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« La nef des dingues » est un roman de Jean Amila, alias Jean Meckert, alias « Excellent auteur à suivre » (même s’il y a peu de chances qu’il sorte prochainement un nouveau roman du fait d’être mort il y a bien trop longtemps : 1995).

Jean Amila est un auteur que l’on ne devrait plus avoir à présenter, aussi, si vous ne le connaissez pas, je vous invite à surfer sur Internet pour en savoir plus.

Sachez tout de même que l’auteur, né en 1910, commença à écrire au cours des années 1930, qu’il fut publié chez Gallimard en 1941 pour un roman écrit en 1936. Succès pour le roman, mais succès un peu sans suite qui pousse l’auteur à écrire pour la littérature populaire et, notamment, fasciculaire (sous les pseudonymes, entre autres, de Mariodile et Marcel Pivert, sous lequel il écrira, aux côtés de Henry Musnik, alias Gérard Dixe, des aventures du commissaire Lenormand). 

C’est la rencontre avec Marcel Duhamel, en 1950, alors directeur de la collection « Série Noire » chez Gallimard, qui va bouleverser la vie de l’auteur et faire de Jean Meckert, Jean Amila.

Effectivement, à la demande de Duhamel, Jean Meckert écrira « Y’a pas de Bon Dieu ! » un roman à l’origine publié comme étant une traduction de Jean Meckert d’un texte de John Amila (la collection publiait alors quasi exclusivement des traductions de romans américains).

Par la suite, John Amila deviendra Jean Amila et écrira les romans que l’on connaît ou que l’on devrait connaître.

« La nef des dingues » paru en 1972 dans la collection « Série Noire » est l’occasion de faire connaissance avec l’inspecteur Édouard Magne, alias Doudou Magne, alias Géronimo, un flic anticonformiste, aux allures de hippies, cheveux longs (d’où son surnom), veste à franges, sandales, ne se déplaçant que sur sa fidèle moto, une Norton 750. Il est peu apprécié de ses collègues, excepté de son supérieur, et déteste en général les autres flics qu’il pense trop au service du pouvoir et pas assez des opprimés.

On retrouve Géronimo dans deux autres romans de l’auteur : « Contest-flic » et « Terminus Iéna »

La nef des dingues :

Doudou MAGNE, alias Géronimo, passerait partout inaperçu avec ses cheveux longs, ses sandalettes et sa moto...
Sauf à la Brigade criminelle, où il est O.P., Car on conçoit mal qu’un flic puisse être hippie fleuri, à bandeau indien sur le front et insigne pacifiste sur la poitrine... Même s’il embarque sur un bateau ivre dont le nom évoque la fin du monde.

Faisons donc connaissance avec Doudou Magne alias Géronimo... mais pas tout de suite, car le roman nous présente d’abord un couple de paumés, la jeune Bri (pour Brigitte) entichée du Batave Dorf, peintre sans succès et, surtout, sans envie de travailler.

Voilà deux ans que la jeune femme loge et nourrit son gros nounours fainéant quand celui-ci, décide de changer un peu de vie et veut partir à l’aventure... aventure qui va tourner court puisque, pris en stop, avec Bri, par un chauffeur un peu bas du front, Dorf, le pacifiste Dorf, le doux Dorf, lui fout une raclée et lui vole son camion avec de retourner penaud dans les pénates de Bri.

Mais son destin a changé sans que personne, même lui ne s’en rende compte et Bri, pour satisfaire ses envies d’autres choses, décide de reprendre contact avec une ancienne copine qui, plus chanceuse, s’est maquée avec un vieux et riche promoteur immobilier.

Elle fait croire au couple nanti que l’exposition de Dorf à Paris a remporté un immense succès et qu’il est désormais plein de fric qu’il veut claquer dans un bel appartement ou dans un bateau, afin de profiter des largesses du mec de sa copine et, pourquoi pas, d’une croisière sur le petit yacht du promoteur.

Mais le promoteur immobilier se trouve sans le sou, ayant plongé dans une arnaque dont il est devenu le dindon de la Farce et le bouc émissaire, promis à des poursuites et des condamnations, et celui-ci est bien décidé à fuir le pays sur son bateau... qui a disparu, emprunté par deux adolescents...

Et voilà comment une dramatique aventure va pouvoir débuter...

Effectivement, si le roman est l’occasion de découvrir Doudou Magne alias Géronimo, celui-ci s’avère ne pas être le héros de l’histoire, et ce pour deux bonnes raisons. La première, déjà évoquée, est son apparition tardive. La seconde, la primordiale, est que ce roman ne comporte aucun héros.

