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La littérature populaire est un immense océan qui fut alimenté par une foule d’auteurs plus ou moins obscurs dont certains eurent une renommée, en parallèle, tandis que les autres sombrèrent dans un anonymat regrettable.

On ne dira jamais assez que pour un Georges Simenon, un Frédéric Dard, un Jean Meckert qui écrivait sous pseudonymes des récits pour les collections fasciculaires de son époque, des dizaines, des centaines, des milliers d’auteurs, eux, ne sortiraient jamais de leur anonymat.

Pourtant, on se doit d’être reconnaissant à ces auteurs, si ce n’est pour la qualité de leurs plumes, au moins pour leurs prolixités.

Henry Musnik est de ces auteurs dont on peut vanter la production par son ampleur plus que par sa qualité.

Né au Chili en 1895, Henry Musnik, sous divers pseudonymes (Alain Martial, Claude Ascain, Pierre Olasso, Pierre Dennys, Gérard Dixe…) est l’auteur d’un nombre incalculable de fascicules qui alimentèrent une foule de collections chez divers éditeurs.

Pendant trois décennies, à partir du milieu des années 1920, Henry Musnik ne cessa d’écrire et d’écrire, des récits policiers et d’aventures, principalement, pour les éditions Ferenczi, A.B.C., E.R.F., S.E.N, P. Dupont, Nicea…

Les titres nés de sa plume ne se comptent plus, les personnages récurrents qu’il fit naître non plus.

Certes, il faut bien reconnaître que tous les héros musnikiens ont des airs de déjà vu et qu’ils s’inspirent plus que largement de ceux d’auteurs dont la renommée était grande. Mais c’était un peu le lot de tous les auteurs de fascicules qui, à travers des récits très courts, n’avaient pas la latitude nécessaire pour poser un personnage. Aussi était-il plus facile et, surtout, plus concis, d’esquisser les traits d’un héros que tout le monde connaît. Ainsi, les clones d’Arsène Lupin, Sherlock Holmes, Jules Maigret, Fantomas et consorts pullulent-ils dans cette paralittérature.

Mais si j’ai l’habitude de railler quelque peu Henry Musnik pour son savoir-faire qui, jusqu’à présent, ne lui permettait que d’assurer le minimum syndical, force est, désormais de constater que lorsque l’occasion lui était donnée, lorsqu’il avait un peu plus d’espace pour permettre à sa plume de s’épanouir, l’auteur était capable de proposer bien plus que ce dont il était coutumier et d’approcher une excellence dont on ne l’aurait jamais cru capable.

La preuve avec la série « Mandragore » une série publiée, à l’origine, en 1950 aux éditions Ferenczi au sein de la collection « Bibliothèque Mystéria » sous la forme de 4 gros romans de 80 000 mots mettant en scène Gérard Nattier, alias Mandragore, un cambrioleur audacieux et son amie et partenaire le fantasque Joseph Bloque, amateur de mots croisés, de pêche et d’expressions burlesques…

MANDRAGORE

La Perle Rose, un bijou d’une rare beauté et d’une valeur historique incommensurable, vient d’être achetée par les Beaux-arts.

Deux jours avant la remise officielle de la perle au conservateur, celle-ci disparaît. À sa place, une feuille blanche sur laquelle est écrit, en rouge, le mot « MANDRAGORE ».

Encore un coup de ce mystérieux cambrioleur qui sévit avec audace depuis quelques mois et après qui court en vain la police.

Pourtant, dès le lendemain, les journaux publient une lettre signée MANDRAGORE, protestant contre l’accusation portée contre lui. MANDRAGORE ne s’attaque qu’aux riches, pas aux trésors artistiques, aussi, s’engage-t-il à retrouver la Perler Rose dans les plus brefs délais et à la faire parvenir au Gouvernement…

Gérard Nattier, un homme bien sous tout rapport, s’avère être, en fait, le redoutable Mandragore, un cambrioleur qui déleste les riches gens de leurs biens et laisse, derrière lui, une carte à son nom.

Pour ce faire, il est épaulé par Joseph Bloque, son domestique, mais, surtout, son ami qu’il connut dans un stalag allemand et avec qui il s’échappa.

