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Frédéric Mauzens, alias, Francis, comte de Miollis, né en 1874 et mort en 1934, est un homme de lettres, romancier, scénariste, qui reste dans les mémoires de certains lecteurs pour son roman « Le coffre-fort vivant », paru en 1906 dans le Figaro puis en 1907 en livre et qui fut adapté au théâtre, sous forme d’opérette au Châtelet en 1938.

Mais ce que l’on oublie de Frédéric Mauzens, et pour cause, c’est qu’il fut le créateur d’un personnage d’enquêteur atypique, Monsieur Tarve, ancien professeur de psychologie et fin observateur n’hésitant pas à utiliser la science pour faire avancer ses enquêtes.

Malheureusement, à ma connaissance, Monsieur Tarve ne participa qu’à deux courtes enquêtes littéraires « Le chien de garde » et « L’académicien cambriolé », deux récits parus au début du XXe siècle dans le magazine « Lecture Pour Tous ».

LE CHIEN DE GARDE

Un célèbre psychologue, le professeur Xavier TARVE, dont l’extraordinaire sagacité a déjà réussi à démêler plusieurs enquêtes judiciaires, reçoit la visite d’un jeune individu qui vient le consulter pour un drame mystérieux.

Son oncle a été retrouvé au matin, dans le jardin, mort, des morsures sanglantes sur le cou. La touffe de poils noirs dans la main crispée de la victime ne laisse aucun doute sur l’assassin : le saint-bernard, chien de garde de la propriété. Mais le fait le plus étrange est que dans le même temps, une somme d’argent que le vieil homme conservait dans un placard a disparu…

Un homme a été retrouvé mort, étranglé par son saint-bernard, dans son jardin, au petit matin.

Dans le même temps, son argent, caché dans un endroit secret connu de seulement trois personnes, a disparu.

Le neveu du défunt, habitant avec lui, a lâché le chien en rentrant, le soir, après 22 h alors que le domestique était déjà parti.

C’est le neveu qui fait appel à Monsieur Tarve pour aider la justice qui piétine...

Dans cette courte enquête qui s’étend sur moins de 9 000 mots, Frédéric Mauzens développe un personnage d’enquêteur qui, pour l’époque, pouvait sembler atypique. Un enquêteur dont la filiation avec Sherlock Holmes est, certes, évidente, mais qui ne se contente pas de singer son pair.

Effectivement, il y a diverses facettes chez le personnage et l’on peut même y voir un peu de Maigret avant l’heure, mais, plus encore, du Professeur Augustus S.F.X. Van Dusen, personnage d’enquêteur développé l’année précédente par Jacques Futrelle, un auteur américain d’origine française (qui mourut à bord du Titanic), dans la nouvelle « The Problem of Cell 13 ».

Difficile de développer un personnage complexe en un récit si court et pourtant, Frédéric Mauzens y parvient assez facilement. Du moins, il rend le personnage à la fois intéressant et attachant et, en plus, proposer une intrigue qui, pour l’époque, reposait sur une révélation plutôt intelligente et maline, du moins, suffisamment pour que Marcel Priollet, 40 ans plus tard, dans son roman « Le chien est dans le coup » adopte un rebondissement similaire.

En plus des qualités déjà énoncées, on peut également reconnaître à Frédéric Mauzens une plume attrayante et un sens de la narration certain qui lui permettent de proposer un récit agréable à suivre, et ce malgré la concision inhérente au format court.

Au final, un bon très petit roman policier proposant un personnage intéressant que l’on aurait, à l’image de celui crée par Jacques Futrelle, retrouver dans de nombreuses petites enquêtes au lieu de seulement dans deux.

L’ACADÉMICIEN CAMBRIOLÉ

L’hôtel de M. Marin, historien, membre de l’Académie française et collectionneur de bibelots, a été cambriolé pendant la nuit. Personne n’a rien entendu. On a constaté des traces d’effraction sur une fenêtre. Le valet de chambre a trouvé devant la porte de l’immeuble, un fragment d’une antique porcelaine, et quelqu’un a ramassé, dans une rue éloignée, le pied d’un des fauteuils enlevés. Or nul autre indice ne permet de suivre la piste des malfaiteurs.