Car tous les protagonistes de cette histoire sont, peu ou prou, des paumés, qui vont se révéler, à eux-mêmes ou aux autres, au fur et à mesure des évènements.

Bri, fille d’aspect maladive, amoureuse par nécessité, par piété, ne cherche qu’à sauver quelqu’un et s’éprend de qui aura besoin d’elle, occultant tout le reste.

Sosso, la compagne du promoteur, une jeune femme pleine d’attraits, a trouvé dans cet homme bien plus vieux, un peu plan-plan, pas très beau, la sécurité d’une bonne situation.

Bob et Pipou, les deux ados voleurs de bateau, s’avèrent être des criminels sans scrupules, le premier étant la tête, le second, l’exécuteur qui, à coup de sac de jute rempli de billes, éclate le crâne des petites vieilles pour leur piquer leurs économies.

Nono, le promoteur sombre dans la déchéance en découvrant qu’il a participé à un projet immobilier n’étant qu’une arnaque dont il devient le bouc émissaire et pour lequel il a perdu tout ce qu’il avait, sauf son bateau. L’homme ne s’est pas remis de la mort de sa précédente femme et sombre lentement dans un mysticisme forcené.

Les deux flics, lancés sur les traces du promoteur pour récupérer à tout prix les documents en sa possession qui peuvent éclabousser des gens hauts placés s’avèrent être des flics sculptés dans le type du militaire obéissant et sans morale ni scrupules.

Puis vient Géronimo, un flic pas comme les autres, qui refuse le conformisme de son métier et, surtout, d’être au service du pouvoir. Mais, malgré sa dégaine, sa bonne volonté, il s’avère impuissant à endiguer une spirale infernale qui se terminera forcément dans le sang. Il a connu Bri, dans le passé et sent qu’elle trempe dans quelque chose qui la dépasse et va tenter de l’en sortir.

Jean Amila signe ici un roman qui ne fonctionne pas tant sur l’intrigue que sur l’ambiance et les personnages.

Car l’auteur nous propose une galerie de personnages très intéressante dans laquelle les hommes (excepté Géronimo) vont sombrer dans la violence et le meurtre, mais pour des raisons différentes.

Dorf, pacifiste et doux, va rapidement s’enivrer de l’impression de puissance consécutive à l’agression du chauffeur, se rendant compte du plaisir d’avoir le dessus sur un autre être, si faible soit-il.

Non, lui va plonger dans un mysticisme meurtrier.

Quant à Pipou, le joueur de billes, le personnage le plus intéressant du roman, va, lui, se révéler aux autres, leur révéler sa véritable personnalité longtemps cachée derrière une veulerie et une soumission feinte.

Tous vont devenir fous ou folles, de haine, de rage, de violence, d’aveuglement jusqu’à un final où la révélation sera sanglante...

Le lecteur sent monter lentement la folie et la violence chez les uns et chez les autres et, tout comme Géronimo, assiste impuissant à cette explosion meurtrière.

Le bateau, point central de l’histoire, point de rencontre entre les personnages, point d’émergence de la violence et de la folie de certains ou de révélation de celles des autres, agit comme un catalyseur.

Le jeune Pipou est donc le personnage le plus travaillé et le plus intéressant du roman. Longtemps considéré par les autres comme un être chétif martyrisé par un ami qui le poussait au crime, le garçon se révèle bien différent. Et cette révélation se fait à travers un geste anodin qui fonctionne, tout le long de l’histoire, comme un gimmick, quand le gamin remplit lentement son boudin de jute de billes en acier, comme le hors-la-loi du Far West rempli le barillet de son revolver, laissant craindre un nouvel assassinat.

Ce geste, à la base enfantin, de ranger ses billes, devient celui d’un psychopathe, assoiffé de violence et de sang. Et, comme un homme auquel l’arme tenue à la main confère un sentiment de puissance et d’invincibilité, le gamin, la matraque à la main, devient un autre.

Mais « La nef des dingues » n’est pas qu’une galerie de personnage, ni même un brûlot contre l’économie et le capitalisme, ou une simple aventure, non, c’est avant tout un roman de Jean Amila (oui, pour moi, Jean Meckert est avant tout le Jean Amila de la « Série Noire »).

On y retrouve le style de l’auteur, mais également ses marottes (qui sont proches de celles de Géronimo), dont, notamment, son aversion pour l’autorité et les militaires. La plume, comme à l’accoutumée, est délectable, et ce, dans les moments calmes du récit tout autant que dans les scènes plus tendues.

Au final, est-il besoin de dire que Jean Amila est un auteur à redécouvrir d’urgence ? Un court roman qui offre un très agréable moment de lecture et une galerie de personnages hétéroclites et intéressants. Du Jean Amila !