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Albert Boissière est un auteur très très injustement oublié.

Pourtant, Albert Boissière, de par la qualité et la quantité de sa production, depuis la toute fin du XIXe siècle jusqu’à la fin du premier tiers du XXe siècle, mériterait de demeurer dans l’esprit des lecteurs d’aujourd’hui.

Romancier, nouvelliste, conteur, Albert Boissière enchanta les lecteurs de son époque à travers ses romans diffusés en feuilletons dans les journaux ou en livres papier.

Romans sentimentaux, d’aventures, policiers, tout est prétexte, pour l’auteur, de se montrer comme témoin des mœurs de son époque, de proposer une vision de l’âme humaine sous ses différentes formes, mais, surtout, de combler les lecteurs en proposant des histoires pleines de rebondissements, d’humour, de poésie et d’humanité.

L’HOMME SANS FIGURE

Jadis, je m’appelais Barrabas, j’étais sculpteur, je vivais heureux auprès de ma femme, de ma fille et de mon garçon.

Un jour, le 6 septembre au matin, ma vie a basculé, et avec elle, celle de tous ceux que j’aimais… et de ceux que j’aimerais…

J’ai retrouvé mon épouse morte, dans mon atelier, tuée de la main de mon fils pour cinq louis d’or…

Afin de sauver ma famille, mon nom, je me suis accusé et j’ai fui…

Dès lors, par le hasard d’une rencontre, je changeais de patronyme, d’existence, de foyer, de pays.

Du roi des fous, le surnom que mes voisins me donnaient, je suis devenu le roi des sages…

Mais folie et sagesse sont parfois difficiles à discerner… surtout quand la destinée s’en mêle…

Barrabas, un artiste sculpteur bohème, découvre, en rentrant de la pêche, sa femme, morte, dans son atelier, d’un coup de marteau à la tête.

Son fils est prostré et avoue le meurtre, avançant comme mobile que sa mère lui a refusé 5 louis.

Pensant respecter les volontés de sa défunte épouse, Barrabas décide de sauver son fils en s’accusant à sa place par une lettre laissée sur les lieux du crime.

Il s’enfuit alors, ne sachant encore que faire, quand, par hasard, il rencontre un riche américain qui cherche un pauvre hère pour prendre l’identité de son associé décédé il y a 20 ans.

Alors Barrabas, devenu Jonathan Brentano, va devenir la marionnette de son sauveur et jouer un rôle déterminant dans la vengeance de ce dernier envers le fils né de l’adultère entre sa femme et le vrai Brentano...

Pousserai-je le bouchon un peu loin en affirmant que Albert Boissière était un Génie de la littérature ?

Bien évidemment, la puissance de ce terme pourrait être remise en cause en fonction du goût et de l’appétence du lecteur pour la prose d’Albert Boissière.

Aussi, je crierais haut et fort et sans risque de me tromper que Albert Boissière était un écrivain génial.

Aussi génial que mésestimé à l’époque, probablement.

Aussi génial qu’inconnu aujourd’hui, assurément.

Génial parce que conteur de génie.

Génial parce que manipulateur de mots dans l’excellence.

Génial parce qu’illusionniste des sentiments sans pareil.

Génial parce que témoin pertinent des mœurs de son époque.

Génial parce qu’humoriste admirable.

Génial parce qu’il parvenait à mêler toutes les qualités que je viens de citer dans un seul et même texte.

Génial parce qu’il savait se réinventer tout en reproduisant un même schéma.

Car, qui a lu les contes de Albert Boissière, sait qu’il était doué d’un humour sans égal, qu’il aimait croquer les défauts de ses contemporains.

Car, qui a lu son roman « La tragique aventure du mime Properce » sait que l’auteur ciselait à merveille ses textes et les paraît, probablement par timidité, par humilité, d’une cape de fantaisie et d’humour.

Car, qui a lu son roman « Un crime a été commis » sait que le romancier était passé maître dans l’art de la narration et du suspens grâce à une construction millimétrée de son histoire.

