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« Les envoyés du diable » est l’épisode liminaire d’une série nommée « L’Agence Héléna » publiée à partir de 1957 aux éditions Lutèce.

Cette série est composée de 53 titres de 128 pages (sans compter les rebrochages), contenant des récits d’un peu plus de 30 000 mots.

L’auteur ? Un certain Francis Fortunas, un pseudonyme derrière lequel se cacherait un certain Jean Denis (mais lequel, il en existe tant !)

Ces histoires content les enquêtes d’Héléna et de Rudy, la patronne et son ami et employé. Elles sont ainsi présentées par l’éditeur :

La belle Héléna et son inséparable Rudy à la disposition des honnêtes gens, des gangsters et autres mauvais garçons, pour toutes enquêtes ou opérations difficiles…

Le style est dans la mouvance naissante de l’époque, du roman « hard boiled » argotique, comme il en fleurit depuis la toute fin des années 40.

Les envoyés du diable:

Max, un truand de Paname, en compagnie de son ami Habib, élimine, dans la forêt de Fontainebleau, l’italien Rino, qui lui a fait un enfant dans le dos en réalisant seul un casse qu’ils avaient prévu de faire ensemble. La vengeance n’est pas sa seule motivation, Max a surtout peur que Rino finisse par le donner aux poulets.

Mais Rino a deux mystérieux et dangereux frangins, qui risquent de lui faire la peau si le corps est découvert.

Aussi, pour prendre les devants, Max fait appel, sous un faux prétexte, à l’Agence Héléna, pour retrouver les frangins du défunt…

Max et Habib ont buté Rino. Mais ce dernier les a prévenus, ses frangins le vengeront. Problème pour Max, il ne sait ni qui ils sont ni où ils se trouvent et ne peut donc pas se protéger efficacement. Aussi, demande à l’Agence Héléna de retrouver Rino, qui lui doit soi-disant de l’argent, et qu’il soupçonne être caché chez ses frères. Le but pour Héléna et Rudy est donc de trouver les frères de Rino…

La première chose qui frappe à la lecture de ce roman, ce n’est pas tant le style qui est celui de bien des polars de l’époque, mais bien les termes et les propos tenus envers Habib et ses confrères.

À force de lire de la littérature populaire du début du XXe siècle, j’ai fini par me familiariser avec les propos racistes de l’époque, tantôt envers les Asiatiques, tantôt envers les noirs, même, parfois, envers les juifs.

Si les récits sont à remettre dans le contexte de l’époque, à l’aulne de notre génération, les termes peuvent choquer. C’est d’ailleurs ce qui avait freiné mon plaisir à la lecture de la première enquête du commissaire Maigret (« Pietr le Letton »). Effectivement, les propos tenus envers les juifs m’avaient un peu déconcerté.

Depuis, je me suis habitué à replonger dans les clichés et les termes d’antan envers les autres communautés. Passons les Chinetoks, les jaunes… ou les nègres et compagnie.

Ici, les termes changent, le rapport à l’étranger, non. Le narrateur, parfois omniscient, parle donc d’Habib dans des termes tels que « Crouïa », « Bicot », « Bic », « Bougnoule » sans compter sur les intentions prêtées à tous les Arabes en général comme c’était le cas, avant, des Africains ou des Asiatiques.

Bref, passons sur ce défaut inhérent à une autre époque.

D’ailleurs, on pourrait faire la même remarque, dans beaucoup de récits du début du XXe siècle, même les plus policés, sur le traitement envers la femme.

Ici, l’image de la femme est rehaussée par le fait que le héros est une héroïne, la fameuse Héléna, femme forte, mais qui a tout de même besoin d’un ami musclé, le beau Rudy.

Pourtant, les autres femmes du roman sont forcément des prostituées ou des femmes soumises qui prennent une baigne si elles l’ouvrent trop (le roman policier des années 50-60, donc).

Question style, on notera forcément un usage excessif de l’argot. Pas l’argot retravaillé et recherché façon Frédéric Dard, ni l’argot brut de décoffrage à la Albert Simonin, mais un argot entre-deux, suffisamment littéraire pour ne pas déplaire, pas assez pour enthousiasmer.

L’intérêt principal de ce premier opus réside dans sa narration.

Celle-ci est assez surprenante pour une série populaire, du moins pour un lecteur habitué à des formats plus courts, des titres un peu plus datés. Il faudrait que je lise plus de séries de cette époque pour comparer.

En tout cas, la narration n’est pas linéaire et pas simpliste.

Effectivement, l’auteur use de deux narrateurs pour faire avancer son récit.

Le premier, classique, est omniscient. Narration à la troisième personne contant ce qui s’est passé.

Le second, tout aussi classique, est une narration à la première personne. Les évènements sont alors contés par Héléna.

C’est ce mélange qui est plus surprenant (par rapport aux séries populaires que j’ai coutume de lire).

D’autant que, sans aller sur des récits chevauchant, la narration n’hésite pas, en changeant de point de vue, à revenir un peu en arrière, ce qui coupe la linéarité de cette narration.

Les personnages, quant à eux, sont forcément clichés, c’est le genre qui veut ça, plus que le format, pour une fois. Car, sur plus de 30 000 mots, l’auteur a le temps de développer des personnages. Pourtant, il se contente des caïds très méchants, des héros très gentils (et beaux), des femmes soumises et des étrangers sournois…

Dommage. Certes, Héléna, en prenant le premier rôle et, parfois, la narration, atténue quelque peu ce travers, mais pas suffisamment à mon goût.

Question intrigue, celle-ci ne vole pas très haut, mais, après tout, le principe n’est pas de proposer un roman à suspens, mais plutôt un roman d’action.

Pas de rebondissements, de révélations.

On notera une fin pas entièrement morale.

Au final, un premier épisode qui comporte des défauts inhérents au genre et à l’époque, et qui ne permet pas totalement de s’attacher aux deux héros. Pour autant, il n’est pas déplaisant à lire.