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Le Grand Maître, qui connaît ce personnage littéraire ??? Personne et c’est bien normal, car, à part le public friand de fascicules policiers qui sautait sur chaque titre de sa collection favorite, dès sa sortie… et quelques collectionneurs qui lisent les bouquins qu’ils achètent (car beaucoup s’intéressent à l’objet livre, mais pas tous au texte qu’il contient)…

En ce qui concerne le public d’origine, exceptés quelques nonagénaires ou, plus sûrement, centenaires, qui, de toute façon, ne se souviennent probablement pas de leurs lectures d’avant-guerre (les aventures du Grand Maître furent publiées en 1939)…

Bref, tout cela pour dire que les héros littéraires, tous comme les hommes et les femmes, ne sont pas égaux face à la vie et que, selon leurs origines, certains réussissent quand d’autres peinent à survivre.

Car, le Grand Maître, ne nous voilons pas la face, est un avatar de Fantômas de Pierre Souvestre et Marce Allain (qui lui-même était inspiré de Zigomar de Léon Sazie et de bien d’autres encore).

Mais rien d’exceptionnel à cela puisque la littérature populaire en général et la fasciculaire encore plus, s’est toujours nourrie d’elle-même. Les personnages inspirent les personnages ; les auteurs inspirent les auteurs… et ce ne sont pas forcément les premiers apparus qui ont le plus de succès (Maximilien Heller et son auteur Henry Cauvain vous le diront puisqu’ils se sont magistralement fait voler la vedette par Sherlock Holmes et Conan Doyle alors que ce second héros était issu d’un plagiat éhonté du premier).

Tout cela pour dire… rien du tout, juste pour faire un préliminaire différent autour de Henry Musnik, un auteur dont j’ai tellement parlé qu’il m’est difficile d’innover dans sa présentation.

Aussi, je me plagierais en disant que Henry Musnik, né au Chili à la fin du XIXe siècle, fut, par l’ampleur de sa production, un grand auteur de la littérature populaire fasciculaires à partir du début des années 1930 jusqu’au milieu des années 1950.

L’auteur livra énormément de fascicules, principalement policiers, mais pas que, qu’il signa de nombreux pseudonymes (Alain Martial, Pierre Olasso, Florent Manuel, Gérard Dixe, Jean Daye, Claude Ascain, Pierre Dennys…)

Pour gonfler artificiellement sa production (et toucher un peu plus de pépettes) il n’hésita pas à reprendre certains de ses textes en changeant le nom des personnages, les titres, en les signant d’un autre pseudonyme pour les proposer à d’autres éditeurs.

Pour écrire plus vite et coller au mieux à la concision inhérente aux formats fasciculaires (des textes entre 8 000 et 18 000 mots), il développa plusieurs personnages récurrents calqués sur des héros de papier déjà dans l’esprit des lecteurs : Arsène Lupin, commissaire Maigret, le détective de romans noirs à l’américaine et… Fantômas.

Ici, le génie du crime prend le nom de Grand Maître et son ennemi devient un agent du Deuxième Bureau français nommé Daniel Marsant.

La lutte entre les deux hommes durera 17 épisodes disséminés au sein de la collection « Police et Mystère » composée de plusieurs centaines de titres d’auteurs variés.

Ils seront publiés à partir de 1940 dans un format fasciculaire de 64 pages contenant des récits indépendants d’environ 18 000 mots.

« L’énigme du train de Brest » est le 5e épisode de cette course-poursuite.

L’ÉNIGME DU TRAIN DE BREST

À la consigne de la gare Montparnasse, une malle attire l’attention d’un employé : une tache rouge s’écoule à travers la fibrine.

L’inspecteur Rodier, de la P. J., est chargé des constatations d’usage.

Il apprend que l’objet a été déposé, dans la nuit, à la demande d’un voyageur descendu du rapide en provenance de Brest.

Le bagage contient un corps enveloppé dans un drap blanc.

À la morgue où la dépouille est transportée, le médecin légiste s’étonne de la présence d’hémoglobine fraîche car la victime ne présente aucune plaie ! Elle est morte, selon lui, depuis plusieurs jours. En outre, elle a été sommairement momifiée par des injections de formol.

