CouvMUA

Dans une enquête policière, c’est mieux si l’enquêteur a un peu de flair. Cela permet de la guider plus facilement vers le bon suspect.

Quand vous vous intéressez à la littérature populaire fasciculaire, que vous partez à la recherche de textes, d’auteurs, de personnages, vous devenez à votre tour un enquêteur.

Et là, il est également préférable d’avoir du flair pour dénicher les bons textes, les bons auteurs, les bons personnages.

Sans vouloir me vanter (mais si, je me vante, j’aime ça), je dois avouer (sans trop me forcer) que mon flair, en la matière de recherche de personnages récurrents et d’auteurs méconnus de la littérature populaire fasciculaire, n’est pas mauvais du tout. À vrai dire, il est même plutôt bon, j’oserai presque dire excellent.

Chaque fois que je me suis intéressé à un personnage sur la seule évocation de son nom dans un texte que je survolais ou dans un quelconque article parcouru sur le net, je peux dire que j’ai eu le nez creux.

Ma toute première expérience en la matière me mit sur la piste de Toto Fouinard de Jules Lermina. Rien qu’à l’évocation du nom, j’étais convaincu du bien fondé de mon intuition. J’ai dévoré et adoré les 12 aventures de ce jeune enquêteur.

J’ai récidivé ensuite avec Odilon Quentin, de Charles Richebourg. Le seul nom me parut le signe d’une évidente qualité. Allez-savoir pourquoi. Des mois plus tard, une fois que j’avais regroupé les 46 aventures du commissaire, je débutais la lecture du premier épisode (oui, j’étais à ce point convaincu de mon 6e sens qu’au lieu de lire le premier épisode trouvé, afin d’éviter d’investir du temps et de l’argent à rechercher les autres pour le cas où les promesses n’étaient pas tenues, j’ai tout acheté, puis, seulement, j’ai lu) et là encore, dès les premières lignes, j’avais la confirmation de mes espoirs.

Cela se renouvela avec Marius Pégomas de Pierre Yrondy, puis l’inspecteur Gonzague Gaveau, alias le Professeur, de René Byzance, du commissaire Jules Troufflard, du même auteur, de Mandragore, de Claude Ascain… et j’en passe et des meilleures.

Depuis quelques semaines, j’amasse des fascicules de Maurice Lambert afin de découvrir deux de ses personnages récurrents : l’inspecteur Machard et le commissaire Mazère (et A.B.C. Mine si j’ai de la chance).

Le texte du jour, « M. Untel assassin », un fascicule de 20 pages paru dans la collection « Police-Express », n° 9, en 1945, met en scène le commissaire Mazère de Maurice Lambert.

Mon flair est-il toujours intact ? C’est ce que vous saurez en lisant la suite de la chronique.

Mais avant, un petit retour en arrière.

Maurice Lambert est un pseudonyme de Georges O. Duvic, alias Géo Duvic, alias Go Wilcox, né en 1900 et mort en 1968.

Il fut auteur de chansons, de romans et fascicules policiers et, apparemment, passionné de pêche, car il écrit des articles dans le magazine « Au bord de l’eau ».

À part ça ??? pas grand-chose d’autre à me mettre sous la dent, à part le principal, les textes :

M. UNTEL, ASSASSIN

Anatole Bernois, un homme d’affaires, a été assassiné chez lui par un individu masqué, vers minuit, pour lui voler une grosse somme d’argent qu’il tenait dans un tiroir en prévision de l’achat d’un terrain.

Le seul témoin direct – la bonne du défunt – a été chloroformé par le meurtrier qui est entré par la cuisine.

Le commissaire MAZÈRE chargé de l’enquête a rapidement la conviction que le coupable est à trouver parmi les quatre personnes qui avaient connaissance de l’important retrait : l’associé de la victime, sa secrétaire, l’amant de celle-ci, et enfin le vendeur de la parcelle…

Mais qui pouvait bien se cacher sous le masque…

La nuit un homme masqué pénètre chez Anatole Bernois, un homme d’affaires, après avoir chloroformé sa bonne, et lui vole les six cent mille francs qu’il venait de retirer en vue d’acheter un terrain.

Le commissaire Mazère, chargé de l’enquête, ne tarde pas à réduire le nombre des suspects à ceux qui savaient que la victime avait l’argent auprès de lui.

Si la bonne est vite écartée, il reste encore à innocenter ou accuser, M. Nerval, l’associé de la victime. Sa secrétaire, la jeune Lucette et le petit truand qu’elle fréquente et M. Lamotte, le vendeur dudit terrain…

Pourtant, chacun semble innocent, tous ont des alibis.

