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La littérature populaire est peuplée d’obscurs auteurs et de non moins obscurs récits.

Parmi ceux-ci, les textes destinés exclusivement aux journaux et magazines de leur époque ou ceux conviés à alimenter les collections fasciculaires, font figure des grands oubliés de l’histoire de cette paralittérature.

Les auteurs ayant œuvré pour le plaisir des lecteurs dans cette littérature destinée à un plaisir immédiat et que rien ne prédestinait à survivre aux années, sont, bien souvent, identifiés ou identifiables.

Certains sont même parvenus à sortir de leur anonymat, par la suite, et à se faire un nom, ou en cours de route et n’ont pas hésité à vêtir leur plume d’un pseudonyme afin de continuer à écrire des deux côtés du miroir (Georges Simenon, par exemple, pour ne citer que lui).

Mais d’autres sont tellement parvenus à se cacher qu’il est désormais impossible de les identifier.

C’est le cas de Harry Sampson, un pseudonyme, à n’en pas douter, sous lequel un auteur aguerri (difficile de croire que celui-ci, ou ceux-ci, ait livré ici leur unique fait d’armes devant une telle maîtrise) à développer les personnages de l’Agence de détectives Walton, qui vécut, l’espace de huit courtes enquêtes sous le format de fascicules de 16 pages, double-colonne (10 000 mots) à partir de 1945 aux éditions Nicea.

De Harry Sampson, vous l’aurez compris, on ne sait rien.

De ses 8 courts récits, on apprendra que l’auteur ou les auteurs, maîtrisait à la fois la plume, le genre (roman noir à l’américaine) et le format (récit de 10 000 mots au plus) livrant pour l’occasion d’excellents textes malgré une concision qui a fait sombrer plus d’un écrivain.

« Ils vont nous tuer ! » est la 5e enquête de la série.

ILS VONT NOUS TUER !

Toujours à Londres après leurs exploits lors de l’arrestation du gangster international Keminoff, les membres de l’Agence WALTON s’apprêtent à reprendre le bateau pour l’Amérique quand le boss, Teddy WALTON, est contacté au téléphone par l’assistant de l’éminent professeur anglais Belding qui, paniqué, bredouille « Ils vont nous tuer ! », avant que la communication soit coupée.

Intrigué, Teddy WALTON se rend chez le scientifique afin d’analyser la situation. Il est reçu avec réticence par un infirmier qui l’amène auprès de Belding. Celui-ci annonce à son visiteur que son collaborateur a sombré dans une douce folie suite au surmenage…

Si plus rien ne s’oppose au retour des détectives à New York, Teddy WALTON, titillé par son sixième sens et la curieuse emprise que le garde-malade semblait avoir sur Belding, décide de rester et de pousser plus loin, son investigation…

Les membres de l’Agence Walton sont encore à Londres après avoir fait arrêter le terrible Keminoff. Ils s’apprêtent à retourner à New York quand le téléphone sonne. C’est l’assistant d’un célèbre professeur qui les appelle au secours avant de raccrocher.

Intrigué, Ted Walton se rend chez ledit professeur et si un infirmier lui assure que l’assistant souffre de folie, que le professeur ne semble pas en danger, son 6e sens lui indique qu’il y a anguille sous roche.

Aussi, bien décidé à savoir ce qui se cache sous ce mystère, Teddy Walton, les Deux B (Benny Spirtz et Bill Courant) ainsi que la belle Babe Gilmore, vont se lancer dans une enquête éprouvante et dangereuse, bref, dans une aventure pour le moins habituelle pour l’Agence.

J’ai coutume de rappeler aux lecteurs qui ne sont pas très habitués à ce format court que celui-ci est assez contraignant et ne permet pas, sauf exception, aux auteurs de s’épanouir et, surtout, de proposer des récits intéressants et de qualités.

Cependant, la présence de personnages récurrents apporte une certaine latitude à la condition de parvenir à présenter, à chaque fois, les personnages en quelques mots. L’attachement, alors, croît d’épisode en épisode, ce qui, s’il est accompagné d’histoires intéressantes, d’un style correct et d’une maîtrise de la narration idoine au format, peut alors assurer une certaine qualité qu’il est rare de trouver.

Et c’est ce que parvient à faire celui, celle ou ceux qui se cachent derrière ce pseudonyme de Harry Sampson.

Effectivement, si Ted Walton est conforme à l’image d’Épinal du détective jeune et beau gosse et que Babe Gilmore, son amour, l’est tout autant avec celle de la vamp usuelle du roman noir à l’américaine et ses parodies, Ben Spirtz se voit revêtir de la cape de l’imperturbabilité, qui est son trait de caractère mis en avant et Bill Courant, celui de la face-de-rat.

Entre l’image usuelle qui parle à tous les lecteurs, pour le principal héros et son amie, et un trait de caractère servant à définir l’un des lieutenants et un trait physique, pour le second, l’auteur peut ainsi redéfinir rapidement chacun de ses personnages au début ou en cours de récit en seulement quelques mots.

Pas besoin de longues descriptions, juste un ou deux détails et le personnage est cerné et chaque lecteur se fera sa propre image de celui-ci.

On retrouve ce procédé, par exemple, dans la série des « Odilon Quentin », de Charles Richebourg, qui décrit son héros de commissaire en quelques traits caractéristiques : l’air d’un marchand de bestiaux, le chapeau rejeté en arrière sur la nuque, la canne de jonc...

Cela n’a l’air de rien, mais en quelques mots, le ou les personnages sont placés, identifiables, ce qui permet aux lecteurs d’entrer plus facilement en synergie avec eux. Et ce, à moindres frais de mots.

Pour le reste, l’auteur développe, comme il en est contraint, une intrigue simple et linéaire, plus basée sur l’action que sur le suspens ou la réflexion et se conforme parfaitement aux codes du genre qu’il parodie avec légèreté.

Cependant, grâce à sa plume alerte, quelques dialogues bien sentis, une pointe d’humour, il rend l’ensemble non seulement très digeste, mais, qui plus est, très agréable à lire.

Au final, en amorçant la seconde partie de la série, l’enthousiasme demeure grâce à des personnages un peu caricaturaux, mais sympathiques, une plume agréable, un peu d’humour et tous les ingrédients du genre détourné.