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La littérature populaire de la première moitié du XXe siècle a fait vivre nombre d’auteurs de tous poils et de tous acabits.

Certains sont venus par hasard à l’écriture, d’autres y sont venus par goût, et l’on ne compte pas ceux qui se sont lancés dans l’aventure dans le seul but de pouvoir se nourrir.

Il faut dire que la littérature populaire de l’époque avait besoin d’un nombre immense de textes pour peupler les journaux, les magazines, les fascicules et les romans destinés au bon peuple dont ces aventures étaient l’un des rares moyens de s’évader à portée de sa bourse.

Chaque journal avait son ou ses feuilletons quotidiens. Les magazines, de même, proposaient, si ce n’est des feuilletons à suivre de numéro en numéro, au moins des contes ou des nouvelles.

Et le nombre de fascicules publiés chaque année, qu’ils soient de 16, 32, 64, 96 ou 128 pages, était incroyablement élevé.

Aussi, pour alimenter toute cette machine, fallait-il compter sur un nombre impressionnant d’auteurs… ou sur des auteurs écrivant énormément.

Il y eut donc de tout.

Parmi les auteurs très prolifiques, on citera volontiers Arnould Galopin, José Moselli, Marcel Priollet, Maurice Limat, Rodolphe Bringer, Henri Musnik qui, sous divers pseudonymes, proposèrent moult récits dans tous les genres à la mode à l’époque.

Dans cette foule d’auteurs acharnés, il ne faut pas oublier Henri-Georges Jeanne, alias H. J. Magog ou Jean de Tardoire et d’autres pseudonymes, qui abreuva les journaux et quotidiens de l’époque de ses nombreux romans-feuilletons, mais qui écrivit également beaucoup pour les collections fasciculaires.

Dans le genre policier, on notera un personnage récurrent de l’auteur : le détective Paddy Wellgone.

« Le détective milliardaire » est un roman publié en 1937 aux éditions Baudinière, mais qui parut également en feuilleton dans les journaux.

Il met en scène un détective milliardaire : Guy Charleval.

Le détective milliardaire

Guy Charleval s’ennuie ! Milliardaire désabusé il s’est essayé à diverses activités afin de pimenter son existence sans jamais parvenir à trouver celle qui lui redonnera l’envie de vivre. Aussi, en dernier recours, il décide de se faire détective en prenant, contre rémunération, la place de M. Le Sourd, un privé établi.

Son premier client, un sud américain, lui demande de prouver qu’il n’est pas fou.

Le riche homme s’est rendu dans une banque pour toucher un gros chèque et s’est réveillé, dépouillé, dans un hôtel miteux. Pourtant, plusieurs témoins affirment l’avoir vu quitter l’établissement avec son argent et se rendre dans un bar pour s’y désaltérer. Mais lui n’en a aucun souvenir.

Le faux M. Le Sourd accepte l’affaire sans se douter qu’elle va le lancer dans une folle et dangereuse aventure et le confronter à une bande de gredins prêts à tout pour parvenir à leurs fins…

En lisant les aventures de Guy Charleval alias M. Le Sourd, le lecteur a l’impression de se trouver face à des aventures du détective Paddy Wellgone, du même auteur.

Même ambiance, même style, même genre… jusqu’à la naïveté un peu désuète des intrigues qui tranche avec la plupart des autres romans de l’auteur.

Et pour cause, puisqu’en lisant les aventures de Guy Charleval, on lit effectivement, des aventures de Paddy Wellgone retravaillées.

En fait, même les auteurs les plus prolifiques de l’époque usaient parfois ou souvent de subterfuges pour augmenter leur production de façon factice.

Certains se contentaient de changer le nom d’un personnage et prendre un autre pseudo et de proposer ce « nouveau » récit à un autre éditeur ou bien au même, mais pour une autre collection (pratique usuelle d’Henri Musnik, par exemple). 

D’autres s’inspiraient de leurs propres textes pour en écrire d’autres comme Marcel Priollet.