Car, qui a lu plusieurs ouvrages d’Albert Boissière, sait que celui-ci se complaisait à jouer du Hasard de la vie, pour manipuler ses personnages et ses lecteurs.

Mais qui eut pu se douter que ce grand écrivain, n’ayons pas peur des mots, parviendrait à se renouveler, à renouveler le plaisir du lecteur, en usant, à chaque fois, d’une même structure, d’une histoire similaire, d’un scénario aux rebondissements calés sur les mêmes stigmates ???

Probablement ceux qui ont dévorés « Z... le tueur à la corde » et « L’homme sans figure » deux romans d’Albert Boissière qui rivalisent d’excellences en puisant pourtant dans la même source.

Car, quand on a lu l’un, difficile de penser qu’avec les mêmes ingrédients, l’auteur parviendra à renouveler le même plaisir de lecture. Et, d’ailleurs, non seulement, il y parvient, mais, mieux, il réussit l’exploit d’accroître encore ce plaisir... et ce, malgré le fait que le lecteur averti a connaissance des ficelles que l’auteur va employer pour faire avancer son intrigue. Et ce, malgré qu’Albert Boissière, lui-même, à travers la narration à la première personne, distille au fur et à mesure des révélations sur les actes qui vont se produire.

Et, si cette fois, tout comme pour « Z... le tueur à la corde », Albert Boissière se dépouille de son humour, du moins de façon trop marquée, c’est pour mieux manipuler le lecteur, le subjuguer, le retourner, l’émouvoir.

Oui, il faut bien l’avouer, « L’homme sans figure » et « Z... le tueur à la corde » fonctionnent sur le même canevas, usent des mêmes artifices, d’identiques structures, narratives, émotives, constructives...

Certes, on rapprochera le héros des mésaventures de « Z... le tueur à la corde » à celui de « L’homme sans figure ». Et, si les héros sont comparables, leurs mésaventures le sont tout autant bien que dans le cas qui nous concerne aujourd’hui, les proportions sont encore plus grandes, plus grandioses...

Il n’y a pas de mot pour exprimer le génie d’un artiste. Aussi, je gagnerais probablement mon temps à me taire et devrais-je me contenter de vous inviter à vous plonger le plus rapidement possible dans la prose d’Albert Boissière ! Mais cela serait-il suffisant à vous convaincre de le faire ?

Je ne sais. Si j’en étais certain, je le ferais :

Dévorez l’œuvre d’Albert Boissière !

Malheureusement, même mon plus bel empressement, même ma plus grande exaltation, ne seraient pas suffisants à vous convaincre tous et, pourtant, en n’y réussissant point, je ferai passer certains d’entre vous à côté du plaisir de connaître la plume de cet auteur trop mésestimé à son époque et trop méconnu à la notre.

Nul besoin d’entrer dans les détails techniques de ses romans, de dire combien ils sont empreints d’humanité, d’espoirs, de désespoirs, de hasards et de fatalités.

Inutile de vous assurer retrouver une plume qualitative maniant à la perfection notre si belle langue avec toutes les subtilités et tout le vocabulaire que les auteurs d’aujourd’hui ont mis de côté pour satisfaire le plus grand nombre de lecteurs possibles, pensant, probablement à raison, que les mots inusités peuvent dérouter une grande partie de leur lectorat, qu’il n’y a pas pires supplices pour certains lecteurs que de méconnaître le sens d’un mot...

Peut-être parce que, ces lecteurs, face à un mot inconnu se sentent stupides, alors que, dans une telle situation, ils devraient se sentir heureux d’accroître leurs connaissances assurant ainsi la véracité de l’adage qui dit que l’on apprend à tout âge.

