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Il est parfois des évidences que l’on occulte volontairement ou inconsciemment ou bien que l’on chasse d’un revers de la main quand elles viennent vous titiller l’intellect. Pourquoi ? Que sais-je ?

Mais ne vous y trompez pas, ces évidences méprisées reviennent toujours vous frapper à un moment où à un autre en vous faisant passer, au mieux, pour un distrait, au pire, pour un imbécile.

Imbécile que je suis !

Mais cela n’a rien d’étonnant, Jules me fait toujours cet effet.

Pour Jules Maigret, lors de notre première rencontre, mon esprit avait mis un voile sur les qualités du personnage et du style de l’auteur, tout ça à cause des propos dégradants sur les juifs qui, à l’époque, n’avaient rien de choquant (question d’époque).

Pour Jules Troufflard, il m’a fallu ma 3e rencontre pour reconnaître le lien évident de parenté entre ce Jules et le précédent.

Effectivement, ne me demandez pas pourquoi, cette parenté, pourtant probablement assumée, ne m’a pas sauté aux yeux immédiatement alors qu’elle est flagrante.

Parenté de prénom (Jules), de corpulence, de caractère, de méthode, d’appétit…

Seul le mépris pour la cigarette, le cigare et la pipe me permettait encore d’élever un rempart entre les deux personnages.

Pourtant, le prénom, la carrure, la façon d’enquêter, de manger, de boire, l’ambiance, tout était là et même plus. Mais, ce seul arbre cachait la forêt dans mon esprit étriqué qui, trop heureux de découvrir un bon personnage, ne voulait pas le rabaisser en le rapprochant d’un de ses pairs.

Et, pourtant, quelle honte y a-t-il à s’inspirer des meilleurs ? Tous les personnages de la littérature populaire ne sont-ils pas des pendants de ceux qui les précèdent ?

Bien évidemment !

Mais dans « Le Mystère de La Cabretto », impossible de se voiler la face. Tout est là. L’ambiance, le personnage, le style, tout, tout, tout.

Et c’est en lisant une critique sur « Pietr-le-Letton » la première enquête de Jules Maigret que la goutte d’eau qui fait déborder le vase, le détail qui fait se déchirer le voile, me sauta aux yeux.

Comment avais-je pu oublier qu’au début de son enquête liminaire, le commissaire Jules Maigret faisait partie de la 1re Brigade mobile. Pis, la première phrase du roman est la suivante :

Le commissaire Maigret, de la première Brigade mobile, leva la tête, eut l’impression que le ronflement du poêle de fonte planté au milieu de son bureau et relié au plafond par un gros tuyau noir faiblissait. Il repoussa le télégramme, se leva pesamment, régla la clé et jeta trois pelletées de charbon dans le foyer.

Mais oui, la filiation devenait évidente : Jules Maigret… Jules Troufflard/1re Brigade mobile… Deuxième Brigade mobile/La pipe… le cigarillo (mais pas dans le premier épisode)/Caractère/appétence/méthode/ambiance…

Tout y était ! Plus de doute, Jules Troufflard était un clone de Jules Maigret, un clone qui s’avérait à peine moins appréciable de l’original.

« Le Mystère de la Cabretto » est un fascicule de 96 pages paru aux éditions L.E.M., probablement en 1945-1946 (date qui est une extrapolation en fonction de la date de sortie du premier épisode et des évènements contenus sur lesquels on peut mettre une date) contenant un récit d’environ 30 000 mots.

Le texte est signé Jean Buzancais, un pseudonyme d’un certain André Rastier, plus connu sous l’alias de René Byzance (du moins pour ceux ayant lu sa série « Les enquêtes du Professeur »)

LE MYSTÈRE DE « LA CABRETTO »

« La Cabretto », c’est la Cour des Miracles.

