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J’irai droit au but : « Un crime bizarre » est un texte bizarre !

Voilà, fin de ma chronique, à la prochaine.

Non, je sens bien qu’il faut que je développe un petit peu mes propos.

Tout d’abord, j’espère ne pas avoir à vous apprendre que Marcel Priollet fut l’un des principaux piliers de la littérature populaire française (si je vous l’apprends, cela veut dire que vous ne lisez pas mes chroniques).

L’auteur, entre 1910 et 1960, fut l’un des grands pourvoyeurs de textes pour les diverses collections fasciculaires tant dans les genres aventures, sentimentaux, anticipation que dans le genre policier qui m’est si cher.

Pour cela, il usa de plusieurs pseudonymes dont René Valbreuse, R.M. de Nizerolles, Henry de Trémière ou Marcelle Renée Noll.

C’est sous ce dernier pseudonyme qu’il signa la très grande partie des 95 fascicules de la collection « Les Grands Détectives » des Éditions Modernes dans la seconde moitié des années 1930.

« Un crime bizarre » est, à l’origine, le 13e titre de cette collection.

UN CRIME BIZARRE !

Monsieur Chevillon est plongé dans la terreur. Chaque début de mois, il reçoit une lettre anonyme égrenant le décompte du temps qu’il lui reste à vivre.

Le délai étant prochainement imparti, il fait appel à une Agence de Surveillance afin d’assurer la garde autour de sa villa isolée.

Malgré cette précaution, Monsieur Chevillon est assassiné durant la nuit.

Très vite, le juge d’instruction soupçonne le fils illégitime de la victime.

Mais, l’inspecteur François PESSART est persuadé de l’innocence du jeune homme.

Dans tous les cas, le policier va devoir résoudre un crime bizarre !

Autant vous le dire toute de suite, je vais divulgâcher à mort... spoiler... bref, raconter l’histoire, mais, rassurez-vous, vous ne perdrez rien, car, si j’ai l’habitude de vanter le travail de Marcel Priollet, dans ce récit, il nous démontre tout ce qu’il ne faut pas faire en matière d’intrigue.

Pour dédouaner un peu l’auteur, reconnaissons que ces textes étaient vite écrits, vite publiés et que, parfois (pas trop chez Priollet, mais qui sait ?) se trouvaient être des réécritures d’anciens textes.

Ceci explique que, dans ce genre de fascicules, les protagonistes changent parfois subitement de nom, que quelques incohérences se glissent de-ci de-là (sans compter les fautes et les problèmes de ponctuation).

Ici, tout y est en matière d’incohérences.

D’abord, le crime bizarre, si bizarre qu’il est d’abord dit que M. Chevillon est mort de plusieurs coups de poignard dans le cœur avant que plus tard, il soit dit qu’il a été retrouvé égorgé, le rasoir à ses côtés, au point que la mort aurait pu passer pour un suicide si le garde n’avait tiré sur un personnage qui s’échappait de la maison. Bizarre, non ?

Le corps est retrouvé enfermé dans sa chambre, le verrou intérieur tiré, les fenêtres et volets fermés. Personne ne se demande comment le meurtrier est entré et comment il est sorti, alors que tout était fermé de l’intérieur. Voilà qui ne surprend ni ne choque personne, pas même l’inspecteur Pessart.

Ensuite, les lettres de menaces sont en fait envoyées par le fils illégitime que Chevillon a eu avec une mulâtresse au Brésil quand il était jeune, avant de faire fortune. Depuis, il a dépensé pour faire éduquer l’enfant, l’a envoyé dans une prestigieuse université dont il doit bientôt sortir diplômé pour retrouver son père en France. Cependant, toutes les lettres sont envoyées d’un bureau de poste en France alors que le fils n’est débarqué que la veille au Havre.

Bon, je passe sur le genre de plaisanteries ! Qui ferait ce genre de plaisanteries ??? Je vous le demande.

Durant l’intrigue, le narrateur omniscient nous raconte comment le garde, la nuit du meurtre, voit quelqu’un sortir de la maison et lui tire dessus. Problème, c’est le garde, le meurtrier et il n’a donc vu sortir personne. Le narrateur omniscient s’est une nouvelle fois fourvoyé à l’aulne d’une révélation postérieure (je rassure Marcel Priollet, ce travers arrive encore dans les romans des écrivains de nos jours, même des romans à succès).

On retrouve du sang au pied du muret que le meurtrier est censé avoir franchi. Le fils de la victime est blessé à la main, d’un coup de feu (la bonne coïncidence), car il s’est battu avec un ami (il est fréquent que l’on se batte à coups de revolver entre amis). Le juge en conclut donc que le fils est coupable. Mais Pessart, ce bon Pessart, devine qu’il s’agit du sang de bœuf (comment il a su ça, lui ?? il est fort, non ?). Effectivement, il s’agira de sang animal. Bravo Pessart !

Enfin, alors que l’affaire piétine, plusieurs semaines après, passant (comme par hasard) près de la villa du crime, Pessart constate que la nièce de la victime qui vivait avec son oncle, au lieu d’être éplorée, est joyeuse et en compagnie du... garde de la fameuse nuit du meurtre !

Mais alors là, autant Pessart est perspicace quant au sang de bœuf, autant, voir le garde avec la nièce de la victime ne semble pas lui mettre la puce à l’oreille.

Heureusement, va débouler un témoin et pas le moindre puisqu’il s’agit de la secrétaire de l’agence de sécurité, celle qui a aidée à faire embaucher celui qui fera la garde de la villa et qui vient confesser que, amoureuse de celui-ci, elle lui avait proposé d’assassiner Chevillon pour voler le contenu de son coffre-fort afin de vivre ensemble dans le luxe. Mais, pas de bol, le type a préféré s’acoquiner avec la nièce et capter tout l’héritage plutôt que de se contenter des miettes avec la secrétaire.

Alors, oui, les femmes jalouses sont prêtes à tout, mais faut pas les prendre pour des connes non plus. La gonzesse s’accuse d’être l’instigatrice d’un meurtre, alors qu’il lui aurait suffi de dire que c’est son amant qui lui avait proposé l’affaire, ou qu’il l’avait évoquée et qu’elle avait refusé ou l’avait quitté à cause de ça et hop, vengeance, pareille, mais sans risque de condamnation.

Voilà, vous savez désormais tout. Marcel Priollet était un bon écrivain de littérature populaire, mais là, il s’est totalement planté dans son histoire. Tant pis, pas grave, on lui pardonnera.

Au final, un récit qui ne tient pas debout de A jusqu’à Z.