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Je ne cesse de répéter dans mes chroniques que la littérature populaire s’est, de tout temps, nourrie d’elle-même, soit en s’inspirant de récits, de styles, de formats, de personnages, soit en les clonant ou en les parodiant.

Cette assertion n’a jamais été aussi vraie qu’avec la série « Marc Jordan ».

Vraie, car les aventures de « Marc Jordan » sont totalement inspirées de celles de Nick Carter, un détective américain dont le succès perdura entre 1886 et les années 1950-1960.

Vraie, car, en plus de s’inspirer du personnage, du style, la série recopie exactement le format (fascicules 32 pages, double colonne) et la présentation avec le même genre d’illustration de couvertures.

Mais, de cette inspiration, est née un pan majeur de la littérature populaire fasciculaire puisque la série « Marc Jordan » fut l’occasion, pour les éditions Ferenczi, en 1907, de mettre la main, pour la première fois, dans les séries fascicules et dans le genre policier, deux éléments qui firent leur succès par la suite. Et quand l’on connaît l’importance et l’immense production des éditions Ferenczi dans le monde du fascicule policier depuis lors jusqu’à la fin des années 1960…

Mais revenons un peu sur la genèse de la série.

Les aventures de Nick Carter, un détective courageux, fort, intègre, intelligent, perspicace, beau, jeune… n’en jetons plus, la cour est pleine, et souvent épaulé par de fidèles lieutenants, connaissent un immense succès aux États-Unis avant, au début du 20e siècle, de débarquer dans l’Europe entière, grâce à des traductions éditées par Eichler.

Devant cet immense succès, les éditions Ferenczi, qui, jusque là, avaient des démêlés avec la justice et la censure, du fait de naviguer dans un monde littéraire un peu frivole et frippon pour l’époque, se lancent dans la publication d’une série reprenant tous les ingrédients de celle de Nick Carter. Ainsi naît Marc Jordan, un détective français calqué sur son homologue américain au point qu’il soit également aidé par de fidèles lieutenants (Fil-en-Quatre, Férréol, Léonnec, le docteur Jarvis, Langingeole, l’Assommoir… et n’oublions pas le regretté Cœur d’Ours, qui ne dura pas longtemps) et que, lui aussi, a à combattre des génies du crime (le Docteur Quartz et sa filleule Zanoni pour l’américain, le comte Cazalès et sa partenaire Pépita la Rouge, pour le Français). Même format de fascicules, même genre d’illustrations (signées Édouard Yrondy pour Ferenczi). Quant aux auteurs ??? les fascicules n’étant pas signés et les contrats n’ayant probablement pas été retrouvés, il m’est impossible de les citer (certains pensent à Jules de Gastyne, pourquoi pas, mais rien d’assuré).

Si Nick Carter vécut des milliers d’aventures, Marc Jordan, lui, en vécut 62, ce qui est déjà pas mal.

« La main percée » est la 24e enquête du détective.

LA MAIN PERCÉE

L’éminent duc de Septmonts, président du cercle de jeux des Acacias, vient rendre visite au célèbre détective Marc JORDAN pour lui demander de démasquer le sinistre individu qui ose tricher dans son club.

Habitué, dans ses enquêtes, à plutôt fréquenter les bas quartiers, Marc JORDAN trouve intéressant, pour une fois, d’infiltrer le grand monde. Il accepte l’affaire et prévient son client qu’il se présentera aux Acacias, sous couverture, pour s’y faire embaucher, le meilleur moyen de surveiller à la fois le personnel et les adhérents.

Marc JORDAN ne tarde pas à remarquer le marquis de San Stefano, un habile joueur dont la tête ne lui est pas inconnue…

Marc Jordan est toujours à la recherche de Pépita la Rouge, du moins, Fil-en-Quatre, son fidèle lieutenant, lui, est sur ses traces, mais sans en trouver réellement.

Aussi, en attendant d’en savoir plus, accepte-t-il la proposition du duc de Septmonts qui lui demande de trouver quel est le membre de son éminent club de jeux qui ose tricher. Effectivement, un matin, un employé, en comptant les portées de cartes jetées à la poubelle, découvre qu’il y en a plus que prévu, ce qui démontre qu’un joueur vient avec ses propres portées sur lui pour mieux gagner.

Ne voulant pas d’esclandre, pensant que le démasquage suffira à punir le coupable et qu’il n’y reviendra pas, il demande à Nick Carter d’agir discrètement. Celui-ci, pensant qu’un tricheur reste un tricheur, accepte d’infiltrer le cercle de jeu en se faisant passer pour un garçon de salle.

Sur place, le soir, il voit rentrer un personnage admiré de tous, le marquis de San Stefano, un joueur gagnant régulièrement. En le regardant bien, Marc Jordan se dit qu’il a déjà vu sa tête quelque part, mais où ? Une chose est sûre, un tricheur reste toujours un tricheur…

On l’a souvent remarqué, quand Marc Jordan n’a pas à affronter ses ennemis jurés que sont le comte Cazalès et Pépita la rouge, cela donne souvent un épisode un peu mou. On peut donc craindre pour celui-ci qui va se dérouler, non pas dans les bas quartiers, mais dans un club sélect.

Et l’on fait bien de craindre, car, évidemment, l’aventure manque un peu de rythme, de tension, de suspens, d’action… de piment.

D’autant plus que le lecteur évente un peu trop facilement l’identité du coupable d’autant que la chose repose sur un hasard et une coïncidence que l’on ne souhaite plus retrouver depuis « Candide » de Voltaire, qui remonte tout de même à 1759.

Si jamais le doute vous venait en cours de lecture, le simple rappel du titre suffirait alors à vous assurer que, oui, l’auteur a bien osé se servir d’une telle coïncidence. Alors, oui, le titre date d’avant 1910 et donc on peut excuser un peu la naïveté de cette ficelle, mais tout de même.

Mis à part ça, l’histoire se déroule sans surprise, et, sans être indigente, peine véritablement à satisfaire le lecteur. Heureusement, Fil-en-Quatre nous livre une de ses pitreries qui prêtera à sourire et divertira un peu le lecteur, mais c’est bien la seule parenthèse, si ce n’est enchantée, du moins, agréable, que le récit livrera tant le reste ne propose rien de surprenant ni de transcendant.

Dommage, mais on s’en doutait et on regrette encore plus l’absence de Cazalès et de Pépita. Mais, heureusement, le titre du prochain épisode nous laisse supposer le retour de cette dernière en espérant que celui-ci sera synonyme de redynamisation de la série…

Au final, un épisode qui s’avère dans la lignée de ceux dans lesquels les ennemis jurés du détective n’apparaissent pas, c’est-à-dire, un peu mou et insipide.