole à Georges Bergner, un journaliste de ses amis qui, en 1928, dans « L’Ami du Lettré » disait de lui :

« À le voir souriant, cordial, empressé, curieux de tout, sensible aux biens de ce monde, nul n’aurait pensé qu’il savait sa mort. En 1916, après un rude hiver au Hohneck, le capitaine d’artillerie Georges Spitzmuller fut évacué. Les médecins découvrirent que sa forte constitution était atteinte. On lui dit : “Avec votre cœur, vous pouvez vivre encore cinq ans, si vous prenez d’infinies précautions.” Sa première précaution fut de repartir au front. Il déconcerta les prévisions de la Faculté, en doublant le délai fixé. Croyait-il vraiment au diagnostic cruel ? Il aimait trop la vie pour douter de son triomphe. Si, parfois, il songeait à la prédiction, une sérénité apparente, accentuée de rires et de verve, dissimulait aux autres l’inquiétude secrète.

À quatre ans, il s’adaptait au monde dans Belfort assiégée. Cinquante ans plus tard, il commandait une batterie sur un sommet des Vosges. Au cours de ce demi-siècle, il consacra son activité aux lettres, sur un rythme accéléré. De brillantes études achevées par un prix de rhétorique au Concours général, un livre d’histoire sur La Conspiration de Belfort et L’affaire Caron, auraient pu l’entraîner vers une carrière d’érudition et de recherches. C’était compter sans l’intervention du journalisme, dieu de la chance et de la fantaisie. Sur sa table de rédacteur en chef du Libéral de l’Est, il avait écrit un roman destiné à un concours organisé par Le Petit Journal. Son manuscrit fut le seul retenu. La Providence précisait sa vocation.

Sûr des dons dont il venait de tenter la mesure, il choisit Paris comme le point le plus élevé d’où il pourrait précipiter l’avalanche de romans que son imagination ébauchait déjà.

Il écrivait avec voracité, au point d’avoir été accusé un jour d’utiliser des nègres. On suspecte facilement la probité d’un auteur à l’invention agile et primesautière, qui disperse aux quatre coins de la presse des récits pathétiques, où la cape flotte au vent, où l’épée étincelle au clair de lune.

Georges Spitzmuller a contribué, pour sa part, à réhabiliter le roman populaire. Il lui plaisait de distraire un public nombreux et divers, de l’entraîner dans des aventures de tendresse et d’héroïsme, de préférer le mouvement de la phrase au fini du style, de captiver par des intrigues sans épisodes scabreux, de montrer des personnages à panache plutôt que des freluquets à veston étriqué.

Il composait dans l’allégresse, avec l’aisance que donnent la bonne humeur et le désir de séduire, sans escompter une renommée raffinée. Plusieurs de ses ouvrages révèlent des ressources d’érudition, de mesure, de goût délicat. Il aurait pu les développer, mais il mettait sa coquetterie à les suggérer simplement. La spontanéité de son imagination, la vivacité de sa plume, la souplesse de ses qualités lui ont permis d’aborder plusieurs fois le théâtre avec un certain succès. Neuf mois après sa mort, le théâtre de Mulhouse créait un opéra dont il avait écrit l’agréable livret.

La disparition de Georges Spitzmuller a affligé le grand public anonyme à qui il fournissait, chaque matin, des minutes de gaieté ou d’émotion. Elle a appauvri d’une amitié précieuse et réconfortante ceux qui le connaissaient et l’appréciaient.

Georges BERGNER.

Mais il est temps, maintenant, de se pencher sur sa prose.

LE SQUELETTE D’AUTEUIL

Des travaux de terrassement, à Auteuil, mettent à jour un squelette humain.

La police est prévenue et le médecin mandé pour les constatations estime que les ossements sont enterrés là depuis neuf ans.

C’est Helnot, un jeune policier ambitieux, que le juge d’instruction va charger de l’enquête.

Or, si Helnot est rapidement persuadé qu’il s’agit d’un crime et que le fil de cuivre trouvé par les ouvriers du chantier en est l’arme, encore lui faut-il découvrir l’identité de la victime, les conditions de l’assassinat, le mobile, le ou les suspects, mais, surtout, les preuves permettant une inculpation et une condamnation…

À Auteuil, près de l’Avenue Mozart, alors que sur un chantier, on détruit une vieille maison pour en reconstruire une autre, les travaux de terrassement mettent à jour un squelette.

Le juge d’instruction appelé sur place fait mander le médecin le plus proche qui examine les ossements et établit que le corps a été enterré il y a près de neuf ans, dans de la terre et de la chaux. Il parvient également à déterminer qu’il s’agit des ossements d’une femme d’un peu plus de 60 ans.

Reste alors à l’inspecteur Helnot, chargé de l’enquête, d’établir l’identité de la défunte et de démontrer si la mort est criminelle ou non.

Le jeune policier ne tarde pas à être persuadé qu’il est face à un crime, la preuve en est, un fil de cuivre formant un nœud coulant de la largeur d’un cou a été retrouvé près du corps.

Mais comment trouver l’identité d’une personne et son assassin après neuf ans ???

Georges Spitzmuller, il n’est plus besoin de le démontrer, avait un certain talent de narration et de plume.

Il l’a démontré à plusieurs reprises et on peut lui accorder le fait de maîtriser aussi bien le format court (“Dzeu Roum”, “Kaï Nix”) que le format long (“Les bandits du rail”).

C’est une nouvelle fois le cas ici où, en seulement 13 000 mots, il conte la découverte d’un corps, l’enquête concernant son identification, celle menant vers le coupable, la recherche des preuves, le jugement, la condamnation...

Certes, la concision inhérente à un tel format et les conditions d’écriture l’obligent à des facilités que l’on pourra lui pardonner.

Effectivement, difficile de croire à la précision des témoignages, 9 ans après les faits.

La chance aidant l’inspecteur à assister à une transaction aussi tardive qu’incriminante peut aussi être sujette à discussion.

Pour autant, il faut prendre le texte pour ce qu’il est : un récit de littérature populaire qui implique une écriture rapide et un sens du raccourci souvent préjudiciable à la crédibilité de l’ensemble.

Mais il faut reconnaître que, replacé dans son contexte de création, ce récit s’avère très agréable à suivre et il ne fait nul doute qu’avec des conditions plus propices de taille et de temps, l’auteur aurait produit une enquête policière exaltante.

Dans tous les cas, force est de constater que Georges Spitzmuller savait manier sa plume et tenir le lecteur et, qu’en plus, il faisait montre d’une certaine modernité (toute proportion gardée pour un texte du début du XXe siècle).

Enfin, on notera que pour au moins le deuxième récit de l’auteur dans la collection d’origine (“Kaï Nix” étant le second), des indices laissent à penser que le texte a été écrit 10 ans avant sa publication.

Effectivement, ici, l’enquête est datée du 16 mars 1909 et le texte est paru en 1920.

Existe-t-il une édition préalable ? Peut-être dans un des journaux de l’époque... qui sait ?

Au final, un très bon roman policier dont la concision oblige l’auteur à certaines facilités qu’on lui pardonnera aisément.