Mais l’inspecteur Octave Silot est lancé sur sa piste et promet à qui veut l’entendre qu’il finira bien par arrêter le célèbre Mandragore.

Henry Musnik est un auteur qui compte dans la littérature populaire fasciculaire française malgré le fait qu’il soit né au Chili.

Si, jusqu’à présent, je louais son immense production, une certaine malignité et un savoir-faire parfois indéniable, j’avais toujours mis en doute ses réelles qualités d’écrivains.

En effet, à travers la lecture de nombreux fascicules de 32 ou 64 pages signés Claude Ascain, Pierre Olasso, Alain Martial, Jean Daye, Pierre Dennys, Gérard Dixe, Florent Manuel… tous des pseudonymes d’Henry Musnik, je m’étais fait l’image d’un auteur qui avait de la bouteille à défaut de talent. Je le comparais à un bon faiseur, ce genre de réalisateur sans génie qu’emploie souvent Hollywood pour tourner des films d’action de seconde zone et à qui l’on doit des films divertissants à défaut de chefs-d’œuvre.

Car, si je ressentais un certain plaisir à la lecture de ces fascicules, ce plaisir était plus engendré par le fait qu’Henry Musnik avait du métier plus que par son talent.

Évidemment, je n’oubliais pas que le format fasciculaire est très contraignant, que certains auteurs avaient du mal à le maîtriser, que celui-ci incitait à utiliser des personnages passe-partout ou des clones de héros célèbres de la littérature populaire.

Henry Musnik n’échappait pas à cette règle et ses personnages étaient souvent calqués sur Arsène Lupin, Fantomas et consorts. D’un autre côté, ses autres héros étaient à ce point interchangeables qu’il leur prêtait parfois les mêmes aventures, en changeant juste les noms, les titres et son pseudonyme (ce qui amplifie largement une production pourtant déjà immense).

Alors, j’en étais arrivé à penser qu’Henry Musnik ne pouvait être que cet écrivain sans génie, celui qui se contente d’aligner les mots pour proposer des récits si ce n’est insipides, du moins, sans grand intérêt autre que celui de remplir un bon moment de lecture (ce qui est déjà pas mal et pas donné à tout le monde).

C’est un constat que j’avais un peu fait également sur Pierre Yrondy, l’auteur des aventures de Marius Pégomas ou celles de Thérèse Arnaud… jusqu’à ce que je lise le roman « Jean Durand, détective malgré lui ». Je découvrais alors un autre Pierre Yrondy, un écrivain au talent insoupçonnable.

Il vient de m’arriver un peu la même chose avec Henry Musnik à la lecture de cette série : Mandragore.

En fait de série, « Mandragore » est constitué de quatre romans de 190 pages (contenant chacun un récit d’environ 80 000 mots) intégrés à la collection « Mystèria » des éditions Ferenczi en 1950 (et magistralement illustrés par Georges Sogny).

80 000 mots le récit, ce chiffre ne vous dit peut-être pas grand-chose, mais si je vous explique que les fascicules que je lisais de l’auteur s’étalaient, pour la plupart, sur 10 000 mots et, au mieux, ne dépassaient pas 20 000, vous comprendrez que la taille de ces romans est assez inusitée pour l’auteur et pour le lecteur que je suis.

Ainsi, « Mandragore » allait me permettre de voir si Henry Musnik parvenait à tenir la distance. S’il pouvait proposer une véritable intrigue ou, du moins, une véritable histoire, avec des personnages plus fouillés et un style moins plat.

Allais-je être conquis ? Ou bien Henry Musnik allait-il une nouvelle fois me flouer en ayant fabriqué un roman à partir de plusieurs de ses fascicules (je l’en savais capable et certains auteurs l’avaient fait avant lui).

Si la lecture commençait d’une manière plutôt agréable, malgré un personnage central déjà très usité par l’auteur (une sorte de clone plus moderne d’Arsène Lupin), j’entrevoyais très vite, au bout d’un quart du texte, une juxtaposition de plusieurs récits pour former un roman.

Effectivement, les 50 premières pages pouvaient former une histoire quasi indépendante et j’en arrivais à me dire que l’auteur avait encore joué au malin.

