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« La poupée vivante » est un titre initialement paru sous la forme d’un fascicule de la collection mythique « Le Roman Policier » des éditions Ferenczi en 1920.

Comme nombre des titres de cette collection, il fut réédité dans les années 1930 (1932 pour celui-ci) dans la collection « Police et Mystère » des mêmes éditions Ferenzi sous la forme d’un fascicule de 64 pages.

L’auteur du récit est Marcel Priollet, un des piliers de la littérature populaire fasciculaire qui œuvra entre 1910 et le milieu des années 1950 et dont la production est immense et s’étend sur tous les genres à la mode à cette époque avec une prédilection pour les récits sentimentaux, les récits policiers et les récits d’aventures.

Dans le domaine du « polar » on notera les deux séries de l’auteur : « Old Jeep et Marcassin » et « Monseigneur et son clebs » dans les années 1940, mais également de très nombreux autres récits dont certains usent d’un personnage récurrent comme le détective radiesthésiste Claude Prince.

Sa production, il la signa sous son nom ou divers pseudonymes : Henry de Trémières, René Valbreuse, R.M. de Nizerolles, Marcelle-Renée Noll...

LA POUPÉE VIVANTE

La fille du grand inventeur, le Professeur Ticknor, s’est enfuie avec l’assistant de son père.

La jeune femme était promise au « Roi du caoutchouc », un influent millionnaire, qui fait jouer ses relations afin qu’on la rattrape au plus vite.

L’attorney général débarque toute affaire cessante, à huit heures du matin, chez le célèbre détective Smith-Lewis afin de lui confier l’affaire avec pour ordre de retrouver Cinderella Ticknor avant midi...

Le célèbre détective Smith-Lewis est dans son bain et refuse d’être dérangé, même quand il s’agit de l’attorney général au téléphone. Mais quand le même attorney débarque chez lui et défonce la porte de sa salle de bain, force lui est d’écouter le magistrat.

Celui-ci vient expressément lui demander de retrouver la fille d’un célèbre inventeur qui s’est enfuie avec son assistant. La jeune fille devait épouser un influent millionnaire et le détective n’a que jusqu’à midi pour la retrouver. Il est huit heures du matin...

« La poupée vivante » est un parfait représentant de la littérature populaire de l’époque (1920), mais plus encore de la société elle-même. En cela, ce titre est intéressant à lire et, pour cela, il était important de le rééditer dans l’état.

Je précise cela, car je me souviens d’une critique sur un vieux livre ou le lecteur disait qu’étant les propos archaïques et dégradants tenus à l’époque à l’égard des noirs, si un éditeur venait à vouloir rééditer ce titre, il devrait faire retravailler le texte pour le purger de ces passages.

Ce lecteur penserait probablement la même chose pour ce court récit de Marcel Priollet et, je dois avouer, que quelques années auparavant, ces passages auraient pu m’être rébarbatifs.

Seulement, depuis, je me suis plongé dans la littérature de l’époque et suis plus au fait de la place de l’étranger dans ces récits, mais également celle, pas réellement plus glorieuse, de la femme.

Désormais, nous vivons dans un autre monde et avons un regard moins archaïque ou patriarcal sur l’un et l’autre des sujets malgré le fait qu’une minorité n’ait pas évolué à ce sujet.

Toujours est-il que les populations noires et asiatiques en ce début de XXe siècle sont jugées comme inférieures et on leur prête souvent les pires tares et les pires vices. Il est donc tout naturel que ce constat soit reflété par la littérature de l’époque. Mais on peut faire le même constat, par exemple, sur les juifs (il suffit de relire « Pietr-le-letton » de Georges Simenon, pour le constater), les arabes... sans compter les nationalités plus exotiques que l’on retrouve dans les récits d’aventures.

Bref, tout cela pour dire que le traitement du seul personnage noir du récit est loin d’être en accord avec le politiquement correct d’aujourd’hui. Appelé nègre (cela est usuel dans la littérature de l’époque), jugé inférieur (le chauffeur du héros renverse un piéton, pas grave, c’est un « coloured-man ») voire repoussant (le personnage féminin refuse de parler jusqu’à ce que le détective pousse le noir à l’embrasser sur la joue : « tout, mais pas ça » la pire outrance pour la jeune femme) et encore je passe sur le côté fainéant, profiteur, menteur et alcoolo de ce pourtant sympathique noir.

Sympathique parce que sujet d’un « running gag » un gag récurrent qui apporterait un certain charme et un zeste de bonne humeur s’il n’était pas réservé au noir pour l’unique raison qu’il est noir.