H. J. Magog, quant à lui, du moins dans l’exemple du jour, s’est contenté de reprendre 4 aventures de Paddy Wellgone, de changer le nom du personnage, d’écrire une scène préliminaire pour présenter ce fameux Guy Charleval et expliquer pourquoi, milliardaire, il se lance dans le métier de détective, réécrire quelques passages pour lier ensemble des histoires qui n’avaient rien à voir et écrire, enfin, une scène finale pour tenter d’expliquer l’ensemble de ses 4 aventures…

Ainsi, le début de l’aventure de Guy Charleval paraphrase « La banque mystérieuse », une enquête de Paddy Wellgone parue en 1935 dans la collection « Police et Mystère » des éditions Ferenczi (déjà édité en 1921 dans la collection « Le Roman Policier » des mêmes éditions) et se termine par l’affaire de « Le testament du fantôme », du même Paddy Wellgone, paru dans la collection « Le Roman Policier » en 1921 et réédité dans la collection « Police et Mystère ».

Entre les deux, les affaires me sont inconnues, n’ayant pas lu tous les textes de l’auteur, mais je ne doute pas que l’on trouve, en troisième position, « La périlleuse attraction », parue en 1922 dans la collection « Le Roman Policier » puis en 1936 dans la collection « Police et Mystère ». La seconde est probablement soit « Le diabolique enlèvement », soit « Le portrait aux yeux vivants », publiée dans les mêmes collections.

Le roman se termine alors par une scène écrite pour l’occasion et qui tente d’expliquer l’inexplicable et d’offrir un épilogue à l’aventure.

Car il faut bien reconnaître que si les 4 affaires n’ont rien à voir ensemble, à l’origine, le lien que l’auteur crée entre elles pour l’occasion de ce « roman » sonne assez faux à la lecture. Parvenir à mettre en scène les mêmes malfrats (ou des affiliés) dans des combines qui n’ont rien de comparable se révèle être un exercice d’équilibriste casse-gueule et H. J. Magog ne s’est pas trop foulé la rate pour éviter de chuter. Ainsi, les transitions entre les affaires résonnent réellement trop comme des « transitions » pour que le lecteur averti ne sente pas la supercherie même s’il ne connaît pas les textes d’origine.

Car, pour réussir cet exploit de conserver un lien entre les enquêtes, H.J. Magog tente de nous faire croire au personnage de Lilette Smiling (sa cliente de presque A jusqu’à Z) qui se trouve être la cible des malfrats.

D’abord, par l’intermédiaire de son secrétaire qui s’est fait dépouiller dans la fameuse banque en allant encaisser un gros chèque pour elle. Ensuite, par la disparition du père de cette même Lilette Smiling, père qui aurait magouillé un peu, mais qui, rentré dans le droit chemin, lui demande, par l’intermédiaire d’un testament, de rendre l’argent qu’il a escroqué à ses victimes.

Ensuite, l’auteur veut nous faire croire que, ayant rendu cet argent et devenue pauvre, elle se met à gagner sa vie devenant artiste de music-hall et jouant du violon suspendue dans les airs. Mais alors, son secrétaire, dont elle était amoureuse et qui devait l’épouser ne peut plus, car ses parents, depuis que leur future belle-fille est devenue pauvre, ne veulent plus de cette union d’autant que le jeune homme (pauvre secrétaire) serait convoité par une riche mexicaine…

Enfin, en tentant de nous faire croire à une improbable substitution entre le père de Lilette et un ami à lui, avec une autre histoire de testament devant lui rendre la fortune…

Il est vrai que la littérature populaire n’est pas avare d’incohérences ou de rebondissements sonnant creux, mais là, c’est poussé le bouchon un peu trop loin.

Cependant, en prenant les enquêtes indépendamment les unes des autres, on peut retrouver le charme désuet des récits courts de H. J. Magog des années 1920.

C’est probablement la meilleure façon de déguster cette improbable aventure.

Au final, en tentant de faire un roman de quatre enquêtes indépendantes déjà écrites, H.J. Magog nous livre un récit qui, dans son ensemble, ne tient pas la route, mais qui, tronçonné, conserve le charme des fascicules de l’époque.