Christie_1939_Dix_petits_nègres

L’art est une substance complexe !

L’art est un magma merveilleux !

L’art est une nécessité vitale !

L’art, plus que le rire ou la conscience de sa mortalité, est ce qui sépare le plus l’homme de l’animal.

L’art est à la fois intemporel et un marqueur de temps.

Enfin, ça, c’était avant !

Avant que les puritains, les bien-pensants, les imbéciles, pensent que l’art se doit de s’adapter au fur et à mesure du temps au lieu, justement, de marquer une époque pour mieux voyager et faire prendre conscience de l’évolution.

Loin de moi la volonté de réactiver le débat qui a lieu à chaque génération de savoir si avant on pouvait dire des choses qui sont désormais proscrites. Pas besoin de mon avis pour savoir que les sketches de Desproges, Coluche et consorts seraient désormais bannis. Pas besoin non plus d’expliquer qu’il n’y a pas à rechercher si loin pour se retrouver dans la même position. Les sketches de Dieudonné et Élie Semoun se retrouveraient dans le même cas, celui, plus proche, de Bigard, sur le lâché de salopes le serait tout autant. Et que dire des blagues à la con qui ponctuaient les repas arrosés d’antan et qui ont valu une descente aux enfers à l’humoriste présentateur Tex.

Non, on ne peut plus tenir les mêmes propos qu’avant et, parfois, ce n’est pas plus mal. Mais entre ne pas pouvoir tenir les mêmes propos que d’antan et occulter ou supprimer ces mêmes propos tenus à une époque où on le pouvait, voilà deux choses bien différentes.

Enfin, différentes... plus trop maintenant.

Je ne m’étendrai pas sur le film « Autant en emporte le vent » qui a récemment subi cette aberration qui consiste à nier le passé pour me contenter d’évoquer le cas d’Agatha Christie ou du moins, d’un de ses plus grands succès « Ils étaient dix » « Les dix petits nègres ».

Raaa, « Les dix petits nègres » ! Voilà un titre qui était dans le collimateur des bien-pensants depuis fort longtemps. La preuve, dès 1940, aux États-Unis, le titre original « Ten Little Niggers » avait été changé en « And Then There Were None ». Car, aux É.-U., tu pouvais massacrer des noirs (apparemment, tu le peux toujours), tu pouvais les empêcher de voter, les humilier, les empêcher de prendre le même bus qu’un blanc, d’entrer dans le même bar qu’un blanc... mais tu ne pouvais pas appeler le roman d’Agatha Christie « Ten Little Niggers ». C’est beau, la bien-pensance, quand même. C’est beau l’évolution des mentalités !

Seulement, outre l’absurdité de la démarche, c’est la négation même de l’œuvre qui est faite à travers ce changement.

Car, rappelons aux lecteurs qu’il n’y a aucun noir dans ce roman (pas de niggers, de nègres) et que le titre fait référence à une lointaine comptine datant de 1869 et qui est adapté d’une comptine de 1868. La première étant « Ten Little Indians » pour devenir « Ten Little Niggers » dans laquelle des petits Indiens (ou noirs) meurent un à un d’une façon différente jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul de vivant, le dernier décidant de se pendre. C’est joyeux une comptine pour enfant, non ? Il n’y a qu’à se pencher sur nos contes pour enfants (le chaperon rouge, par exemple) pour constater que toutes ces comptines ont un contenu discutable.

Mais bref. La question que l’on peut se poser est : changer le titre ne change-t-il pas l’œuvre ?

Bien sûr que si. Surtout dans ce cas-là. Car, s’il n’y a aucun noir dans le roman, l’histoire se déroule sur l’île du Nègre (ah non, c’est vrai, c’est devenu « l’île du soldat » dans les versions bien pensantes). Mais, surtout, l’intrigue s’appuie sur cette fameuse comptine. Chaque personnage est assassiné de la même façon que meurt chaque petit nègre ou indien de la comptine. Du coup, en changeant le titre, on dénature le livre. D’autant plus qu’Agatha Christie avait coutume d’utiliser des comptines pour établir ses intrigues. En niant celle de son plus grand succès, on nie plus qu’un ouvrage, mais toute une œuvre.

Alors, les bien-pensants s’arrêteront-ils à cet unique blasphème ? Ou bien feront-ils réécrire « Pietr-le-letton » de Georges Simenon, la toute première enquête de Maigret, car les propos tenus dans le roman envers les juifs sont gênants ? Si oui, bien des romans, des fascicules de la littérature de l’époque vont devoir subir des changements.

J’adore la littérature populaire du début du XXe siècle. Mais si on devait en arriver là, ce serait l’hécatombe. Plus un texte ne sortirait sans dommage de cette purge. La façon dont était considérés, traités, nommés, jugés, les noirs, les asiatiques, à l’époque, des juifs et des arabes, par la suite, obligerait à tout réécrire.

Et que dire de la place de la femme dans ces mêmes textes ? Entre les femmes soumises se mariant avec de vieux riches pour assurer leur train de vie, en passant par les femmes vénales et vénéneuses du roman noir des années 50 en passant par les femmes potiches... Doit-on, au nom de l’image de la femme, réécrire tous ces textes ?

Et quand ces textes, ces films, ces œuvres seront soit modifiés, soit éliminés, quel référent sur les mentalités auront les générations futures ? Comment jugeront-elles de leur évolution sans avoir aucune trace des mentalités passées ?

Et si l’on ne peut juger de son amélioration, peut-on encore s’améliorer ?

J’en ai marre de ce politiquement correct qui gangrène la société, car, le politiquement correct n’est qu’une posture qui permet à certains de se faire passer pour de bonnes personnes publiquement alors, qu’intérieurement...

Les mondes les plus puritains en apparence sont souvent les plus pervertis à l’intérieur ; cessons ce puritanisme de façade, laissons les œuvres telles qu’elles ont été conçues et si elles contiennent des propos qui sont désormais intenables, expliquons aux générations les plus jeunes qu’ils ont la chance de vivre dans une société qui s’est améliorée et qui vise à tendre vers plus d’égalité et de respect envers tous.

« Les dix petits nègres » sera toujours, pour moi, « Les dix petits nègres ».