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Un type, au demeurant épatant, avait l’habitude de dire : « On rencontre un texte, un auteur, comme on rencontre une personne ».

Il n’avait pas tort. Parfois, les rencontres littéraires sont souvent régies par les mêmes règles qu’une rencontre physique avec un ou une inconnue.

Des fois, au premier coup d’œil, on éprouve de la sympathique pour l’autre et l’on sent que cette rencontre peut aboutir sur une belle amitié ou un bel amour.

D’autres fois, dès les premiers instants, on sent une barrière s’élever, un froid s’installer entre les deux protagonistes, sans qu’il y ait de raison particulière à cela. L’instinct !

Comme il est des gens sa targuant d’être capables de juger une personne dès les premières secondes, je pense être dans la même capacité envers les textes et les auteurs.

Effectivement, depuis que je me passionne pour la littérature populaire (oui, cela marche mieux, chez moi, avec les vieux textes), il n’est pas rare que je me sois enthousiasmé devant la prose d’un écrivain dès la première ligne lue, parfois, au seul énoncé d’un titre et que j’aie su, à cet instant, que cet auteur allait m’offrir de beaux moments à partager.

Cette première impression, je l’eus au seul titre de « Toto Fouinard » de Jules Lermina.

Convaincu à ce seul énoncé, que j’allais adorer le personnage et la prose de l’auteur, je me suis plongé dans les aventures de ce jeune détective et je n’avais pas même dévoré la première moitié de son enquête liminaire que je savais que ce plaisir serait durable et croissant au fur et à mesure de mes lectures.

Puis ce fut au tour d’Odilon Quentin, le nom du commissaire né de la plume de Charles Richebourg.

Ce nom, seul, m’enthousiasma. Persuadé que j’allais adorer ses aventures, j’attendis d’avoir acheté l’ensemble de ses 46 enquêtes avant d’entamer la lecture de la première. Après avoir dégusté le premier paragraphe, j’étais conquis et, là aussi, je savais que ce plaisir serait présent jusqu’au bout...

Pour Maxime Audouin, il en fut un peu de même.

À la lecture de « La bande mystérieuse », je sus qu’entre cet auteur et moi, il pourrait y avoir de nombreux moments de plaisirs partagés. Seulement, difficile de mettre la main sur ses récits qui dataient de plus d’un siècle.

Des années plus tard, je parvenais enfin à trouver plusieurs textes de Maxime Audouin et j’entamais la lecture d’un premier.

Devenez quoi ? J’ai adoré.

Alors, je me suis mis à en lire un second et... j’ai adoré.

Puis un troisième... j’ai adoré...

Bref, vous aurez compris que je me suis follement épris de la plume de l’auteur... d’un auteur injustement oublié, que je cherche à faire redécouvrir aux lecteurs d’aujourd’hui pour qu’il les enchante comme il m’a enchanté.

Après vous avoir vanté « La bande mystérieuse », « Le puits qui pleure », « Le fil de l’araignée » et « L’homme aux yeux brillants », voilà que je reviens vers vous pour vous vanter les qualités de « La passagère de la Navarre ».

Mais, avant tout, cernons un peu plus l’auteur.

Maxime Audouin, de son vrai nom Eugène Léon Delacroix, né en 1858 et mort en 1925 est né, a vécu et mourut en Vendée.

D’abord enseignant puis journaliste, il devint écrivain et ne cessa de clamer son amour à sa région dans la plupart de ses récits.

LA PASSAGÈRE DE LA « NAVARRE »

Lors d’une traversée sur le paquebot la « Navarre » le menant au Mexique, Lionel Fontaine croise une mystérieuse jeune femme. Elle lui assure avoir des révélations à lui faire sur le meurtre de son père, suivi du suicide de sa mère, il y a neuf ans de cela.

La passagère qui semble sous l’étroite surveillance d’un homme plus âgé lui donne rendez-vous pour le lendemain matin à l’avant du navire. Mais elle lui pose un lapin et demeure, par la suite, introuvable…

Lionel Fontaine, à 15 ans, est devenu orphelin, son père a été tué pour lui voler le contenu de son coffre-fort, sa mère s’est suicidée quelques heures plus tard, effondrée par la mort de l’être tant aimé.

Mais aucune enquête n’a su découvrir l’identité de l’assassin et Lionel, 9 ans après, ne croit toujours pas au suicide de sa mère.

Sur le paquebot l’amenant au Mexique, pays d’origine de sa défunte mère, Lionel discute avec un ami. Une jeune femme, en entendant son nom dans la conversation, l’interpelle et lui demande s’il est bien le fils du Fontaine de l’affaire Fontaine !

Face à sa réponse positive, la jeune femme lui dit avoir des révélations à lui faire sur la mort de ses parents et lui donne rendez-vous, le lendemain matin, sur un point du navire, où elle se rendra en échappant à la surveillance des Lopez, sa belle-mère et le frère de celle-ci qui la surveillent de manière drastique.

Mais, le lendemain, la jeune femme ne vient pas au rendez-vous et les Lopez ne cessent de le regarder avec haine... 

Maxime Audouin, dans ses récits, a ses petites marottes.