M. Marin s’adresse à Xavier TARVE, philosophe illustre, qui applique volontiers ses talents de psychologue et de logicien aux enquêtes policières. Sur ces entrefaites, un louche agent d’affaires, Prosper Pluvinard, se présente chez l’académicien avec une valise contenant plusieurs des objets volés. Les cambrioleurs, dit-il, l’envoient les lui revendre, pour la moitié de leur valeur…

Un Académicien découvre avec stupeur que, pendant la nuit, on lui a volé tous ses objets de valeurs, porcelaines, autographes, tableaux, meubles sans que personne ait rien entendu.

On découvre une fenêtre du bas fracturée, des traces d’escalade sur un mur et le pied d’un meuble dans une rue lointaine...

La victime fait appel à M. Tarve, fin psychologue et réputé pour avoir débrouillé bon nombre d’enquêtes.

Durant leur entretien, un personnage débarque, se disant émissaire des voleurs, venus pour revendre à moitié prix les objets volés à leur propriétaire.

L’Académicien, sous la menace de destruction du reste de ses biens, accepte le marché, mais la police décide de perquisitionner chez le revendeur et ne découvre que quelques bibelots. Pourtant, quelques instants plus tard, l’homme ressort de son bureau avec une valise, se rend chez l’Académicien, et en sort de nouveaux objets lui appartenant.

Pendant ce temps, M. Tarve observe, réfléchit, et commence à y voir clair.

On retrouve donc avec plaisir le personnage de M. Tarve qui, il faut bien l’avouer, pour l’époque, s’avère extrêmement original et plaisant. Taiseux, fin psychologue (sa profession de base), amateur de sciences, observateur et perspicace, il semble toujours ailleurs, à réfléchir à autre chose au point qu’on en oublierait sa présence.

Et, pourtant, il finit toujours par trouver la solution même des énigmes les plus mystérieuses.

Frédéric Mauzens développe une seconde enquête un peu plus longue que la précédente (un peu plus de 11 000 mots) et il utilise cet excédent, renforcé des économies de présentation du personnage (effectuée lors de la première enquête), pour se concentrer sur l’ambiance et le mystère.

Certes, le lecteur aguerri d’aujourd’hui, suivra le fil de l’intrigue aussi aisément que M. Tarve, lui-même, et comprendra ses agissements et ses remarques, contrairement aux protagonistes de l’histoire.

Mais, pour un récit datant de 1907, il faut bien lui reconnaître de nombreuses qualités.

Qualité d’intrigue ; originalité du personnage ; qualité de narration ; plume alerte ; un brin d’humour ; structure narrative récurrente (du moins, aussi récurrente qu’elle puisse l’être sur seulement deux épisodes).

Car, Frédéric Mauzens semble avoir mis en place ce qui devait (aurait dû) s’avérer être une série.

En effet, il reprend une structure narrative similaire à celle de son premier épisode en présentant tout d’abord le crime (ce qui semble assez logique) en faisant intervenir, en parallèle, la police officielle et M. Tarve, en mettant la première dans la panade, le second, dans la réussite, en suivant un peu les pérégrinations intellectuelles de M. Tarve, pour arriver à la résolution. Et c’est dans une scène finale qu’il raconte, à Ida et Pierre Aubertin, un couple d’amis chercheurs, comment il a résolu l’enquête.

Cette même structure est répétée dans les deux récits connus et est le parfait exemple d’une structure de série. Malheureusement, soit l’auteur n’a pas cru bon de continuer à faire vivre M. Tarve (ce qui est étrange au vu des qualités du personnage et des récits) soit les textes n’ont pas reçu le succès escompté (ce qui est tout aussi étrange, étant donné qu’ils sont parus dans un magazine qui compte plusieurs reportages et textes), soit ils sont parus dans les magazines que je ne dispose pas et sans que personne n’en ait fait état, soit il existe une autre possibilité que je n’entrevoie pas.

Toujours est-il que Frédéric Mauzens propose donc une seconde enquête encore plus agréable à lire que la précédente et qui s’appuie, tout comme la première, sur une idée plutôt intéressante et originale (pour l’époque, toujours), et met en scène des personnages tout aussi alléchants.

On apprécie M. Tarve pour son côté lunaire, tête en l’air, mais également pour sa psychologie et son goût des sciences et des expériences. Dans mon imaginaire, il serait un subtil mélange de Sherlock Holmes, M. Hulot (le héros de Jacques Tati) et Patrick Jane (The Mentalist). Un brassage détonnant, non ?

Au final, une deuxième enquête qui n’a pour seul défaut d’être probablement la dernière.