Mais passons, comme il faut passer sur ces défauts de la littérature de l’époque de la même manière qu’il est inutile de s’offusquer de la place des personnages noirs dans le film « Autant en emporte le vent » un film d’une autre époque, contant une histoire d’une période encore plus lointaine.

Il serait d’ailleurs assez marrant de constater que la population américaine soit divisée en deux catégories, celle qui est fièrement xénophobe et celle qui s’offusque du manque de considération pour la population noire, alors qu’aucune des deux ne se soucis de la place du véritable autochtone de leur pays, l’indigène, celui né d’une population qui a été affamée, assassinée, parquée, alcoolisée et qui n’obtient, lui, le soutien d’aucune des deux parties.

Bref, là n’est pas le sujet et revenons donc à « La poupée vivante ».

Parfait exemple de la littérature et de la société de l’époque pour plusieurs raisons, disais-je. 

Je me suis un peu trop appesanti sur la première, la xénophobie au quotidien.

Je vais m’étendre maintenant sur les deux autres raisons.

L’une concerne la vision de la modernité à venir. Je n’évoquerais pas les voitures volantes qui sont sans cesse revenues dans les récits fantastiques pendant des décennies sans que celles-ci n’obscurcissent encore nos horizons, mais plutôt des petites modernités du quotidien que les auteurs ont pu imaginer. Ici, la maison du professeur Ticknor en est un parfait exemple avec des tapis roulants dans la maison, des robots domestiques... et ce robot imitant à la perfection l’être humain au point de pouvoir être confondu avec.

Et c’est en s’attardant sur le robot central du récit, ce robot ressemblant à s’y méprendre à la fille du professeur, que l’on peut également avoir une idée de la place de la femme dans la société de l’époque.

Silencieuse (le robot est muet), obéissant, que l’on range dans une boîte quand l’on n’a pas besoin de lui, voilà un peu un robot à l’image de la femme de l’époque à tous les points de vue (physiquement, aussi bien que techniquement).

Le titre, en lui-même, est assez criant sur le sujet même si je doute qu’il le soit volontairement.

La femme se doit de sa taire et d’obéir, c’est un peu le rôle de la femme dans cette littérature de l’époque et probablement dans la société.

Heureusement, Marcel Priollet use de son parallèle entre le robot et la femme pour permettre à la femme de s’émanciper grâce à son enfermement (il faut avoir lu l’histoire pour me comprendre) elle qui ne faisait, jusqu’alors, qu’obéir à son père...

Bref, on pourra dire que je fais de la psychologie de comptoir (et l’on n’aura presque pas tort, si ce n’est que les bistrotiers seraient tous au chômage s’ils comptaient sur ma consommation) et que Marcel Priollet n’a pas pensé à tout ça en écrivant son récit (ce que je pense également).

Du coup, après ce double, triple aparté, revenons-en au roman.

Le personnage du détective Lewis-Smith est à l’image du héros de l’époque (trentenaire, beau, distingué, courageux, perspicaces...) et n’offre qu’un intérêt assez limité.

Paradoxalement, c’est bien le personnage du « coloured man » qui prend le dessus sur les autres, malgré sa place peu envieuse et son peu de présence.

Et c’est en cela que je ferais un autre parallèle hasardeux avec le film « Freaks, la parade monstrueuse » de Tod Browning (qui est sorti la même année que la réédition de l’ouvrage) et qui se trouve être le plus beau film, le plus émouvant et surtout le plus humaniste que je n’ai jamais vu de ma vie. Car, dans ce film, rempli de monstres de foire, de vrais, pas des acteurs, les deux seuls vrais monstres sont les deux personnages dits normaux.

Mais je sens que je vais bien trop loin pour un récit qui, dans son fond, est trop anodin pour mériter qu’on s’y attarde autant.

Bref, Marcel Priollet nous propose une aventure classique pour l’époque, avec les personnages usuels (le beau et brave héros, la jeune femme énamourée, les méchants...) qui s’il se lit sans déplaisir à condition que l’on passe au-dessus du traitement du cireur de chaussures, mais qui vaut surtout par la vision qu’il donne de la société de l’époque pour toutes les raisons invoquées.

Pour conclure, il aurait été dommage de supprimer le personnage du noir, car, au final, c’est lui qui emporte la sympathie et l’attachement du lecteur au détriment des autres en plus d’être un témoin de la condition des « minorités visibles » de l’époque.

Au final, un petit roman un brin classique de la littérature populaire des années 1920 et qui vaut principalement pour des raisons extralittéraires...