Pourtant, cette mise en bouche n’était en fait qu’une présentation des personnages qui allait s’enchaîner sur une suite du récit qui tiendrait en haleine jusqu’au bout des presque 200 pages et des 80 000 mots.

Autant le dire tout de suite, après la lecture de ce premier opus, Henry Musnik est remonté dans mon estime et de beaucoup.

Déjà, parce que les personnages, même si Gérard Nattier alias Mandragore, n’a rien d’original, sont plutôt plaisants et attachants, Joseph Bloque en tête.

Car, Joseph Bloque vole la vedette à son héros d’amis grâce à ses particularités.

Titi Parisien, sa gouaille et son humour font souvent mouche. Obsédé par les mots croisés, sa passion le rend original. Et, sa seconde passion, inventer des expressions à la gomme, lui confère une réelle bonhomie (même si elle est à mon sens sous-employée).

Car le factotum du héros, une fois n’est pas coutume, est également son ami. Le vouvoiement de rigueur en présence d’étrangers, laisse rapidement la place au tutoiement et à la franche camaraderie dès qu’ils se retrouvent seuls.

Effectivement, les deux hommes se sont connus au stalag pendant la guerre, ils se sont évadés ensemble et ont bourlingué avant de rentrer au pays.

Mais les apparences ne sont pas trompeuses qu’envers Joseph, Gérard, lui, passe pour un gentleman du meilleur monde alors qu’il est un cambrioleur.

Certes, on trouvera que la ligne directrice de la série : un cambrioleur pourchassé par un flic teigneux, n’a rien d’original et, effectivement, elle n’a rien d’original, mais Henri Musnik démontre qu’il maîtrise le format long bien mieux que le format fasciculaire.

Pourtant, l’intrigue n’est pas non plus le point fort de ce premier opus puisqu’il se concentre plus sur l’aventure que sur l’aspect purement suspens.

Mais, Henry Musnik assume son choix et parvient à proposer un récit qui tient la route sur la longueur et qui ne souffre d’aucun temps mort.

Effectivement, l’histoire, si elle ne transcende pas par son originalité, est suffisamment fluide et exaltante pour happer le lecteur du début jusqu’à la fin.

De même, les personnages, Gérard Nattier, Joseph Bloque et même l’inspecteur Octave Silot, pour ne pas être si originaux, n’en sont pas moins suffisamment intéressants pour que le lecteur ne soit pas lassé de leurs confrontations.

Mais si Henry Musnik démontre qu’il maîtrise le format long à travers sa narration et ses personnages, il fait également preuve d’une qualité de plume que je ne lui connaissais jusqu’alors pas.

Alors, certes, on ne comparera pas le talent de Musnik à celui d’Albert Boissière, par exemple, mais il faut bien reconnaître que les aventures de Mandragore sont également plaisantes à travers l’écriture, une chose qui peut étonner chez Musnik.

Car, on retrouve, dans les aventures de Mandragore, un style bien plus affirmé, délectable et diversifié que dans tous les autres fascicules que j’avais pu lire de l’auteur.

Faut-il alors penser que Musnik, dans la littérature fasciculaire, ne s’épanouissait pas en tant qu’écrivain ? Je suis tenté de le croire après cette lecture.

Certains écrivains, pourtant aguerri, reconnu à travers leurs romans, ont eu du mal à exceller dans des formats courts. Henry Musnik devait être de ceux-là.

Toujours est-il que jamais, jusqu’à présent, je n’avais pris autant de plaisir à la lecture d’une œuvre de l’auteur et pourtant j’en ai lu déjà pas mal.

Rarement, après un épisode d’une série signée par Musnik j’eus autant envie d’enchaîner immédiatement avec l’épisode suivant. Jamais, même, jusqu’ici.

Alors, il ne faut pas s’attendre à de la grande littérature au sens où certains l’entendent, mais à de l’excellente littérature, ce qui est déjà un sommet que peu atteignent.

Au final, quelle bonne surprise de constater que la plume d’Henry Musnik s’épanouit mieux dans le format long que dans le court. Dommage, du coup, que Mandragore ait vécu si peu d’aventures.