Le lendemain, Daniel MARSANT, agent du Deuxième Bureau, toujours pas remis de ses échecs successifs dans sa lutte avec le Grand Maître – l’homme aux cent noms et aux mille visages, chef d’une terrible bande internationale – découvre la tragédie de la malle sanglante de la gare Montparnasse par les journaux.

Mais, pas le temps de s’attarder sur l’affaire, son patron l’appelle en urgence pour l’envoyer en mission à Bayonne…

L’inspecteur Rodier est appelé en urgence à la consigne de la gare Montparnasse. Un employé a repéré une grande malle d’où s’écoule un liquide visqueux rouge. Rodier, arrivé sur place, apprend que la malle a été déposée à la consigne par un voyageur en provenance de Brest durant la nuit. Alors qu’il s’apprête à faire ouvrir la malle, le propriétaire débarque pour récupérer son bien. Face à Rodier, celui-ci panique, l’assomme d’un coup de poing et disparaît. Revenu à lui, Rodier fait ouvrir la malle… qui contient le corps d’un homme enveloppé d’un drap blanc.

Le médecin légiste chargé d’inspecter le corps est surpris d’apprendre que du sang coulait puisque le corps ne révèle aucune plaie et qu’en plus, la victime est morte depuis plusieurs jours et a été momifiée à l’aide de formol injecté dans la carotide…

Voici donc un épisode de la lutte entre Daniel Marsant et le Grand Maître qui débute, tambour battant, par un mystère qui ne semble avoir aucun rapport avec l’un ou l’autre et qui n’est pas sans rappeler d’autres énigmes contenant les mots « malle sanglante » qui ont défrayé les chroniques des faits divers ou bien les textes d’autres auteurs auparavant. On pensera, dans la réalité, à l’affaire Gouffé, par exemple et dans la fiction, « Le crime des 4 jeudis » de Louis Roubaud (qui date d’un peu plus tard)…

Et quel mystère : un corps enfermé dans une malle déposée à la consigne d’une gare ! Du sang qui s’écoule d’un corps ne présentant pas de plaie et, qui plus est, dont le décès remonte à plusieurs jours ! Corps qui a été momifié !

Mais alors, que vient faire Daniel Marsant dans l’histoire ? Bah, il est envoyé ailleurs, pour une autre affaire même si on se doute bien que les deux sont liées.

C’est vraiment un atout dans la série que l’auteur ne se contente pas d’une éternelle course-poursuite entre les deux hommes et qu’il alterne avec des faits divers différents qui, certes, à la fin, auront rapport avec le Grand Maître, mais qui, en attendant, permettent d’éviter une certaine redondance à la série. Cette hétérogénéité est amplifiée, en plus, par les différents lieux visités par les deux antagonistes. Paris, Londres, New York, Marseille et maintenant Bayonne et Brest.

Si l’ensemble est mené sans temps mort et si le mystère est intrigant (ce qui est le principe d’un mystère) on pourra légèrement regretter la résolution un peu simple (notamment l’explication sur la présence de sang), mais ce serait vraiment pour faire le difficile.

Car Henry Musnik, sous le pseudonyme de Claude Ascain, mène parfaitement sa barque et si on avait pu lui reprocher, sur des formats fasciculaires de 32 pages, une narration manquant de fluidité et des textes à l’insipidité relative, on constate ici (comme on avait pu le faire encore plus dans la série « Mandragore ») qu’il était bien plus à l’aise dans un format un peu plus conséquent.

18 000 mots à la place de 10 000, cela n’a l’air de rien, mais cela change tout et permet un développement emballant pour peu que l’auteur sache y faire.

Et Ascain a su y faire notamment en s’appuyant sur cette intrigue toute policière et en délaissant, du moins pendant un temps, ses deux personnages.

Car, si le Grand Maître apparaît toujours tardivement et furtivement, Daniel Marsant le véritable héros de la série, mais l’auteur n’hésite jamais à le reléguer un peu au second plan pour proposer des histoires variées et divertissantes.

Et c’est particulièrement le cas dans cet épisode qui n’est pas loin d’être le meilleur, pour l’instant, de la série.

Au final, un épisode très plaisant à lire et qui s’appuie sur une intrigue très intéressante…