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« Salut Dolegan ! » est probablement le premier épisode de la série « Lew Dolegan » de Louis de la Hattais.

Je dis « probablement », car j’ai appris à me méfier des certitudes en matière de littérature populaire et si ce titre fut estampillé « 1 » dans parution en 1959 dans la collection « Allo Police » des Éditions S.E.G., avec le jeu des rééditions, des rebrochages et des recueils, je manie cette information avec prudence d’autant que la collection « Allo Police » s’avère être un beau bordel à cerner.

Car la collection « Allo Police » naquit en 1941 aux éditions A.B.C. avant de changer de pavillons (S.E.D puis S.E.G.) pour disparaître en 1966.

Cette collection (ces collections, devrais-je même dire) fut abreuvée par les plumes de Maurice Lambert, Jean des Marchenelles, Maurice Limat, Jean Normand, Frank Harding (pseudo de Léo Malet)… Jean Fournel.

Et c’est ce Jean Fournel qui nous intéresse aujourd’hui, car cet auteur qui fut commissaire de Police à Provins écrivit également (surtout ?) sous le pseudonyme de Louis de la Hattais.

De Louis de la Hattais, la collection « Allo Police » comporte des mettant en scène deux personnages récurrents : Jim Patterson et Lew Dolegan (mais on y retrouve aussi des personnages récurrents d’autres auteurs comme le détective Teddy Vérano de Maurice Limat).

Il semblerait que les aventures de Jim Patterson aient débuté au début des années 1950 et celles de Lew Dolegan aient pris la suite à la fin de la même décennie.

Il faudrait s’immerger totalement dans la collection « Allo Police » et la décortiquer de l’intérieur pour en dire plus sur le sujet.

Toujours est-il que Lew Dolegan est un détective dans la droite ligne des romans « Hard Boiled » américains des années 1940 et 1950.

On y retrouve donc les mêmes éléments que ceux de ces romans d’outre-Atlantique, mais également des romans et fascicules français singeant le genre, depuis San Antonio jusqu’à Nestor Burma en passant par les romans de J.A. Flanigham (la série « Les dessous de l’Agence Garnier », par exemple) ou de la série « Les enquêtes de l’Agence Walton » et consorts.

Salut Dolegan ! :

Je m’agenouille près de Patricia Goodrich, et je lui enlève son bâillon. Après quoi je lui explique que je suis nettement abruti, mais que j’ai bien l’impression qu’elle a pris ma tête pour une enclume et je lui demande où elle a acheté le joli petit marteau dont elle s’est servie pour me faire entendre les cloches.

Elle me répond que c’est moi la cloche, et elle me dit de la délier parce qu’elle n’a pas envie de rester ligotée comme ça toute sa vie. Au moment où je commence à lui enlever ses liens, j’entends un petit bruit derrière moi, et je me retourne vivement. Mais il est trop tard. Il y a à cinq pas de moi un grand type brun, très élégant, qui me braque avec un Colt…

Lew Dolegan est dans la mouise. Il a ouvert son agence de détective privé depuis quelques mois, mais les clients se font très rares et son compte en banque est à sec.

Aussi, quand Geori Lora, sa secrétaire, fait enfin entrer une cliente, Lew Dolegan est prêt à accepter l’affaire, quelle qu’elle soit.

Patricia Goodrich, la cliente, lui explique qu’elle est divorcée d’un homme riche et féroce, qu’elle s’est barrée avec les bijoux qu’il lui avait achetés et qu’elle craint qu’il ne tente de les récupérer et, au passage, de se venger d’elle.

Bien que Lew Dolegan se soit habilement rendu compte que la femme lui mentait, il accepte pourtant d’aller chez elle pour assurer sa surveillance…

Rien de bien nouveau dans ce court roman (30 000 mots) ni dans le personnage de Lew Dolegan pour qui a déjà lu le genre de romans dont je parlais en préambule.

Effectivement, l’auteur ne cherche pas à innover, mais plutôt à naviguer sur le succès d’un genre ou d’un personnage (comme l’ont toujours fait les auteurs de littérature populaire).

On retrouve donc le détective beau gosse, séducteur, courageux, chanceux, intelligent (mais pas trop) qui aime l’alcool, les petites pépées et l’action.

En face, on trouvera les méchants bien méchants.

Entre les deux mondes, celui des femmes, qui lui aussi se divisera en deux, mais les deux parties d’une même face angélique puisque la figure féminine de ce genre d’ouvrages est toujours belle et jeune posée sur un corps de déesse.

Seule la mentalité séparera les deux versants de la médaille : d’un côté la secrétaire courageuse, dévouée et amoureuse et de l’autre, la femme vénale, vénéneuse et menteuse.

Ainsi, il est assez facile, dès le début, de se douter de la révélation finale, mais on ne lit pas ce genre d’ouvrage pour la qualité de l’intrigue.

Tous les éléments sont donc présents pour parodier le genre mis en avant jusqu’à la narration à la première personne.

Pourtant, c’est un peu là que le bât blesse dans ce roman (est-ce uniquement dans ce premier épisode ?) c’est cette narration à la première personne. Non pas que ce système narratif soit, dans l’ensemble, mal employé, mais dans un contexte de littérature populaire où les textes sont rapidement écrits et pas retravaillés par la suite, l’auteur s’expose plus de coutume aux répétitions de début d’incise dans les dialogues (puisque, au final, c’est le héros qui parle tout le temps).

Ainsi on se retrouve avec une répétition usante des formes du verbe « dire » du genre (en exagérant à peine) :

« J’aime mieux vous dire que je lui ai dit, ce que j’avais à lui dire et qu’elle m’a dit qu’elle ne comprenait pas ce que je voulais dire ».

Certes, les répétitions sont le pain quotidien de la littérature populaire du fait que les auteurs n’ont pas le temps de retravailler leurs textes, mais là, c’est un peu trop et cela gêne réellement le début de la lecture.

Ensuite, on y fait moins attention quand on est entré dans l’histoire, mais quand même.

Louis Fournel a probablement lu Frédéric Dard et son San Antonio. Non pas qu’il tente d’user de l’argot San Antonien, (heureusement que non), mais on retrouve la façon d’évoquer les parties de jambes en l’air à coups de métaphores. Ce n’est pas du niveau du maître, mais cela permet d’évoquer la chose sans sombrer dans le grivois, loin de là.

Pour ce qui est de l’intrigue, pas de quoi fouetter un canard avec une queue de chat (ouais, ça veut rien dire, et alors ?), mais on pouvait s’en douter dès le début. Histoire de vols, de partenaires de casse qui tentent de réduire le nombre de parts du butin… Là non plus, rien d’original.

Quant au style ? Louis de la Hattais a le bon goût de ne pas sombrer dans l’argot ou le langage des rues sans pour autant oser le style ampoulé. S’en trouve une plume qui, débarrassée de ses répétitions ne serait pas déplaisante.

Au final, un premier épisode plutôt agréable à lire malgré les répétitions évoquées, les personnages caricaturaux et l’intrigue simpliste.