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Au sein des innombrables auteurs de la littérature populaire de la première moitié du XXe siècle, il est quelques noms qui surnagent.

Si certains sont passé depuis à la postérité sans que le lecteur lambda soupçonne leurs participations à cette littérature souvent jugée bas de gamme (Georges Simenon, Frédéric Dard, Léo Malet...), d’autres demeurent dans les esprits des plus férus de cette paralittérature pour les qualités dont ils firent montre, soit dans leur production en général, soit dans un genre particulier (S.F., policier, aventures...).

Léon Groc (1882 - 1956) est de ces derniers.

Pas anonyme pour les amateurs de ces textes destinés au grand public, inconnu du lecteur béotien (contresens volontaire pour exprimer tout le bien que je pense de ces auteurs et de cette littérature aussi mal jugés par ceux qui se considèrent comme des esthètes).

Léon Groc, qui fit ses armes en tant que journaliste (comme beaucoup de ses confrères de l’époque), démontra durant sa carrière qu’il maîtrisait certains genres (S.F., Policier, patriotique) tout en domptant les différents formats de la littérature populaire, dont le plus ardu : le petit fascicule.

Si l’on peut se délecter de ses romans aussi bien fantastiques que policiers, en ce qui concerne sa production fasciculaire, elle semble bien plus réduite.

Alliant mon format (le fascicule) et mon genre (policier) de prédilection, il est à noter dans la bibliographie de l’auteur la série de fascicules de 24 pages, double-colonne contenant des récits indépendants d’un peu moins de 10 000 mots : « Stan Kipper, le roi des détectives », paru à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui ne compte malheureusement que 8 épisodes.

« L’île de la peur » en est le 6e épisode.

L’ÎLE DE LA PEUR

Stan KIPPER, le célèbre « roi des détectives » américain installé en France, profite d’une succession pour retrouver son village natal, à Shelton City, dans le Tennessee.

Assis sur la terrasse de la maison familiale située au bord du Mississippi, il fume des cigares en observant Fear’s Island, l’île de la peur, un îlot maudit à la suite du massacre au siècle précédent d’une communauté de Visages-Pâles par les Peaux-Rouges.

Depuis ce drame, les lieux sont demeurés déserts et nul autochtone ne se risquerait à y déposer les pieds, encore moins à y passer la nuit.

C’est pourtant ce que fait une actrice française, le soir anniversaire du terrible événement, pour relever un défi.

Stan KIPPER, connaissant la comédienne, est ravi de la revoir, mais celle-ci lui demande de trouver la raison pour laquelle l’homme qui a engagé le pari s’est mystérieusement volatilisé et que la somme laissée en gage dans le coffre-fort de son hôtel était composée d’un faux billet.

Stan KIPPER accepte l’enquête, en apparence pas très sérieuse, sans se douter des risques que lui et sa cliente vont encourir pour la résoudre...

Stan Kipper est de retour chez lui, dans son Tennessee natal, à l’occasion d’une histoire de succession.

Il profite de ce repos loin des affaires policières et de la France pour se délasser sur la terrasse de la maison familiale habitée par sa sœur, son beau-frère, ses jeunes neveu et nièce.

Ainsi, au bord du Mississippi, il contemple une île nommée Fear’s Island (l’île de la peur), qui tient son nom d’un massacre de blancs y ayant été perpétré le siècle précédent par des Indiens.

Depuis, elle est considérée comme maudite et personne n’ose y mettre les pieds, surtout pas la nuit.

L’île a hanté l’enfance de Stan Kipper et, même maintenant, il n’irait pas y mettre les pieds à moins d’une bonne raison.

Mais cette bonne raison va bientôt s’annoncer sous la forme d’une actrice française qu’il connaît et qui, le soir anniversaire du massacre, va se rendre sur l’île afin d’honorer un pari dont l’enjeu est un billet de 1000 $.

Au petit matin, alors que celui qui a lancé le pari était censé venir la chercher, elle attend en vain. Rentré grâce à un badaud passant en barque, une fois à l’hôtel, quand elle réclame après le joueur, il a disparu. Mieux, quand elle récupère l’enjeu placé dans le coffre de l’hôtel, elle constate que le billet est faux.

Mais alors, pourquoi ce pari ? Pourquoi l’honorer avec un faux billet et, surtout, pourquoi a-t-elle la sensation qu’on a profité de son absence nocturne pour pénétrer dans sa chambre d’hôtel ? C’est ce qu’elle demande à Stan de trouver.

Ni l’un ni l’autre ne se doute des risques qu’ils vont encourir pour répondre à ces questions.

J’avais vanté, jusqu’à présent, les qualités des épisodes de cette série, expliquant à quel point Léon Groc maîtrisait le genre et le format au point de jouer avec l’un et avec l’autre pour le plus grand plaisir du lecteur.

Je me questionnais également sur les raisons de l’insuccès à l’époque de cette série et le fait qu’elle ait été stoppée au bout de seulement 8 épisodes.

Aurais-je les réponses avec « L’île de la peur » ? Peut-être bien.

Toujours est-il qu’il est curieux de se rendre compte que Stan Kipper, le détective américain exilé en France n’a jamais été si mal à l’aise (littérairement parlant) que dans son milieu naturel, c’est-à-dire, sur son lieu de naissance et de jeunesse.

On aurait pu s’attendre à ce qu’au contraire il s’y trouve à l’aise et que ces retrouvailles avec ses terres et sa famille soient l’objet d’un récit pittoresque mêlant à la fois action, aventure, mystère et plaisir.

Malheureusement, la quatrième part de cette attente manque quelque peu, du moins est-elle réduite par rapport aux aventures françaises de ce personnage américain.

Mais si le détective semble un peu contraint par ce retour aux sources, l’auteur, lui, semble gêné par les grands espaces qu’il déploie face à son personnage qu’il n’avait, jusqu’alors, fait vivre que dans des milieux plus urbains et plus clos.

Ainsi, sans être indigeste, on ne trouve pas dans le récit cet humour ou cette propension que l’auteur avait de jouer avec le genre policier.

De même, sa plume semble s’être quelque peu empâtée, comme prise par les eaux fangeuses du Mississippi.

L’intrigue elle-même semble ne pas coller au personnage, de la même façon que celui-ci se détache de l’affaire du vol de la banque qui constitue pourtant une tâche plus à sa mesure.

Il y a un je-ne-sais-quoi qui ne va pas sans qu’il soit possible de réellement le pointer du doigt.

Un peu comme quand le charme est rompu et que l’on est incapable de dire précisément ce qui plaisait avant et ce qui déplaît maintenant.

Mais ne soyons pas trop durs avec l’auteur et avec la série. Même si cet épisode est en deçà des précédents, il n’en demeure pas moins agréable à lire et, tout comme les deux premiers (« Le champion escamoté » et « La vengeance des Mains Brunes ») il semble que « L’île de la peur » et « Fred le Rouge » forment les deux pans d’une même lutte puisque l’aventure de Fear’s Island va faire se confronter, à distance, Stan Kipper et Fred le Rouge.

Notons qu’ensuite il ne restera plus que l’épisode « L’assassin est à bord » puisque les deux autres annoncés à l’époque (« L’homme sans tête » et « Deux morts sur le tapis ») semblent n’avoir jamais été publiés.

Au final, un épisode un peu décevant, mais bien au-dessus de la majorité de la production du genre.