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La littérature populaire française (je vais me restreindre au seul genre qui m’attire : le policier) de la première moitié du XXe siècle est un vaste océan de mots, de récits, d’auteurs que le commun des lecteurs ignore désormais.

Certes, des noms d’écrivains ou de personnages affleurent au fil des vagues de souvenirs (Rouletabille, Arsène Lupin, Fantomas, Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Maigret...

Mais sous cette partie immergée de l’iceberg littéraire, roulent et coulent une quantité incommensurable de leurs confrères de chair et de sang ou d’encre et de papier.

Dans cet abîme que seuls quelques passionnés cherchent à fouiller pour y découvrir quelques espèces inconnues parmi les centaines, les milliers, les millions, un pseudonyme, un quatuor de personnages ont été repêchés par mon épuisette : Harry Sampson, auteur de la série « Les enquêtes de l’Agence Walton ».

Sur Harry Sampson, je n’ai rien à dire si ce n’est qu’il s’agit très probablement d’un pseudonyme d’un auteur français choisi pour faire plus « américain » et ainsi coller aux récits qui parodient les romans « Hard Boiled » à l’américaine [le terme « Hard Boiled » signifiant « Dur à cuire » et correspondant à des romans mettant en scène un détective lors d’enquêtes musclées].

Sur « Les enquêtes de l’Agence Walton », je peux indiquer qu’il s’agit d’une série de 8 fascicules de 24 pages contenant des récits indépendants d’environ 10 000 mots, parue en 1945 aux éditions Nicea.

L’Agence Walton est composée de quatre membres : Teddy Walton, le boss jeune, charismatique, courageux et intelligent ; Babe Gilmore, sa belle et courageuse petite amie ; Ben Spirtz, l’homme imperturbable ; Bill courant, l’homme à la face de rat.

Ces deux derniers sont surnommés les « Deux B ».

« L’insaisissable Mr Brown » est, malheureusement, l’avant-dernier épisode de la série [le 7e, donc].

Je dis « malheureusement », car cette série méritait vraiment de durer plus.

L’INSAISISSABLE MR BROWN

Il y avait trois mois que Mr Brown obsédait les collaborateurs de Teddy WALTON. Trois mois qu’il se moquait de la police, qu’il affolait les reporters, qu’il tuait, qu’il volait, trois mois enfin, qu’un matin, le cadavre sanglant de la petite Nora Field avait été trouvé sur les quais de l’East River.

Lors du kidnapping de Nora Field, le bandit avait fait paraître dans un journal une annonce pour réclamer une rançon au père. Elle était signée « Mr Brown ».

Après avoir touché l’argent, l’assassin avait purement et simplement supprimé la fillette.

Fou de douleur, persuadé que la police officielle n’arrêterait jamais Mr Brown, Field s’était adressé à Teddy WALTON.

Le détective s’apprête à mettre un terme à la carrière du criminel, car il sait où celui-ci va bientôt frapper…

Le kidnapping de la jeune Nora Field a fait sensation à New York, déjà, parce que celui qui a enlevé la fillette a touché une grosse rançon, ensuite, parce qu’il a assassiné la gamine avant de s’enfuir avec l’argent, enfin, parce que, depuis, il ne cesse de tuer et de voler.

Monsieur Field, le riche père de la première victime, fou de rage, désirant venger sa fille, fait appel à l’Agence Walton pour découvrir qui se cache derrière Mr Brown, l’arrêter et le lui remettre.

Mais la chose n’est pas aisée : Mr Brown est malin et il étend son manteau sur toute l’Amérique et bientôt, l’Europe.

Nous retrouvons donc notre Agence au complet dans une nouvelle enquête.

Harry Sampson ne change pas sa recette avec ce nouvel opus : intrigue simple et linéaire ; personnages rapidement esquissés et mis en place ; plume alerte ; une teinte d’humour ; de l’action...

Il est vrai que ces choix sont, pour la plupart, guidés par le format très contraignant du petit fascicule contenant des récits de 10 000 mots.

La taille des romans ne permet pas les intrigues échevelées ni les descriptions oiseuses.

Seulement, il faut bien maîtriser ce format et ces contraintes pour faire passer ces éléments de façon digeste sans finir par lasser.

Et, heureusement, Harry Sampson [peu importe qui se cache derrière ce pseudonyme] maîtrisait parfaitement le format.

Sa narration et son intrigue sont au diapason, ses personnages, un brin caricaturaux, lui permettent une économie de descriptions, et sa plume alerte et son humour font le reste.

Parodiant parfaitement le genre auquel il s’attaque [comme il était à la mode à l’époque : Boris Vian sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, les récits de Frédéric Dard sous le pseudonyme « Kill Him », ceux de Léo Malet sous la cape de Frank Harding...] l’auteur livre un court récit d’autant plus plaisant que l’on s’attache assez vite à ses personnages même si ceux-ci ne sont pas approfondis faute de place.

Mais Harry Sampson utilise les bonnes ficelles, celle de prendre un personnage que tout le monde connaît [le détective beau gosse, séducteur, courageux, intelligent : Ted Walton ; la collaboratrice amoureuse, belle et sensuelle sur qui tous les hommes se retournent : Babe Gilmore] ou encore celle de définir ses personnages par un trait physique ou de caractère [l’homme à la tête de rat : Bill Courant ; l’homme imperturbable en toute occasion : Benny Spirtz].

Ce postulat de départ permet de faire une économie de mots lors des présentations tout en permettant à chaque lecteur de situer chaque personnage et de s’en faire une image.

J’irai même jusqu’à dire plus, ces présentations succinctes peuvent renforcer l’attachement du lecteur pour les personnages en lui permettant, dans son esprit, de les façonner un peu comme il le désire, sans que cette image soit trop imposée par la description que l’auteur en aura faite.

Quant à l’histoire, sans être haletante [nous ne sommes ni dans un format ni dans un genre permettant le suspens], elle est suffisamment agréable à suivre et offre un rebondissement final [que le lecteur aguerri aura vu pourtant venir].

Ce 7e épisode confirme donc ce que je pensais de la série après la lecture des 6 premiers, que celle-ci méritant amplement d’avoir une existence plus longue tant elle s’avère être très agréable à lire et bien au-dessus de la majeure partie de la production de l’époque.

Malheureusement, il ne me reste plus qu’un épisode à déguster, ce que je ne tarderai pas à faire, vous vous en doutez bien.

Au final, 7 épisodes, 7 bonnes surprises. Harry Sampson fait un sans-faute avec cette série malheureusement trop courte et encore plus malheureusement trop méconnue.