Mais le commissaire Mazère est persuadé, l’un des quatre est l’assassin.

Voici donc une découverte, une double, plutôt, celle d’un auteur, Maurice Lambert alias Géo Duvic, et celle d’un personnage, le commissaire Mazère.

En ce qui concerne l’auteur, sa plume, donc, je dois avouer que j’ai été immédiatement charmé par celle-ci.

Effectivement, dans le format fasciculaire, notamment les plus courts, ici un fascicule de 20 pages, il est difficile de performer et, surtout, les auteurs parviennent rarement à insuffler un style ou, du moins, une maîtrise qui évite au texte d’être un brin trop rêche, trop scolaire, journalistique, bref, qui manque de liant et d’allant.

On est ici rassuré dès la première scène dans laquelle l’auteur prend le temps de proposer un assassin charismatique, bien élevé, courtois, qui tranche avec l’image de la crapule ordinaire. On en vient à espérer que ce M. Untel, comme il se présente, n’hésite pas à supprimer plusieurs personnes pour le voir revenir sur le devant de la scène (oui, le lecteur est cruel… du moins le suis-je).

Puis vient le commissaire Mazère qui, lui, n’est pas grandement dépeint, du moins, l’auteur n’use pas de moult descriptions de détails pour le présenter, préférant, dans un premier temps, se reposer sur l’image inconsciente que le lecteur s’en fera (du coup, moi, dans ce cas-là, je le vois un peu comme une sorte d’Odilon Quentin, qui est lui-même un clone de Maigret, allez savoir pourquoi.).

Pourtant, l’auteur, en une seule phrase, clamé par le personnage lui-même pour parler de lui, annonce la couleur et pose le cadre : 

« Je regrette de ne pas être aussi séduisant que les policiers de cinéma, ou aussi énigmatique que les limiers de Scotland Yard chers à feu Edgar Wallace, mais moi, j’existe… ».

 

Cela n’a l’air de rien, mais cela suffit à mettre en place le commissaire, cela, et, bien sûr, sa façon d’être et d’enquêter.

Alors il ne reste plus qu’à parler de l’histoire, de l’intrigue, ce que certains considèrent comme un passage obligé du roman policier oubliant qu’il existe de très bons romans policiers totalement dénués d’intrigues.

Et bien, je dois avouer que, bien que celle-ci n’atteigne pas des sommets, je l’ai trouvé si ce n’est convaincante, du moins plaisante.

Certes, le commissaire s’arrête très vite sur un nombre restreint de suspects. Des filatures et des interrogatoires suffisent à lui permettre de rayer certains noms… Oui, l’auteur nous offre d’autres pistes qu’il referme rapidement et, d’accord, le lecteur devine l’identité du coupable assez rapidement et pense même avoir trouvé la façon dont il s’est forgé un alibi (là, je me suis un peu trompé, la réponse était moins technique que celle que j’avais imaginée).

Alors, oui, le coupable avoue rapidement, mais il faut bien reconnaître qu’il n’a pas beaucoup de temps pour le faire étant donné qu’il est au sein d’un fascicule de 20 pages et que le récit ne fait que.... 7 500 mots !

Quoi ? 7 500 mots seulement ? Et, pourtant, l’histoire est complète, tient la route, le personnage principal est rapidement attachant, le style est présent, le titre est excellent (oui, j’aime ce genre de titre) et tout cela ne tient que sur 7 500 mots sans que le lecteur n’ait l’impression que le texte a subi des coupures à la hache ? Alors que certains auteurs ne parviennent pas à cet exploit sur plusieurs dizaines de milliers de mots ?

Oui ! C’est assez incroyable de constater qu’en si peu de mots rien de manque et que, surtout, à la lecture, on n’a pas cette impression de concision (c’était également le cas avec les enquêtes d’Odilon Quentin, mais l’auteur proposait des textes de presque 10 000 mots, lui).

Que voulez-vous, c’est cela le talent ! Des auteurs peuvent vous tartiner des milliers de pages sans jamais vous ennuyer quand d’autres vous lassent au bout de quelques dizaines et, a contrario, d’autres réussissent à vous passionner en moins de 10 000 mots quand des confrères à eux n’y arrivent jamais même sur plusieurs centaines de pages.

Alors, je vous l’avais dit, mon flair est toujours intact. Vivement la prochaine enquête du commissaire Mazère.

P.S. Bien évidemment, toutes ces louanges sont à remettre dans le contexte du format concis du fascicule de 30 pages ou moins, un format très contraignant pour les auteurs.

Au final, une très agréable découverte, tant grâce au talent de l’auteur qu’au personnage prometteur....