Mais là n’est pas la question ni le débat. Ne détournons pas (et quand je parle au pluriel, je ferais mieux de m’exprimer au singulier) cette chronique de son but premier : mettre en avant l’immense talent d’un écrivain que vous ne connaissez probablement pas, dont j’ignorerais probablement moi-même l’existence si, un jour, par hasard, je n’avais acheté deux romans de lui, parce que les livres n’étaient pas chers, parce que le titre de l’un, « La tragique aventure du mime Properce » m’avait interpellé, à cause de la profession, du prénom, parce que l’illustration de la couverture m’avait plu...

Et si je ne m’étais plongé dans la lecture de l’un des deux, « Un crime a été commis », dont j’avais grandement apprécié le style, l’histoire, sa construction et ses personnages, je ne me serais jamais plongé dans l’autre, un excellent roman dont je ne peux que vanter les qualités (plume, narration, humour, personnages, construction).

Mais, si alors je pensais avoir atteint le paroxysme du plaisir littéraire avec cet auteur, j’étais vite détrompé à la lecture de « Z... le tueur à la corde ».

Là, il devenait évident, j’en étais certain, que l’auteur ne pouvait pas me séduire davantage, m’accaparer plus et mieux... et j’avais tort, preuve en est avec la lecture de « L’homme sans figure ».

Car, effectivement, si ces deux romans fonctionnent sur le même canevas (tout comme « Un crime a été commis », d’ailleurs), l’histoire, ici, est encore plus éprouvante, pour le héros, pour Barrabas.

Barrabas qui, du début à la fin, pensant faire au mieux, se débat sans cesse dans une toile d’araignée tissée par un homme en mal de vengeance et par un auteur démoniaque.

Barrabas qui, poussé par l’instinct de sacrifice va mener toutes les personnes l’entourant à la catastrophe.

Barrabas qui, va pourtant sacrifier son identité, sa vie paisible, sa famille, son visage... pour, finalement pas grand-chose.

Barrabas dont le lecteur va suivre avec angoisse les mésaventures.

Certes, on pourrait reprocher à l’auteur d’utiliser un peu trop le hasard pour servir ses rebondissements, de faire du monde, un si petit territoire que chacun est forcé de se croiser et se recroiser, quelles que soient les manœuvres pour éviter ces rencontres.

Mais quand se hasard sert une histoire si exaltante, une plume à ce point alerte, alors, on ne peut que louer ce hasard.

Car, en plus des personnages, du style, d’une histoire, on sent à travers l’ensemble Albert Boissière, l’homme et non plus l’auteur.

Dans cette narration à la première personne, Albert Boissière fait passer des messages. Dans ces messages, que ce soit dans ce roman ou dans les autres, il ne cesse de clamer que, en tant que narrateur et personnage central de cette histoire qu’il conte, il n’est pas écrivain, et que, s’il l’était, il écrirait différemment, mieux, probablement.

Et, ces alertes, lancées par les personnages narrateurs, comment ne pas les interpréter comme des messages subliminaux hurlés par un auteur populaire qui manque de reconnaissance de la part de ses pairs, tout comme, plus tard, Frédéric Dard ne cessera de faire allusion à travers ses aventures de Sant-Antonio, de ce manque de reconnaissance des auteurs populaires.

Cette fragilité de l’artiste populaire qui voudrait être reconnu, avant tout, en tant qu’artiste, on la retrouve dans tous les arts, dans la littérature, dans la chanson, dans le cinéma, à la télévision.

Et Albert Boissière, et d’autres avant lui, souffrait déjà d’être considéré comme auteur d’un genre bas de gamme alors qu’il était auteur et un vrai grand auteur.

Oui, je pourrais continuer pendant des heures à parler de cet auteur que je ne connais qu’à travers ses textes, mais qui a su me conquérir totalement en me subjuguant devant sa prose, sa maîtrise, son talent...

Mais je vais m’arrêter là pour éviter de vous lasser.

Lisez Albert Boissière !

Au final, de roman en roman, Albert Boissière démontre qu’il était un grand écrivain qui pratiquait un genre considéré trop souvent comme mineur parce que populaire.