Le propriétaire, Sylvain Sylva, pour fêter ses cinquante ans, a réuni sur son domaine, outre la Duchesse Reine, sa maîtresse, une exploratrice et sa danseuse de compagne, un peintre, un retraité, un ancien acrobate difforme à la suite d’une chute d’un trapèze, un agent immobilier martyrisé par son épouse et un adonis simplet vêtu d’un pagne qui aime sauter du haut des rochers dans la mer et se battre avec les chiens de garde.

Quelques domestiques sont là pour servir Sylvain Sylva et ses invités.

Mais le lendemain, un nouveau convive débarque, le commissaire Jules TROUFFLARD, qui va se faire un plaisir à interroger tous les hôtes, car, le matin, Sylvain Sylva a été découvert sur son lit, un couteau planté dans le cœur !

Un meurtre a eu lieu à « La Cabretto » la villa de l’excentrique Sylvain Sylva.

Pour l’été et pour fêter son 50e anniversaire, Sylvain Sylva avait accueilli chez lui une foule hétéroclite de personnages. Mais Sylvain Sylva a été retrouvé mort poignardé dans sa chambre au petit matin.

Le commissaire du village de Fabregas préférant coller ses timbres de collection que de s’enquiquiner à enquêter conseille au juge d’instruction de faire appel au Commissaire Jules Troufflard de Marseille.

Celui-ci débarque au volant de la vieille voiture qu’il vient de s’acheter en compagnie de son adjoint Sylvestre et va faire connaissance avec d’étranges personnages qu’il va lui falloir sonder afin de découvrir qui a pu assassiner leur si généreux hôte.

Avec la lecture de « Le Mystère de La Cabretto », le doute est totalement levé en ce qui concerne la filiation entre Jules Maigret et Jules Troufflard.

Effectivement, dans cette enquête un peu plus épaisse que les précédentes, aux caractéristiques du héros s’ajoutent une ambiance et une critique d’une certaine société que n’aurait pas reniées Georges Simenon.

Jules Troufflard est très inspiré de Jules Maigret ! Qu’importe, cela ne l’empêche pas d’être fort intéressant et sympathique au possible. Et ce, d’autant plus que l’enquête qui lui est confiée va le pousser dans ses retranchements puisque si « Maigret se trompe », Troufflard n’est pas infaillible lui non plus.

On suit avec un grand plaisir cette enquête dans un monde étrange peuplé d’êtres particuliers. Depuis le jeune adonis vêtu d’un seul pagne qui saute de rocher en rocher, plonge dans la mer au risque de se fracasser sur les récifs, se bat avec les chiens de garde, dort dans la nature… en passant par le couple formé par une femme aventurière, mais pourtant très casanière et une danseuse qui est à ses ordres, un domestique ancien acrobate qui s’est jadis écrasé au sol lors d’un numéro de trapèze et qui se trouve tout déformé, l’homme d’affaires qui est battu par sa femme… jusqu’au Troufflard, lui-même, qui va passer par toutes les émotions possibles pour enfin résoudre cette affaire.

Pas de doute « Le Mystère de La Cabretto », si ce n’est un côté un peu trop grand-guignolesque des personnages, un climat par trop ensoleillé, et des effluves bien trop méridionaux, aurait pu être une enquête de Jules Maigret.

Mais, pour le plus grand plaisir des lecteurs, elle est une enquête de Jules Troufflard. Personne n’y est perdant.

Car, en plus de l’ambiance, des personnages et du style, l’auteur délivre une intrigue pas si mauvaise que cela, et qui réserve son lot de surprises.

Un bon héros (très bon) une bonne ambiance, du style, des personnages secondaires hauts en couleur, du mystère, des rebondissements… « Le Mystère de La Cabretto » possède tous les éléments d’un bon petit roman policier et cela tombe bien, car c’est effectivement un bon petit roman policier.

Au final, en prenant de l’épaisseur Jules Troufflard réussit à entrer dans les bottes de Jules Maigret sans y flotter, un exploit auquel on espère assister de nouveau.