La plupart du temps, il narre ses histoires à la première personne et il n’est pas rare que son narrateur soit, au choix, écrivain ou instituteur et que ses intrigues se déroulent dans sa chère contrée vendéenne.

Si, dans « La passagère de la Navarre », Maxime Audouin conserve sa narration à la première personne, par contre, son héros n’est ni instit ni écrivain et, surtout, il ne met nullement les pieds en Vendée.

Bien au contraire, ce récit se déroulera en grande partie au Mexique avant, dans une seconde partie, de revenir dans la capitale française et ses alentours immédiats.

Mais il est un autre point commun dans les récits de l’auteur, c’est que celui-ci sait concentrer ses textes tout en en tirant le maximum possible.

Je me faisais la remarque que, Albert Boissière, un auteur qui œuvrait un peu à la même époque même s’il mourut 14 ans après Maxime Audouin, parvenait à écrire des longs romans sans que jamais le lecteur, prit par l’histoire et le style, ne se rende compte qu’il est face à un tel pavé, tant la lecture est agréable et semble rapide.

Au contraire, Maxime Audouin parvenait à écrire de petits romans (celui-ci dépasse à peine les 20 000 mots) sans que jamais le lecteur n’ait conscience d’être face à un roman aussi concis tant celui-ci contient tous les éléments d’un grand roman.

C’était là la force de Maxime Audouin, de parvenir à faire croire aux lecteurs qu’il venait de dévorer très rapidement un roman fleuve, bourré de rebondissements, d’informations, d’aventures, alors, qu’en fait, il n’avait lu que ce que certains seraient capables d’appeler juste une « grande nouvelle ».

Cette capacité, Maxime Audouin la doit à son ingéniosité dans la manière d’amener les informations. Certains s’épancheraient dans une narration directe des éléments subalternes de l’intrigue quand Maxime Audouin prend le parti de les raconter par le truchement d’un résumé d’informations obtenues par une tierce personne.

Déjà, quand un personnage narre un évènement, cela permet une certaine concision, mais quand l’auteur résume cette narration, alors, il gagne énormément en taille de son texte sans faire perdre le moindre élément d’information au lecteur.

À cette grande qualité (pour qui travaillait principalement pour les journaux et les magazines) s’ajoute alors une autre : la simplicité.

Contrairement à Albert Boissière (dont je raffole également des textes) qui use des hasards et des coïncidences pour multiplier les rebondissements tout en les contant d’une plume virevoltante, Maxime Audouin, lui, dépouille sa prose, son style et son intrigue pour rendre l’ensemble simple sans jamais être simpliste.

Sa plume, notamment, une belle plume usant d’un bon français de l’époque, des plumes comme l’on en fait plus et qui me rappelle un peu celle d’Alphonse Daudet (dans mes lointains souvenirs, car voilà très très longtemps que je n’ai pas lu du Alphonse Daudet, donc il est possible que mes souvenirs soient tronqués). Pas de fioritures, pas de recherche d’un style particulier, mais la simple utilisation du juste mot ou de la juste tournure pour dire ce qu’il veut raconter.

L’auteur ne cherche pas à se faire autre qu’un simple narrateur, même si, malgré cela (ou grâce à cela), il se révèle être un excellent écrivain. Car faire simple ne signifie pas, comme certains auteurs d’aujourd’hui, faire avec un minimum de vocabulaire pour éviter de froisser le lecteur en lui proposant des mots qu’il risque de ne pas connaître et se contenter de composer des « sujet-verbe-complément ». Faire simple, chez Maxime Audouin, signifie faire juste ! Justes mots, justes tournures, sans en faire trop.

Le lecteur, ainsi, tout en lisant un roman, et de par la narration à la première personne, a en même temps l’impression de se trouver face à quelqu’un qui lui raconte son histoire. 

Maxime Audouin était donc un écrivain-conteur.

Quant à l’intrigue, celle-ci n’est pas galvaudée même si, là encore, inutile d’en faire trop. L’auteur propose également une intrigue simple avec juste ce qu’il faut de suspens pour servir les aventures de son héros.

Là aussi, il simplifie bien des choses grâce à ce hasard (ou cette chance) dont, bien souvent, les auteurs se servent pour complexifier les choses.

Dans tous les cas, il sait (oui, je parle au présent d’un homme mort il y a un siècle) passionner ses lecteurs et les faire plonger en apnée dans ses histoires pour ne leur permettre d’en émerger qu’au point final, et ce sans utiliser des artifices flamboyants attirant l’attention pour cacher l’inanité du reste de l’intrigue.

Alors, certes, il y a toujours un peu de sentiments dans les romans de Maxime Audouin, comme il était de coutume à l’époque, mais ces sentiments ne sombrent jamais dans le sentimentalisme.

En clair, Maxime Audouin est un auteur juste à défaut d’être juste un auteur. Tout chez lui est mesuré sans être calibré, et surtout, sans que cela jamais ne paraisse.

Au final, Maxime Audouin est le genre d’auteur qui à la flamboyance, l’outrance ou l’ingéniosité des uns répond par la pondération et la juste mesure à dimension humaine. Un grand auteur caché derrière de petits textes... en apparence.